CHAPITRE XIX
C'était un triste événement dans l'état actuel des choses et au commencement de la nuit ; le capitaine Willoughby jugea prudent de s'informer avec soin des noms et des dispositions de ceiu qui lui restaient.
— Nous avons, dit le sergent, Michel O'Hearn , Jamie Allen le maçon , les deux charpentiers, les trois nègres, Joël , les trois Hollandais nouvellement arrivés, deux hommes que Striiles a engagés au commencement de l'année, total quinze hommes, en comptant Votre Honneur et moi. C'est assez, je pense, pour soutenir un assaut, mais il nous faudra renoncer à tout ouvrage extérieur.
— En somme, reprend le capitaine, nous avons conservé les plus braves et les plus fidèles de nos gens; je compte sur Michel, sur Jamie et sur les nègres comme sur nous-mêmes. Joël n'est pas bien belliqueux, mais c'est un homme de ressource.
— Songez , capitaine , que le caporal Strides n'a pas encore vu le
FLEUR DES ROIS
feu. Nous allons nous trouver dans la nécessité de réduire notre garde de moitié.
— Sans doute , nous veillerons alteniativement, Joyce. Vous resterez ici jusqu'à une heure, et je viendrai vous relever. Avant de congédier les hommes dont nous n'aurons pas besoin , je vais leur adresser quelques paroles d'encouragement.
Le sergent fit un signe d'a))probation , et plaça la lanterne de manière à éclairer la ligue de figures hétérogènes que le capitaine avait MUS les yeux.
Habitation fortifiée de sir Hugues Willoughby à la Roche.
— Il paraît, mes amis , dit cilui-ci , que quelques-uns de nos gens ont été saisis d'une terreur panique et qu'ils ont déserié. Ces hommes égarés, non contents de fuir, ont emmtné leurs femmes et leurs enfants. 11 suffit d'un peu de réilexion pour voir toute la folie de leur conduite. Nous sommes à cinquinle milles de tout établissement de quelque importance; il leur faudra plusieurs jours pour atteindre un lieu de sûreté , même s'ils échappent aui sauvages qui rôdent en ce moment au bois. Leurs femmes et leurs enf-nls n'auront ni l'adresse de cacher leur marche , ni la force de soutenir la fatip/ie et la faim. Que Dieu leur pardonne ce qu i's ont fait, et les conduise dans leur périlleux voyage ! Quant à vous, vous lievez vous décider librement à faire votre devoir ou à vous retirer. S'il y a parmi vous quelqu'un qui appréhende les suites d'un combat, qu'il l'avoue franchement; il pourra partir et emporter des vivres, des munitions et tout ce qui lui appartient. Je ne veux soalïrir avec moi que les miens et des hommes de bonne volonté. La nuit est sombre , et en quittant la Roclie avant l'aube du jour, il est facile de prendre l'avance sur les ennemis qui pourraient èire aux aguets dans les environs; si ([uelqu'un veut partir, qu'il le dise franchement et sans crainte, la porte lui sera ouverte.
Personne ne réponvUt; des sentiments communs de loyauté semblaient attacher chacun des auditeurs à son devoir. Les nègres promenaient leurs yeux sur l'alignement, pour voir qui serait le premier à déserter, et ricanèrent de plaisir en voyant que personne ne s'avançait. L'honnête Michel était trop profondément ému pour garder le silence. ►
— Oh! s'écria-t-il , pour moi , je ne souhaite pas bon voyage à ces vagabonds, à ces misérables, qui vont errer dans les bois comme des voleurs poursuivis par leur conscience. Quelle indignité ! Jamais je n'aurais voulu me conduire ainsi , quand même on m'aurait menacé de me scalper de la tête aux pieds. Des êtres pareils ne méritent pas qu'on prie pour eux , qui ne connaissent pas même leur Paler. Que le diable les emporte ! voilà tout ce que je leur souhaite.
