CHAPITRE PREMIER
On sait quelles idëes sublimes se rattachent à une vaste étendue. En sondant les profondeurs du vide , on conçoit involontairement les pensées les plus élevées, les plus mystérieuses , les plus pures, qui puissent se présenter à l'imagination des poètes. 11 est rare qu'un novice contemple pour la première fois avec indilTércnce l'immensité de l'Océan , et même dans les ténèbres des nuits, notre esprit s'agrandit devant le spectacle que nos sens ne peuvent embrasser.
Au moment où commence notre récit , l'admiration qu'excitent les paysages grandioses était éprouvée par quatre individus qui, escaladant un monceau d'arbres renversés par l'ouragan, s'étaient établis sur une espèce d'observatoire. De ce point élevé, placé à mi-côte, ris apercevaient des forêts sans bornes. Le passiige rapide d'une trombe ou d'une tempête avait abattu une partie dis bois et tracé de larges avenues. Çà et ià les troncs énormes, confondus ensemble par de puissants tourbillons, cntrtiacfs comme des fétus de paille, formaient des monticules sur le sol; leurs branches, d'oii s'eihalait l'odeur particulière aux feuilles
Mabel Dunham sur les bords de lOntar i
à demi flétries, s'unissaiaat de manière à présenter aux mains un appui suffisant. A l'endroit oii s'étaient installés nos quatre voyageurs, un arbre déraciné avait été jeté sens dessus dessous , et ses racines encore remplies de terre s'étalaient comme une plate-forme qui dominait les environs.
Les personnages que nous mettons en scène n'étaient pas de condition très-supérieure. Parmi eux se trouvaient un homme et une femme de la tribu indienne desTuscaroras, quiavait jadis possédé cette partie du territoire américain. Leurs compagnons étaient un homme dont le costume annonçait un vieux marin , d'un grade supérieur à celui des matelots vulgaires , et une jeune fille qui ne paraissait pas occuper un rang plus relevé dans la hiérarchie sociale.
Toutefois la jeunesse de cette femme, la douceur de sa physionomie, son air d'intelligence, ajoutaient au charme de sa beauté. Ses yeux bleus avaient pris une expression d'enthousiasme , et de profondes émotions se lisaient sur son gracieux visage.
Les voyageurs avaient les yeux tournés vers l'ouest, le seul côté oîi la vue ne fût point bornée i ils planaient sur uo océan de feuilles, dont
L'ONTARIO
la riche et éclatante verdure était nuancée des teintes propres au 42'' degré de latitude septentrionale. L'orme, l'érable, le chêne, le tilleul à larijes feuilles mêlaient leurs cimes pour former un interminable tapis de feuillage, qui se confondait .ivec les nuages aux eitrémités de l'horizon, comme les vagues se confondent avec les bases de la voûte azurée. Çà et là, par l'effet des tempêtes ou par un caprice de la nature , des arbres d'une élévation moindre avaient pu se faire jour et montrer leur modeste végétation presque au niveau de la surface verdoyante. A cette classe appartenaient le bouleau, le tremble frémissant, le noisetier et diverses autres espèces d'arbres, qui semblaient d'humbles hommes du peuple mis brusquement en présence de grands dignitaires. Par intervalles, le tronc droit d'un pin s'élevait vers les nues et dominait les massifs, comme un monument élevé par l'art au-dessus de la plaine de feuillage.
— Mon oncle , dit la jeune fille, qu'on nommait Mabel Dunham, au compagnon sur le bras duquel elle s'appuyait légèrement ; ce paysage doit vous rappeler l'Océan.
— Voilà bien l'idée d'une jeune fille ignorante , répondit le vieux marin ; un enfant seul est capable de comparer cette poignée de feuilles à l'Atlantique. Toutes ces cimes d'arbres, si on les jetait à la mer, feraient à peine un bouquet à la boutonnière de Aeptune.
— Vous vous abusez , mon oncle. Regardez devant vous , il y en a des centaines de milles, et pourtant vous ne voyez que des feuilles. L'aspect de l'Océan est-il plus admirable?
— Eh , sans doute ! s'écria l'oncle avec impatience :- où sont les vagues bleues, les lames ondiileuses, les brisants, les baleines et le mouvement perpétuel de la mer? OU sont les grains et les rafales, et les poissons de l'Océan? On nous contait à Albany des histoires d'animaux sauvages, et nous n'avons pas encore rencontré une seule bêle redoutable.
