CHAPITRE XXII
Le capitaine songeait sérieusement au projet qu'il avait énoncé en plaisantant. Si sa vie eût été seule exposée, son orgueil militaire l'eût retenu à la Roche. Mais il ne pouvait compromettre le salut de sa famille en soutenant un siège contre des forces dix fois plus considérables que les siennes. Immédiatement après le déjeuner, il manda Joyce dans la bibliothèque.
— Je suppose, sergent, lui dit-il, que vous connaissez la dernière ressource qui reste à un commandant de place quand il ne peut résister à l'ennemi.
— C'est la retraite. Votre Honneur.
— Vous avez deviné juste. Mon intention est d'évacuer la Roche, et de tenter une marche dans le bois plutôt que d'exposer les objets de mon affection aux dangers d'un assaut nocturne.
— Votre Honneur m'a-t-il envoyé chercher pour me donner des ordres en conséquence, ou pour me demander mon avis? dit Joyce après un moment de réflexion.
— C'est pour vous demander votre avis.
— Je suis donc autorisé à vous parler librement, capitaine Willoughby, comme je serais obligé de vous obéir si vous me chargiez d'accomplir vos desseins. Je crois qu'il est contre les règles de la guerre d'évacuer une place bien approvisionnée sans avoir soutenu un assaut. A la vérité, nos rangs sont alïaiblis par les désertions , mais il est sans eiemple qu'une forteresse ait capitulé pour quelques déserteurs. Une rttraile avec des femmes et des enfants est une opération dangereuse, et les dames soutiendraient ditficileraent les fatigues d'une si longue marche ; car nous avons des déserts à traverser avant d'arriver a la Mohawk.
— Je ne songe pas à entreprendre ce voyage, Joyce; vous savez qu'il y a trois ans, quand nous avons défriché pour faire un pâturage, j'ai fait bâtir une hutte à un mille d'ici , sur le flanc de la montagne. Si nous parvenons jusque-là, il est aisé d'y rester un mois tranquilles. Nous pouvons emporter avec nous des bardes et des provisions, et même emmener quelques vaches.
— Cet arrangement rend vos plans plus faciles à exécuter, et je me range à votre opinion.
— Je compte faire mes préparatifs pendant le jour et, à la nuit
tombante, me retirer en longeant les palissades jusqu'au ruisseau
Qu'avez-vous, Jamie ? Ou dirait que vous avez quelque chose à communiquer.
Jamie Allen était entré avec tant de précipitation qu'il avait oublié de frapper.
— Croiriez-vous, s'écria-t-il, que nos gens sont rentrés dans leurs cabanes, qu'ils y ont allumé du feu et qu'ils y font cuire leurs aliments, comme SI la vallée était dans son état normal?
— Est il possible ! s'écria le capitaine. S'il en était ainsi, sergent, nous hâterions l'heure de notre sortie; je ne me soumettrais jamais à un pareil outrage.
Le capitaine était trop animé pour perdre le temps en paroles; et, prenant son chapeau , il monta sur la galerie pour voir ce qui se passait.
— Tenez , dit Jamie , il y a de la fumée au-dessus de l'habitation de Joël et du logement de son cousin Stth; et voilà Phébé qui cueille tranquillement des ognons dans son jardin.
Le capitaine Willoughby ne marchait jamais sans sa lunette; il la pointa du côté qu'on lui indiquait.
— Par saint Georges, vous aviez raison! s'écria-t-il; et j'aperçois Joël en personne , qui examine une houe avec autant de tranquillité que s'il était le propriétaire du domaine.
Après un examen plus attentif, ou constata la présence de tous les déserteurs, excepté Michel O'Hearn. Ils avaient repris avec leurs familles possession de leurs cabanes respectives. Bien plus, ils s'étaient I remis à leurs travaux habituels : on avait trait les vaches , on avait donné à manger aux bestiaux et à la volaille; et chaque maisonnette faisait les préparatifs ordinaires du déjeuner. Le capitaine fut tellement absorbé par cette scène extraordinaire qu'il demeura une heure entière en observation.