Le capitaine attendit patiemment la conclusion de ce soliloque, puis il congédia ses gens en les remerciant de la fidélité qu'ils lui avaient moutrée. La nuit s'était obscurcie, et l'ombre des bâtiments rendait les ténèbres plus épaisses dans la cour qu'en pleine campagne. Le capitaine avait pris Joyce à part pour lui donner ses dernières instructions , quand , à la lueur de la lanterne que portait le sergent , il dis-
tingua à peu de distance un homme debout près des murs de la Roche. La garnison ne s'était pas encore dispersée, et tous les gens en état de porter les armes, à l'eiception d'une sentinelle isolée à l'extérieur, étaient groupés dans la cour. Les deux vieux militaires sentirent donc la nécessité de savoir à quoi s'en tenir sur le compte de l'étranger; tous deux marchèrent rapidement vers l'inconnu , qui se tenait immobile, et à U lueur de la lanterne ils virent les yeux étincelants et la figure rouge d'un Indien.
— , ^^'"""^ vous, Saucy-]N'ick? s'écria le capitaine; qui vous a ramené ici ? Comment avez-vons franchi les palissades? Venez-vous en ami ou en ennemi?
— C'est trop de questions à la fois, capitaine ; allez dans la chambre aux livres, IVick vous y suivra , il vous dira tout ce qu'il a à dire.
Le capitaine dit à voix basse au sergent de s'assurer de la vigdance des hommes de garde; puis il se rendit dans la bibliothèque, oii il trouva, comme il y comptait, sa femme et ses filles qui l'attendaient avec impatience.
-— Oh! Hugues , le mal n'est pas sans doute aussi grand que nous le craignions ! s'écria madame Willoiighby ; nos serviteurs n'auraient pas eu 1 ingratitude de nous abandonner dans un pareil moment.
Le capitaine embrassa sa femme , la rassura par quelques paroles, et montra du doigt le Tuscarora qui le suivait.
— Saucy-Nick! s'écrièrent à la fois les trois femmes, mais avec des sons de voix qui différèrent en raison de leurs sensations respectives; l'exclamation de madame Willoughby exprimait le plaisir de revoir un homme qu'elle croyait lui être dévoué; la jeune mère, a la vue d'un sauvage, soi'geait que la férocité des Indiens n'épargnait même pas les enfants , et le ton de iMaud annonçait qu'elle persistait dans son parti pris de résolution slnïque.
— Oui, c'est Kick! Sjucy-Nick ! répéta l'Indien avec un accent guttural; c'est votre vieil ami; n'avez- vous pas de plaisir à le voir?
. — Cela dépend du sujet qui vous amèue, reprit le capitaine; vous étiez peut être avec la bande qui est actuellement au moulin? Mais, un moment ! Comment êtes- vous entré dans l'enceinte ? répondez d'atord à celte question.
— Des arbres ne suffisent pas pour arrêter u» Indien , même quand ils ont des branches, à plus forte raison quand ils n'en ont pas. Il faut beaucoup de mousquets et beaucoup de soldats pour barrer le passage à un Tuscarora; ce n'est pas lUie garnison capable d'effrayer Saucy- IVick.
— Vous ne répondez pas à ma question , mon camarade : par quels moyens êtes-vous eniré à la Roche?
— Par quels moyens? par les moyens qu'emploient les Indiens, c'est évident. Ils viennent comme des chats, ils sautent comme des daims, ils se glissent comme des serpents. Mick est un grand chef tuscarora; il sait comment doit marcher un guerrier, quand la hache de guerre a été déterrée.
FLEUR DES BOIS
— Saucy IVick a fréquenté les garnisons, et il devrait savoir ce que je puis appliquer sur sts épaules; rappelez-vous, Tuscarora, que je vous ai fouetté plus d'une fois dans ma vie.
Ces mots furent proférés d'un ton menaçant, avec une chaleur peutêtre imprudente. Ils firent tressaillir les auditeurs comme la menace imprévue d'un nouveau péril , et des regards inquiets avertirent le capitaine qu'il avait prob.iblement été trop loin. Les traits du sauvage devinrent plus sombres que le nuage où s'amoncelle la foudre. On eût dit, à ses tortures mor.iles, qu'il sentait encore sa chair frémir sous li s coups, et son cœur s'indigner d'un traitement ignominieux. I.e capitaine Willoughby fut stupi fait de l'impression qu'il avait produile; mais il était trop tard pour la dissiper, et, calme et digne, il attendit les ré'ullatsde l'agilalioii du Tuscarora.
Une minute s'écoula dans le silence; par degrés, mais Icnlemcnt, les traits de INick changèrent d'ejpnssion et reprirent enfin cttte apparence stoique, impassible, que sait donner à sa physionomie l'homme capable de se contraindre. Ce fut alors seulement qu'il retrouva la parole.