— Voyez, dit Mabel, plus occupée de la contemplation des bois que des arguments de son oncle, j'aperçois une fumée qui tournoie au-dessus des arbres; elle provient sans doute d'une maison.
— En effet , reprit le marin , elle paraît annoncer la présence des hommes; il faut que je la montre à Tète-de-Flèche , qui passerait devant un port sans le remarquer. Là oii l'on voit de la fumée, il doit y avoir une cambuse.
En disant ces mots, le marin frappa légèrement sur l'épaule de l'Indien qui était debout auprès de lui, et lui montra la vapeur grêle qui, sortant lentement du désert , s'éparpillait dans l'atmosphère en filets presque imperceptibles.
Le Tuscarora était un de ces guerriers imposants qu'on rencontrait il y a un siècle parmi les aborigènes du continent américain. La fréquentation des blancs ne lui avait fait rien perdre de la sauvage grandeur et de la dignité simple d'un chef. Accoutumé à voir les commandants des différents postes militaires , il comprenait que son compagnon de voyage n'était qu'un subalterne, et le traitait avec cordialité, mais en le tenant à dislance. La réserve du Tuscarora était si imposante que Charles Cap , c'était le nom du vieux marin , n'avait pas été rendu familier par des relations qui duraient depuis huit jours. Frappé de l'aspect de celte fumée , comme de celui d'une voile en mer , c'était la première fois qu'il osait frapper sur l'épaule du guerrier indigène. Celui-ci se dressa sur la pointe du pied, ouvrit ses narines, et fixa ses regards sur l'objet indiqué avec autant d'altcntion que le chien d'arrêt qui attend le coup de fusil de son maître. 11 murmura ensuite une exclamation presque inintelligible ; mais sa physionomie était calme, et ses yeux d'aigle se promenaient avec vivacité sur le panorama de verdure, afin d'y chercher des particularités pro,ires à dissiper les doutes de son esprit. L'oncle et la nièce savaient que le long voy je qu'ils avaient entrepris dans les déserts n'était pas exempt de •iatigirs; mais ils ignoraient si l'existence d'autres hommes dans le voisinage était de bon ou de mauvais angure.
— Tète-de-Flèche, dit Charles Cap, il doit y avoir près de nous des Oneidas ou des Tuscaroras; allons les rejoindre, et nous passerons la nuit dans leur wigwam.
— Point de wigwam ici, répondit Têle-dc-Flèche , il y a trop d'arbres.
— Ce doivent être pourtant des Indiens , et probablement de vos compatriotes.
— IVi Tuscaroras, ni Oneidas, ni MohawKs... C'est un feu de visages pâles.
— Comment diable! Ma foi, ftlabel, voilà qui surpasse ma science de marin. Nous autres loups de mer , nous savons d'istinguer la chique d'un soldat de celle d'un marin, cl le nid d'un conscrit du hamac d un lieutenant; mais le plus vieil amiral de la flotte de Sa Majesté serait, je crois, incapable d'établir la moindre différence entre la fumée d'un roi et celle d'un charbonnier.
A l'idée qu'il y avait des êtres humains dans le voisinage , les ytui de la jeune fille s'étaient animés, et le frais coloris de ses joues avait pris un nouvel éclat. Elle lança un regard de surprise à son oncle, et lui dit avec hésitation, car tous deux avaient eu l'occasioa d'admirer la science ou plutôt l'instinct du Tuscarora :
— Il est impossible qu'il sache cela, mon oncle.
— C'est ce que j'aurais juré il y a dix jours, mon enfant ; m' G maintenant je ne sais plus à quoi m'en tenir. Permettez-moi , Tète-de-
Flèche, de vous demander pourquoi vous pensez que la fumée actuelle provient d'un blanc et non pas d'une peau rouge?
Le guerrier répondit avec le calme d'un mathématicien qui démontre à son élève embarrassé un problème difficile :
— C'est du bois vert ; il est humide et donne beaucoup de fumée. Il y a trop d'eau , et la fumée est noire.
— Je vous demande pardon , Tète-de-Flèche ; la fumée n'est pas noire , et il n'y en a pas beaucoup. Elle me semble aussi légère que celle qui s'échappe de la théière d'un capitaine quand on allume le feu avec les copeaux du fardage.