On avait labouré à moitié un champ destiné à recevoir du blé d'hi-
ver. Joël s'y rendit après son déjeuner, et trois charrues furent bientôt à l'ouvrige, avec autant de régularité que si aucun événement n'avait troublé le calme de l'étang des castors. On entendit dans la forêt le bruit des haches des bûcherons qui coupaient du bois pour la provision de l'hiver ; et des ouvriers, qui avaient commencé à creuser un fossé, furent bientôt occupés à jeter la terre avec leurs pelles.
— le diable n'y comprendrait rien, dit le capitiine. Voilà des gaillards qui travaillent comme si je leur avais distribué leur tâche, et avec une diligence inaccoutumée. Quoiqu'ils ne soient pas à portée, je serai:-, presque tenté de les disperser par une déch.irge.
■ — On courrait risque de tuer les bestiaux aussi bien que les hommes, dit l'Ecossais, qui ne perdait p:is de vue l'économie domestique.
— C'est vrai, Jamie, et d'ailleurs il me serait pénible de faire feu sur des hommes qui hier encore étaient à mon service. lime semble, Joyce, que ces coquins n'ont pas d'armes?
— Pas un mousquet. Votre Honneur; je l'ai remarqué de prime abord. Les sauvages se seraient-ils retirés?
— Non ; car Joël et les siens n'auraient pas manqué de les accompagner. On se propose, sans doute, de nous attirer dans une embûche.
Pendant quelque temps, Joyce contempla cette scène silencieusement ; puis il s'approcha du capitaine en faisant gravement le salut militaire.
— S'il plaît à Votre Honneur, dit-il, je détacherai quelques hommes qui s'empareront de deux ou trois de ces déserteurs, et nous pourrons ainsi connaître leurs intentions secrètes.
— Vous parlez de détachement , Joyce ! Oii sont donc les troupes que vous vous proposez d'employer ?
— Mais, Votre Honneur, voici Jamie et Pline l'Ancien qui pourraient tenter une sortie , si vous aviez la bonté d'ordonner au caporal Blodget et aux noirs de former une arrière-garde pour soutenir au besoin.
— Cette disposition laisserait le capitaine AVilloughby pour toute garnison, dit le capitaine. Je vous remercie de votre offre, sergent, mais la prudence ne permet pas de l'accepter. Strides et ses compagnons sont des misérdbles capables de tout....
— Rien n'est plus vrai! s'écria la voix bien connue de Michel O'Hearn , qui passa subitement la tète par la lucarne du grenier. On n'en peut rien attendre de bon, et si j'étais le maître, je les attacherais par les mains et par les pieds, et je les jetterais tous à la rivière pour les laver de leurs péchés.
En prononçant ces mots, Michel était monté sur la plate-forme, et relevait son pantalon. Son visage avait une expression de ruse grossière relevée par celle de la probité et de la bonhomie. Joyce s'attendait à recevoir l'ordre d'appréhender au corps le fugitif; mais, d'un seul coup d'œil, le capitaine put se convaincre de la bonne foi de l'Irlandais.
— Votre conduite nous a étonnés , O'Hearn ! dit le capitaine en affectant la sévérité. Non-seulement vous avez déserté, mais encore vous avez laissé échapper un prisonnier confié à votre garde. En outre, la manière dont vous êtes entré dans la maison a besoin d'être expliquée. Avant de prendre un parti à votre égard, j'écoulerai ce que vous avez à dire.
— Je ne demande pas mieux que de parler. Ce sauvage Nick n'estil pas un être bien singulier? Je veux bien que le diable m'emporte si l'on trouve son pareil dans toute l'Amérique. Je suppose, sergent, que vous vous êtes figuré que j'allais rejoindre M. Joël et ses pareils.
— Je vous ai consigne sur mon rapport, O'Hearn, comme ayant abandonné votre poste.
— Mon poste! Si j'y étais resté, je ne rapporterais pas de nouvelles du m.ijor, de M. Woods, des sauvages et du reste de la bande.
— Vous avez vu mon fils, Michel ?
L'Irlandais prit un air de mystérieuse importance, et désigna du doigt la sentinelle et Jamie.
— Le sergent est de la famille, dit-il après avoir complété sa pantomime en portant un doigt à ses lèvres. Mais il n'est pas convenable de crier nos secrets à tout le voisinage.