— Ecoutez, dit-il d'un ton sévère, le capitaine est un vieil homme; il a des cheveux blancs comme la neige , c'est un hardi sollat, mais il n'a pas de sagesse en proportion de son âge. Pourquoi portn-t il une main imprudente sur la place où le fouet a frappé? Est-ce digne d'un homme raisonnable? L'hiver dernier, il avait froid; il lui fallait du feu pour se réchauffer; il y avait beaucoup de glace, de neige, beaucoup de tempêtes , le monde semblait une habit.ition bonne seulement pour les ours ou pour les serpents qui se cachent dans les rochirs. Eh hien , l'hiver s'en est allé, la neige a disparu, la glace s'est fondue, l'été est revenu à la place; tout est en ordre, tout est riant. Pourquoi penser à l'hiver quand l'été est revenu, quand un beau soleil a chassé les frim.is?
— C'est afin d'en empêcher le retour ; celui qui à l'heure de la prospérité ne songe pas aux mauvais jouis, oublie ses devoirs et les règles de la sagesse.
— Il les oublie!... Le capitaine est un chef pai'mi les visagts jàks, il a eu une garnison, des soldats, des mousquets; il a fait battre sts guerriers de verges, il a fait couler leur sang , c'étuil mal ; mais il est plus mal encore de mettre le doigt sur une ancienne blessure et de raviver la douleur et la honte.
— Peut-être eùt-il été plus généreux de n'en rien dire, Saucj'-lNick; mais voyez ma position : lis ennemis m'entourent, mes gens désertent ou manquent de vigilance , et je trouve un homme dans ma cour sans sivoir comment il y est entré.
— Si les Peaux Rougis vois entourent, tirez sur eux ; si votre garnison iléserte, punissez la ; si vous ne savez pas, apprenez; mais ne réveillez pas les douleurs passées.
— Eh bien ! assez sur ce sujet, Nick; parlons d'autre chose. Voici un dollar pour vous acheter du ilium.
INick déd.iigiia l'argent qu'on lui présentait. S'apcrcevant que le Tuscarora avait repris le rôle d'un guerrier et d'uu chef, le capitaine remit dans sa poolie la pièie qu'il lui avait tenue sous Us yi «x pcudant quelque temps sans parvenir à le tenter.
— En tout css, j'ai le droit de savoir par quels mojcus vous avtz franchi les palissades, et quelle affaire vous amène à l'iaiproviste et pendant la nuit.
— Demandez ce que vous avez le droit de demander, mais ne touchez pas aux anciennes blessiirts. Voire scnliueile pouvait elle arrêter un Indien? Je suis entré de l'antre cô'.é; c'était si facile quej'oi hoiite d'en faire mention. Le capit,iine est un ancien ami de jNick; ils ont marché ensemble dan» le sentier de la guerre , ils se sont battus conlie une garnison fidDçaisc. Eh bien ! qu'est-ce qui a grimpé sur la muraille auprès des canons, pour ouvrir la porte et introduire les visages pâles? C'est le grand chef tuscarora ; ce soir-là il n'a pas été fouetté.
— Ce qile vous dites est vrai, Wy;'ndotté.
C'était le véritable nom , le nom indien de INick. Il re put s'empêcher de sourire en l'entendant prononcer par un homme qui savait que ce nom avait souvent porté la terreur dans le cœur des ennemis.
— Je me plais à le reconnaître, poursuivit le capitaine, dans cet assaut, vous avez eu le courage du lion et l'adresse dti renard. En récompense de cet exploit , l'argent et l'honneur ne vous ont pas manqué.
— Ou ne mettait pas alors la main sur la marque de mes coups , s'écria Kick avec un accent qui fit trembler madame Willoughby. Kick n'était alors qu'un guerrier; on ne voyait que son visage, il n'avait point de dos I our vous.
— Je vous répète que vous avez reçu votre récompense , Kick. Maintenant faites-moi savoir d'où vous venez.
Les traces d'un ressentiment farouche s'eO'acèrent peu à peu du visage de l'Indien pour faire place à l'expression d'un naturel bienveillant.
— Cette femme est bonne , dit-il en désignant du geste madame ■Vyilloughby. Elle a un fils qu'elle aime comme un petit enfant; c'est lui qui envoie Kick.