— Je vous dis qu'il y a trop d'eau, reprit Tête-de-Flèche avec insistance; le Tuscarora est trop malin pour faire du feu avec de l'eau. Les visages pâles étudient toujours, et Ùs brûlent tout au hasard; beaucoup de livres, peu de science!
— C'est assez raisonnable, j'en conviens, dit Charles Cap, qui n'était pas très-partisan de l'érudition : le chef j ette des pierres dans votre jardin, Mabel, car vous liriez volontiers du matin au soir. Maintenant, Tètc-dc-Flèche , dites-moi , d'après vos calculs , à quelle distance est encore cette mare aux canards que vous appelez le grand lac.
— Encore un soleil , répondit le guerrier , et le grand voyageur verra l'Ontario.
— Je suis un grand voyageur, j'en conviens; mais je n'ai jamais fait de voyage plus long , moins profitable et plus avant dans les terres. Puisque celte nappe d'eau douce est si proche et si étendue, nous devrions l'apercevoir du haut de cette éminence.
— Regardez là-bas, dit l'Indien en tendant le bras avec on mouvement gracieux; c'est l'Ontario!
— Il est tout simple que vous ne Paperceviez pas , mon oncle , dit la jeune fille ; vous êtes accoutumé à crier : Terre ! terre ! et non pas : De l'eau ! de l'eau ! En outre celle de l'Ontario n'est pas votre élément naturel, puisqu'elle est douce, et que vous n'avez jamais parcouru que les Dots salés.
— Le fait est que je ne vois rien, reprit Cap en scrutant inutilement l'horizon du coté du nord-ouest. Je suis obligé de m'en rapporter à Tète-de-Flèche; mais en attendant que nous fassions flotter notre canot sur le grand lac , il serait bon de héler les visages pâles qui sont près d'ici.
Le Tuscarora fit un signe d'assentiment, et la compagnie abandonna les racines de l'arbre renversé. Quand elle eut atteint le sol, Tètede-Flèche manifesta l'intention d'aller à la découverte , et engagea sa femme et les deux autres voyageurs à retourner au canot qu'ils avaient laissé sur la rivière voisine.
— Nous sommes dans des parages étrangers, dit le vieux Cap; nous ne connaissons pas le chenal , et il me semble imprudent de laisser le pilote s'éloigner du vaisseau.
— Que désire mon frère? demanda le guerrier indien sans s'offenser d'une méfiance qui était assez évidente.
— Vous accompagner, maître Tête-de-Flèche.
Le Tuscarora ne fit aucune difficulté , et ordonna à sa petite femme de retourner au canot. Rosée-de-Juin, accoutumée à l'obéissance passive , à la solitude et à l'obscurité , se mit en marche sans répondre , après avoir fixé sur son époux ses grands yeux noirs , qui exprimaient toujours, en le regardant, le respect, la crainte et l'amour étrangement combinés ensemble; mais Mabel Dunham, quoique d'une rare énergie dansles circonstances critiques, ne put se faire à l'idée de rester seule dans ce désert dont elle venait d'apprécier l'immensité : elle exprima le désir de suivre son oncle.
— L'exercice me fera du bien , dit-elle ; je suis lasse d'être assise dans un canot.
— Venez donc, mon enfant ; il n'y a qu'une encablure de distance, et nous serons de retour avant le coucher du soleil.
Le trio s'aventura dans le labyrinthe d'arbres abattus et gagna la lisière des fourrés. Avant de se glisser sous l'épais ombrage des arbres, le vieux Cap crut nécessaire de consulter sa boussole.
— Les Indiens, dit-il, gouvernent avec le nez; mais nous autres gens civilisés , nous connaissons la vertu de l'aiguille aimantée , sans laquelle l'Amérique n'aurait jamais été découverte. Avez-vous jamais vu une machine semblable , mon ami Tête-de-Flèche ?
— C'est l'oril du visage pâle ; le Tuscarora a le sien dans sa tète. Maintenant qu'Eau-Salée ferme la bouche.
C'était le nom que l'Indien donnait habituellement à Charles Cap.
— 11 vous recommande le silence, mon oncle, dit la jeune fille; il n'a pas grande confiance dans les étrangers que nous allons rencontrer. Voyez, il examine l'amorce de sa carabine!
— Il a ma foi raison, je vais aussi donner un coup d'œil à mes pistolets.