— Eh bien, O'Hearn, accompagnez-nous à la bibliothèque, et nous entendrons votre rapport.
— Joyce sera bien étonné! dit Michel, qui continuait à parler en marchant, il n'osera plus me parler de ses campagnes. Je l'ai surpassé, je suis cent fois plus fort que lui. Quel habile sauvage, que ce Nick !
— En premier lieu, O Hearn , reprit le capitaine quand ils furent tous les trois seuls à la bibliothèque , quels sont les motifs de votre désertion ?
— De ma désertion ! Pouvez-vous croire que j'aie voulu quitter Votre Honneur, et madame, et vos charmantes filles et le petit enfant ?
Ces mots furent prononcés avec tant de naturel et de vérité, que le capitaine n'eut pas la force de répéter sa question. Il sentit même î une larme sourdre dans ses yeux et rendit aussitôt sa confiance à l'Irlandais, dont la conduite lui semblait toutefois inexplicable.
— Votre Honneur n'a pas daigné me répondre ? reprit Michel O'Hearn, qui voulait avoir le cœur net des accusations de son maître.
— Mais, s'il faut parler franchement, Michel, votre évasion subite était propre à éveiller mes soupçons, d'autant plus que vous emmeniez avec vous le Tuscarora.
FLEUR DES BOIS
— Mes intentions étaient bonnes, et, d'ailleurs, je n'ai pas emmené le Tuscarora avec moi ; c'est lui qui m'a emmené avec lui.
— Je suis d'avis, dit le sergent Joyce en souriant, de replacer le nom de Michel O Hearn sur le contrôle et de ne lui faire aucune diminution le jour de la paye.
— J'y consens, Joyce; il nous faut aussi avoir de la patience et laisser Âlichrl narrer les choses à sa manière.
— Ça, c'est facile : Kick m'a donné quatre petits morceauï de bois, dont chacun raconte une histoire à sa manière, \oici le premier, et il signifie : dites au capitaine comment nous nous sommes évadés par la ftnètre; comment vous avez failli vous casser le cou, parce que le pied vous a glissé ; commt- nt vous avez attaché les draps au toit ; comment Kick vous a montré un trou par lequel nous sommes sortis tous les deux.
Michel s'interrompit pour rire aux éclats.
— Jetez maintenant cette baguette, reprit M. Willoughby, et ditesnous où est le trou dont vous parlez.
Michel regarda la baguette avec hésitation.
— Kon, répondit-il, je ne la jetterai pas, si Votre Honneur le permet, sans vous avoir dit par quels moyens nous avons atteint les bois où nous étions cachés comme deux tiges de trèfle dans une meule de foin. (^)ue ce Nick a de talent pour se cacher !
— Poursuivez doue, dit le capitaine qui savait qu'il était inutile de contrarier un homme de ce caractère dans renonciation de ses pensées.
— Je vous ai conté mon évasion; le second morceau de bois m'avertit de vous en dire les motifs. Kous étions seuls dans la chambre du chapelain, sans avoir envie de boire ni l'un ni l'autre : Kick, psrce que sa dignité s'offensait d'un emprisonnement; moi, parce que j'étais sentinelle. Le sergent Joyce m'avait répété , Dieu sait combien de fois ! que, si je remplissais bien mon devoir, il me donnerait le grade de caporal, qui vient immédiatement après le sien. Je voulais donc me bien conduire, et je me disais qu'une sentinelle qui se grise se déshonore corps et âme, armes et bagiges.
— Ainsi vous n'avez point bu?
— Oui, par les raisons ci-dessus, et par une meilleure encore : c'est que nous n'avions rien à boire. Eh bien, Michel, me dit Kick, vous aimez le capitaine^madame Beul^ih, miss Mauil et l'enfant?
— Si je les aime! autant que mes père et mère!
■ I- Alors, interrompit le capitaine, quelle proposition vous fit le «auvage ?