— Mon hisl \A/yandotté? Vous apportez des nouvelles de mon fils?
— J'apporte une lettre.
Les femmes poussèrent <m cri simultané , et, par tine impulsion in-
volontaire , elles tendirent la main pour la recevoir. Kick tira la missive d'un pli de son vêtement, et il la plaça entre les mains de madame Willoughby avec une grâce qij'un courtisan lui eut enviée.
Le billet était court et avait été écrit au crayon sur une feuille arrachée à un vieux livre. Il ne portait ni adresse ni signature , mais l'écriture était facile à reconnaître.
« ^'ayez confiance qu'en vos moyens de défense. Il y a dans cette bande plusieurs hommes blancs dé^juisés en Indiens. On soupçonne qui je suis On le sait peut-être. Que celte nouvelle n'aballe pas votre courage. Si Kick est honnête, il vous en apprendra davantage ; s'il n'est pas fidèle, il montrera ce billet avant de vous le remettre. Fermez avec soin les portes intérieures, et comptez plus sur la maison que sur les palissades. Ke craignez rien pour moi; ma vie ne court aucuu danger. »
Tous lurent successivement ce billet. M^ud se retourna pour cacher les larmes qui tombèrent sur le papier; elle le lut la dernière, et put garder ce g ^ge précieux d'un prisonnier dont le sort l'occupait alors presque exclusivement.
— On nous mande de vous demander des détails, Kick, dit le capitaine. J'espère que vous ne direz que la vérité. Le mensonge est indigne d'un guerrier.
— Kick n'a pas menti à propos de l'étang des castors. Tout ce qu'il a dit ne s'est-il pas vtrilié?
— Vous vous êtes comporté honnêtement , je m'en souviens. Aveivous fait voir celte lettre à d'autres qu'à nous?
— Si je dis que non, le capitaine croira que je mens. Les renards disent quelquefois la vérité ; pourquoi un Indien ne la dirait-il pas ? Kick dit : KoD.
— Où avez-vous laissé mon fils? et à quelle heure? Oii est actuellement la b.inde dis Peaux Uougi s?
Les visiigcs pâles font Irop de questions à la fois; j'essaierai pourtant d'y répondre. I es Indiens sont au moulin : c'est là que j'ai vu le major il y a une demi-heure.
— Vous avez laissé le major Willoughby au moulin ?
Le Tuscaiora, sans parler, fit un sgne alhrmatil. Il promina ses yeux perçants sur Us pâles figures des trois feuimes , de manière à éveiller la méfiance du capiiaiue, qui reprit l'entretien sur un ton de rigueur militaire plus confuruie a ses anciennes habitudes qu'aux mœurs paisibles de sa vie actuelle.
— Vous me connaissez, Kick, et vojs devriez craindi-e de me mécontentir.
— Que veut dire le capitaine? demanda tranquillement l'Indien.
— Que j'ai conservé le fouet dont vous connaissez l'usage , et que je sais encore m'en servir.
Le Tuscarora regarda son interlocuteur avec l'expression d'une amère ironie.
— Pourquoi parler de fouet ? dit-il. I es généraux angliis cachent le fouet en présence de l'ennemi. Les soldas ne pourraient combattre s'ils avaient reçu des coups. A l'approche de la bataille , tout le monde est en bonne intelligence. Qii.md la bataille est finie, on se remet à frapper. Pourquoi parler ainsi? Le capitaine n'a jamais frappé NVyandotté.
— Vous avf z la mémoire courte.
— Aucun homme n'ose frapper Wyaudotté, s'écria l'Indien avec énergie; aucun homme , visage pâle ou peau rouge, ne peut donner un coup à Wyandotté et voir le coucher du soleil.
— Allons, Kick, ne disputons pas là-dessus : oublions ce qui est arrivé.
— C'est arrivé à Kick, à Saucy-Kick, au pauvre ivrogne de Ki. k , mais à Wyandotté, jamais !
— Je commence à vous comprendre, Tuscarora. Je suis charmé de recevoir chez moi un chef et un guerrier au lieu d'un misérable pari.i. Aurai-je le plaisir de vous verser un verre de rhum , en l'honneur de nos vieilles campagnes?
— Kick a toujours la gorge sèche , Wyandotté ne connaît pas la soif; Kiik le mendiant demande du rhum, implore du rhum, ne songe qu'au rhum , crie pour en avoir, Wyandotté ne reconnaît pas le rhum quand il en voit.