Ces préparatifs étaient trop familiers à Mabel pour qu'elle en conçût la moindre alarme, et elle suivit ses compagnons d'un pas ferme en observant un profond silence.
Toute la végétation de la forêt semblait avoir cherché la lumière du jour. On s'y promenait sous un dais de verdure, immense voûte naturelle que soutenaient des milliers de colonnes rustiques. Les troncs d'arbres, droits et élancés, servaient à cacher l'aventurier, le chasseur ou l'ennemi : aussi, eu approchant du lieu oîi ses sens exerctU lui ré-
L'ONTARIO
vêlaient la présence des étrangers , Tête-de-Flèche redoubla de vigilance et dissimula sa marche avec plus de précaution.
Regardez, dit-il tout à coup d'un air de triomphe, c'est un feu de
visages pâles.
— Par le ciel ! le drôle a encore raison, murmura Charles Cap ; voilà trois hommes qui dînent aussi tranquillement que s'ils étaient dans la cabine d'un vaisseau à trois ponts.
— Tèie-de-Flèche se trompe, dit Mabel, car je ne vois qu'un blanc et deux Indiens.
Le Tuscarora leva deux doigts en disant ; Visages pâles; il leva un doigt en ajoutant : Homme rouge.
— Eh bien! reprit Cap, il est difficile de décider qui a tort ou raison. L'un des étrangers est un blanc d'une physionomie distinguée ; l'autre est un homme rouge, dont le physique est, suivant l'usage, enjolivé par la peinture ; mais le troisième porte un gréement équivoque, qui tient à la fois du brick et du schooner.
— Il doit dire la vérité, mon oncle, car sa vue est infaillible ; mais il est urgent de savoir si nous avons affaire à des amis ou à des ennemis : ce sont peut-être des Français.
— C'est ce que nous saurons en les hélant, reprit le vieux marin : mettez-vous derrière ce chêne , et à moins que les drôles ne s'avisent de lâcher une bordée sans parlementer, nous saurons bientôt sous quel pavillon ils naviguent.
Il appliquait ses deux mains à sa bouche en guise de porte-voix , quand le Tuscarora dérangea l'instrument par un mouvement brusque.
— L'homme rouge est un Mohican; les visages pâles sont Anglais.
— Voilà d'excellentes nouvelles, murmura Mabel, qui ne se souciait guère de voir une escarmouche au milieu des bois : avançons et faisons-nous connaître.
— Bien , dit le Tuscarora ; l'homme rouge est froid et calme , le visage pâle s'emporte. Que la squaw marche la première.
— Quoi, dit Cap avec étonnement, envoyer la petite Mabel en avant tandis que nous resterions en panne ! plutôt...
— C'est le parti le plus sage , interrompit la généreuse jeune fille. Aucun chrétien n'osera tirer sur une femme , et ma présence sera un gage de paix. Laissez-moi approcher, comme Têle-de-Flèche le désire, et tout ira bien.
— Bon, repartit le guerrier enthousiasmé du courage de la jeune fille.
— C'est indigne d'un marin , répondit Cap ; mais nous sommes dans les bois , personne ne le saura. Si vous croyez, Mabel...
— Je suis sûre de ne courir aucun danger, mon oncle ; d'ailleurs vous êtes toujours là pour me protéger.
— Prenez au moins un de mes pistolets.
— J'aime mieux compter sur mon jeune âge et ma faiblesse, répondit Mabel animée par l'émotion. La meilleure sauvegarde d'une femme auprès de chrétiens , c'est le droit qu'elle a de réclamer leur protection. Je ne connais pas l'usage des armes et j'espère l'ignorer toujours.
L'oncle n'hésita plus, et, après avoir reçu quelques instructions préalables , Mabel , recueillant tout son courage , s'avança seule vers le groupe assis autour du feu. Son cœur palpitait avec force , mais elle marchait d'un pas assuré. Un silence de mort régnait dans la forêt, car les étrangers étaient trop occupés d'apaiser leur faim pour songer à la conversation. Lorsque Mabel fut à cent pas du foyer, le bruit d'une branche sèche qui se brisa sous ses pieds attira l'attention des inconnus. Celui que Tète-de-Flècbe avait désigné comme un Moliican se leva avec la rapidité de la pensée , ainsi que son compagnon, dont le caractère n'avait pu être nettement déterminé. Tous deux firent un mouvement vers leurs carabines , appuyées contre un arbre ; mais ils s'arrêtèrent en apercevant une jeune fille. L'Indien murmura quelques mots et reprit son repas interrompu ; l'autre s'avança à la rencontre de Mabel.