— Cette baguette vous en instruit. Sauvez-vous' avec moi , dit Kick; allons voir le major, et rapportons des nouvelles. Kick est l'ami du capitaine ; le capitaine ne le sait pas, il ne le croit pas, etc. 11 me tint de si beaux discours que je me décida. Kous prenons les sangles du lit, les draps, les couvertures; nous attachons le tout ensemble; nous grimjions sur le toit ; je me passe le bout de la cor. le autour du cou, et je me cramponne au balant pour descendre. Kous voilà en bas! je dis à Kick : C'est à merveille; mais comment sortir? On tirera sur nous pour peu que nous tentions de sauti;r par-dessus la barricade ; si nous restons ici, on nous arrêtera , et vous qui êtes déjà prisonnier, vous serez à vous seul l'équivalent de deux prisonniers. Kick ne répliqua pas; il me fit signe de le suivre, et nous passâmes par une ou\erlure pratiquée dans les palissades.
— Où est-elle, Michel? où est-elle?
— Je vous la montrerai quand vous voudrez. C'est l'infâme Joël Strides qui l'a faite en sciant un poteau et en enlevant quelques chevilles.
— Il importe d'y remédier sans retard! s'écria M. Willoughby; conduisez-nous, O'Hearn, et montrez-nous la i)lace.
Tous trois furent bientôt dans la cour. Michel franchit la grande porte, et les mena à l'endroit des palissades contigu aux rochers, sur le côté oriental de la maison. Près de là était le sentier qui conduisait à la source, et par lequel le capitaine se proposait d'effectuer sa retraite. On avait scié un des pieux ras-terre. Le sol avait été rendu meuble et la terre rejetée sur le pied du poteau; les chevilles qui le liaient à la traverse avaient été enlevées ; mais on avait eu soin d'en laisser les tètes pour cacher le dommage. En poussant le pieu, le capitaine s'assura qu'un homme pouvait facilement passer. 11 était évident que les de'serteurs étaient sortis par cette ouverture ; mais on ignorait comment Ki(k était parvenu à la connaître.
Le capitaine était sur le point de donner des ordres pour réparer le dégât , quand il réfléchit qu'il pouvait en profiler pour eiîecttier sa retraite. Il se hâta de s'éloigner et retourna a la bibliothèque, où Michel lui raconta ce qui s'était passé après leur départ.
Le Tuscarora avait deviné le projet de Joël, et quand il fut sorti, il se mit en embuscade pour s'assurer de l'importance de la désertion. Satisfait sur ce point, il fit un détour pour éviter la maison, et, sans se donner la peine d'entrer dans le bois, il traversa p lisiblement la prairie et prit la grande route qui menait au moulin. Sa démarche calme pouvait prouver deux choses : ou qu'il était rassuré par la connaissance du terrain, ou qu'il s'attendait à trouver des amis et non des ennemis.
Au pied des rochers, Nick jugea prudent de faire cacher Michel dans une encoignure et poursuivit seul sa route. Au bout d'une heure,
il vint prendre Michel, lui recommanda le silence et la prudence, et le mina derrière la cabane du meunier. Robert Willoughhy était rcn ■ fermé dans la laiterie; la fenêtre étant trop petite pour favoriser une évasion, on n'avait pas mis de sentinelle à l'extérieur, et le major avait donné aux blancs de la bande sa pirole de rester prisonnier jusqu'au lever du prochain soleil. Kick et Michel purent donc s'approcher de la fenêtre et s'entretenir avec le prisonnier.
Le major était passiblement bien traité, quoiqu'on lui eût fait entendre qu'il serait considéré comme espion. Une évasion lui semblait impossible; cependant il n'y renonçait pas entièrement. D'après ce qu'il avait vu, la bande se composait de vagabonds avec lesquels il était dangereux de capituler. 11 conseillait à son père de se défendre jusqu'à la dernière extrémité. Il méprisait ses ravisseurs; ils n'avaient point de chef; ils ne pouvaient être redoutables que par leur effroyable férocité. La bande parlait peu et évitait de s'eiprimer en anglais. Cependant elle contenait plus de blancs que le major ne l'avait cru en premier lien. Il n'avait pas vu M. Woods, dont il ignorait complètement l'arrestation.
Ces nouvelles changèrent un moment les résolutions du capitaine. L'ardeur de la jeunesse se réveilla en lui; et il discuta avec lui-même la possibilité de faire une sortie, de délivrer son fi's et de mettre l'ennemi en déroute ou du moins de s'assurer une retraite honorable.