— C'est bien parler, Tuscarora, et je m'applaudis de vous voir dans ces nobles dispositions : elles me sont un sûr garant que la vérité sortira de votre bouche. Dites-moi donc ce que vous s,avez de nos agresfturs , qui vous a amené ici , comment vous avez rencontre mou fils , et comment il est traité par ceux qui le retiennent prisonnier.
— Wyandotté n'est pas un journal pour raconter tout à la fois.
— Dites -moi donc d'abord ce que vous savez de nos agresseurs. Y a-t-il beaucoup de blancs parmi eux?
— Jetez-les dans la rivière, et l'eau vous apprendra la vérité. S'il y a dans la bande un homme rouge tel que le Grand-Esprit l'a créé , il y a auprès de lui deux hommes rouges tels que la peinture les a failj. Je les ai reconnus à la trace de leurs pas.
— Comment, Wyandotté?
— Au talon tourné en dehors, au pas trop court, ï la largeur des pieds.
— Y avait-il longtemps que vous les suiviez , Wyandotté , quand ill sont arrivés au moulin?
FLEUR DES BOIS
— Depuis la Mohawk, mais de loin. LesTuscaroras n'aiment pas à voyager avec les Mohawks.
— Mais, d'après votre calcul, il y a plus de blancs que de Peaux Rouges dans la bande.
Wyandotté montra quatre fois sa main droite , puis il leva l'indei et le pouce.
— Cela fait vingt-deui , INick. Est-ce le nombre des sauvages, et vous y comprenez-vous vous-même?
— Je ne compte que les Mohawks; Wyandotlé est un Tuscarora.
— C'est vrai. Y a-t-il encore d'autres hommes rouges parmi eux.
— Des Onéidas autant que cela, dit Mck en levant quatre doigts. Un Onondaga, ajouta-t-il en levant un seul doigt.
— Vingt-deux Mohawks, quatre Onéidas, et un Onondaga , total vingt-sept. Vous avez aussi compté les blancs?
L'Indien montra quatre fois de suite ses deux mains, puis la main droite et detu doigts de la main gauche.
— Quarante-sept; eu conséquence, la bande entière se compose de soixante-quatorze individus. Je pensais qu'elle était plus considérable, Wyandotté?
— INon , non ; mon calcul est exact. Il y a aussi beaucoup de vieilles femmes parmi les visages pâles.
— Qu'appelez-vous vieilles femmes ? dit le capitaine
— Ils ont de la barbe; mais ce sont de vieilles femmes, comme disent les Indiens : ils jasent , ils jasent , ils jasent; et ils ne font rien. C'est une pauvre troupe , et le capitaine en viendra facilement à bout, s'il se bat comme autrefois.
— Ceci est encourageant, VVilhelmina , et Nick n'a pas l'air de vouloir nous tromper.
— Adresstz-lui maintenant quelques questions au sujet de Robert, dit la mère toujours préoccupée du sort de son fils.
— V ous entendez , Wyandotlé , ma femme désire avoir des nouvelles de son fils.
Durant le dialogue précédent, l'Indien avait montré la plus grande franchise dans ses paroles comme dans ses manières. Cependant le capitaine croyait remarquer sur le visage de Nick une férocité sombre et cachée. Mais aussitôt que madame Willoughby intervint , ce visage basané et naturellement farouche prit un aspect de douceur.
— Il est bon d'avoir une mère, dit Kick : Wyandotté n'a plus de femme. Sa femme est morte , sa mère est morte, sa sœur est morte; toutes sont allées à la terre des Esprits. Il les suivra quelque jour, et personne ne jettera une pierre sur son tombeau. Il a été, il y a longtemps, sur le sentier de la mort. Riais la femme du capitaine lui a dit : Arrêtez, Kick, il est trop lot; prenez médecine , et tout ira bien. J'ai été guéri : le chef sauvage est doux comme une femme , quand son esprit n'est pas égaré par la guerre.
— V^ous ne songez pas à la guerre en ce moment, Wyandotté, répondit madame Willoughby, et vous aiderez une femme à tirer son fils des mains d'un ennemi. Comment avez-vous su que Robert était prisonnier ?
L'Indien prit un air d'orgueil et de hauteur, car il sentait qu'il donnait une preuve de la supériorité des hommes rouges sur les visages pâles, en rapportant la manière dont il avait fait cette découverte.