L'étranger était un blanc ; mais les ajustements des deux races étaient si singulièrement mêlés dans son costume qu'il fallait le voir de près pour le juger. H était d'un âge moyen , et sa physionomie portait le caractère de l'honnêteté, et, quand même elle n'aurait pas été belle, elle eût rassuré la jeune fille sur la nature de ses intentions. Toutefois, pour obéir aux lois des instincts et des habitudes , I\Iabel attendit l'inconnu, et ne voulut pas avoir l'air d'avancer trop hardiment vers tuie personne d'un autre sexe.
— Ne craignez rien , jeune femme , dit le chasseur; car son attirail indiquait cette profession , vous avez rencontré dans le désert des chrétiens disposés à traiter amicalement tous ceux qui sont amis de la paix et de la justice. Je ^uis un homme bien connu dans ces parages, et peut-être l'un de mes noms est parvenu à vos oreilles. Les Français et les peaux rouges de l'autre côte des grands lacs m'appellent la Longue-Carabine. Je suis OEil-de-Faucon pour ce qui reste de la juste et loyale tribu des Mobicans. Les troupes et les officiers forestiers de ce côté de l'eau m'appellent l'Eclaireur, le Guide , le Chercheur-de-Sentiers, d'autant plus qu'on ne me voit jamais m'égarer quand il y a au bout du chemin un Mingo à combattre ou un ami à défendre.
Ces paroles ne furent pas prononcées d'un ton de forfanterie; elles étaient dictées par la conscience d'être connu avantageusement , n'importe sous quel nom. L'effet qu'elles produisirent sur Mubtl fut ii.stantané.
— L'Eclaireur I répéta-t-elle en joignant les mains.
— C'est ainsi qu'on m'appelle, jeune femme, et plu» d'un grand seigneur se pare de titres qu'il n'a pas aussi bien mérités. Je suis fiec de découvrir des chemins où il y en a , et surtout oîi il n'y en a pas. Les troupes régulières me suivent sans s'inquiéter si je les mène pat un sentier ou par une piste , quoique l'un se reconnaisse à la vue et l'autre seulement au flair.
— Alors vous êtes l'ami que mon père a promis d'envoyer au-devant de moi.
— Si vous êtes la fille du sergent Dunham, le grand prophète de* Delawares n'a jamais dit plus vrai.
— Je suis Mabel , et mon oncle Charles Cap est là-bas caché sous le> arbres avec un Tuscarora nommé Tête-de-Flèche. Nous ne comption» vous voir qu'après avoir atteint les bords du lac.
— J'aimerais mieux vous voir sous la conduite d'un autre Indien , dit le Cliercheur-de-Sentiers; je n'aime pas les Tuscaroras, qui se sont trop éloignés des tombes de leur père pour se souvenir toujours da grand esjirit. Tête-de-Flèche est un chef ambitieux. Rosée-de-Juin estelle avec lui ?
— Sa femme l'accompagne : c'est une humble et douce créature.
— Oui, et elle a le cœur bien placé, mais l'on ne pourrait guère en dire autant de Tête-de-Flèche. Allons, acceptons h part que Dieu nous envoie pendant que nous suivons le chemin de la vie. Vous auriez pu trouver un guide moins sûr encore que le Tuscarora, quoiqu'il ait trop du sang des Mingos pour un homme qui fait cause commune avec les Delawares.
— Il est peut-être heureux que nous l'ayons rencontré.
— En tout cas, ce n'est pas malheureux. J'ai promis au sergent de ramener sa fille à la garnison, et je tiendrai mon serment, fût-ce au péril de ma vie. Nous nous attendions à vous trouver avant les Cataractes, oîi nous avons laissé notre canot; mais nous avons pensé que nous ferions bien de remonter quelques milles plus haut, afin de vous être utiles au besoin. C'était une bonne idée , car je ne crois pas que Tête-de-Flèche soit capable de conduire la barque.
— Voici mon oncle et le Tuscarora , et nous pouvons nous réunir. Cap et l'Indien s'étaient approchés en voyant que la conférence
était amicale , et quelques mots suffirent pour leur communiquer tout ce que Mabel savait elle-même. Ensuite ils rejoignirent les deux hommes qui étaient restés auprès du feu.