— Le sauvage lit sur la terre comme sur un livre. Le chef a toujours deux livres ouverts devant lui : l'un dans le ciel, l'autre sur la terre. Le livre du ciel lui annonce le temps, la neige, la pluie, le vent, le tonnerre, les éclairs, la guerre ; le livre de la terre Itti fait connaître ceux qui passent.
— Et qu'a de commun ce livre avec mon fils ?
— J'ai vu la trace du major près du moulin ; des bottes avaient marché à côté des mocassins. Les bottes des soldats sont comme des lettres : elles disent beaucoup en peu de mots. J'ai cru d'abord que c'était le pas du capitaine , mais les pieds étaient plus courts , et j'ai reconnu le major.
— Je vous avouerai, Nick, que j'ai peine à vous croire, interrompit M. WiUoughby.
— Me croyez -vous donc aveugle? N'ai-je pas suivi souvent l'empreinte de ses pas ? Au combat de Bunker's Hill, n'ai-je pas reconnu le major à celte même empreinte au milieu de dix mille guerriers ? Je reconnaîtrai le pas du major si je le rencontre dans la terre heureuse de la chasse, dans le pays des Esprits.
— Je crois ce que vous avancez, reprit madame Willoughby. Mais après vous être assuré de la présence de mon fils, avez-vous demandé à être introduit dans sa prison ?
— Wyandotté est trop sage pour agir comme une femme. Il voit sans regarder , il parle sans ouvrir la bouche , il entend sans prêter l'oreille. Les Mohawks ont été aveugles comme des hiboux ; le major a écrit une lettre , et Nick l'a apportée.
— Puis-je vous croire, Tuscarora , s'écria le capitaine , ou le démon vous pousse-t-il à m'induire en erreur?
— Mon père, dit Maud avec une simplicité énergique, je répondrais de la probité de Wyandotté. Il a servi si souvent de guide à Robert , qu'il n» pourra avoir la lâcheté de le trahir.
Quf jue le capitaine eût une opinion défavorable du sauvage, il fut frappa Je l'expression de tendresse vraie qui rayonna sur la figure
sombre de Wyandotté au moment oii celui-ci contempla le visage animé de la jeune fille.
— Nick, dit-il en souriant, paraît disposé à conclure une trêve, du moins avec vous. Et si jamais nous nou'i disputons , je lui demanderai votre médiation.
— Je connais Wyandotté depuis mon enfance; il a toujours été mon ami; il m'a promis de servir fidèlement Robert, et il a toujours tenu son engagement.
Nous ajouterons que Maud avait fait plusieurs foi? des présents à l'Indien. Nick avait assisté à la mort du major Mérédilh et connaiss.iit par conséquent la position de Maud dans la fimille. Il avait même pénétré dans le secret du cœur de la jeune fille plus profondémi iit peut-être qu'elle ne l'avait fait elle-même. Un visage pâle qui eût fait Celte découverte n'aurait pas manqué de la divulguer avec de longs commentaires. Mais Wyandotté, malgré son abaissement et ses nombreux écarts, avait trop de noblesse naturelle pour livrer les affections d'une femme en pâture au commérage des oisifs.
— \\ yandotté est l'ami de Fleur des Bois, dit tranquillement l'Indien. Cela suffit. Allons, capitaine, il est temps de quitter les femmes et d'aller s'entretenir de la guerre.
Le capitaine enjoignit à l'Indien de desrendre dans la cour, en promettant de le suivre après avoir conféré avec Joyce. Il manda le sergent, et discuta avec lui la manière dont le Tuscarora avait pu franchir la palissade. Le sergent, qui n'avait foi dans aucun homme rouge, conseilla de mettre Nick aux arrêts , au moins jusqu'au lendemain matin.
— J'oserai dire à Votre Honneur que mon opinion est conforme aux règles de l'art militaire. Il faut rendre trahison pour trahison, et la trahison est la manœuvre la plus habituelle aux sauvages. O'Heani , qui est l'homme le plus loyal de notre troupe , peut servir provisoirement de geôlier, et U chambre de M. Woods sera la prison.
— Nous y réfléchirons, sergent , répondit le capitaine. C'est peutêtre le meilleur parti à prendre. Mais faisons d'abord notre ropde.