‹ Œuvres compl`etes de Fenimore CooperChapitre 21 sur 280 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

Dès que Mabel Dunham fut entrée chez Jennie, la femme du soldat Sandy, elle lui dit de transporter des provisions dans le blockhaus et de ne pas s'en écarter pendant la journée. Elle allégua pour toute raison que divers indices lui faisaient pressentir une attaque, et qu'il était urgent de s'y préparer. Une fut pas difficile d'exciter les alarmes de Jennie, qui avait le courage d'une Ecossaise, mais dont l'image des cruautés indiennes troublait l'imagination. Mabel , après l'avoir suffisamment effr.iyée pour la rendre prudente, lui fit entendre qu'il était inutile de communiquer au soldat toute l'imminence du danger. Elle ne voulait pas trahir Rosée-de-Juin , et comptait n'avoir pas besoin de révélations pour déterminer la troupe à prendre des précautions indispensables.

Malheureusement l'armée anglaise n'aurait pu fournir un individu moins propre à la tâche dont il s'agissait que le caporal Mac Nab, chargé du commandement en l'absence du sergent Uunham. Il était résolu, prompt, habitué à la guerre, initié à tous les détails de la vie militaire; mais, d'un autre côté, il avait des vues étroites, des préjugés enracinés à l'égard des colons , et la conviction que l'Angleterre était le pays le plus civilisé du globe, et que l'Ecosse en était le point central. En somme, Mac Kab représentait parfaitement cesserviteurs de la couronne qui regardaient les Américains comme des êtres inférieurs, surtout en ce qui concernait la discipline et la stratégie. Un pareil sujet devait nécessairement contrecarrer les intentions de IMabel ; cependant elle se crut obligée de s'adresser à lui sans délai.

— Mon père a laissé peser sur vous une grande responsabilité, ditelle après avoir pris le caporal à part; car, si l'île tombait entre les mains de l'ennemi, vous seriez fait prisonnier avec tous vos soldats.

Je le sais, jeune femme, répondit sèchement -'\Lac IS'ab; les enfants de l'Ecosse, s'ils peuvent se laisser surprendre, savcat du moins comment résister.

— Je ne parle pas de l'Ecosse, mon brave; il n'est question que

L'ONTARIO

de cette île, et je doute de votre vigilance plutôt que de votre course. .

— Mon courage , miss Dunham , n'est que celui d'un Ecossais, oi votre père, qui est Américain, se trouvait parmi nous, il prendrait sans doute d'autres précautions. Hélas! je ne m'étonne pas que les campagnes finissent toujours si mal , puisque des étrangers obtiennent des grades dans un corps écossais.

Mabel était presque au désespoir; mais, se rappelant les avertissements de Rosée-dc-Juin, elle persista à vouloir attirer tout le détachement dans le blockhaus sans être forcée de dévoiler la source où elle avait puisé ses renseignements.

— Vous avez raison, caporal Mac Nab, dit-elle; car j'ai souvent entendu parler des héros de votre pays, qui ont été les premiers du monde si ce que l'on dit d'cu^ est vrai.

— Avezvous lu l'histoire d'Ecosse? demanda le caporal, dont la rude physionomie s'éclaira pour la première fois d'un sourire.

— Je l'ai peu lue, mais j'en ai beaucoup entendu parler, caporal : la dame qui m'a élevée avait du sang écossais dans les veines, et m'entretenait souvent de son pays.

— Je parie que le sergent ne s'est pas donné la peine de vous vanter la gloire de l'Ecosse , oii son régiment a été levé.

— Mon père avait à s'occuper d'autre chose , et le peu que je sais me vient de la dame en question.

— Elle n'aura pas oublié Wallace?

— Il en a été souvent question entre nous.

— Elle vous aura parlé de Bruce , et de l'affaire de Bannockburn?

— Oui , et de celle de Culloden, Muir.

Cette dernière bataille était encore assez récente , puisqu'elle s'élait passée eu 1746. Notre héroïne savait que c'était une victoire et s'imaginait que le souvenir en serait agréable à tout militaire anglais. Par malheur , Mac Nab avait combattu ce jour-là contre le duc de Cumberland en faveur de Charles-Edouard; et la profonde cicatrice qui lui balafrait le visage était due au sabre d'un soldat allemand au service de la maison de Hanovre. A l'allusion de Mabel , il se figura que sa blessure se rouvrait; il est positif que le sang lui monta par torrents à la face, comme pour y chercher une issue.

— Fi donc! s'écria-t-il : allez au diable avec votre bataille de Culloden. Vous ne savez pas ce qui s'y est passé, et vous feriez bien de ne parler que de votre pays. Le roi Georges y a sans doute de fidèles sujets, mais il se passera longtemps avant qu'il en tire rien de bon.

Mabel fut surprise de l'emportement du caporal sans pouvoir deviner oîi le bât le blessait. Cependant elle ne se découragea pas.

— Je connais, dit-elle, la valeur et la circonspection des soldats écossais, et je suis convaincue que le caporal Mac Nab soutiendra l'honneur national.

— Demandez à votre père, miss Dunham; nous avons combattu ensemble, et comme mon supérieur il a le droit de donner des renseignements sur mon compte.

— Mon père a bonne opinion de vous, Mac Nab; sans cela il ne vous aurait pas confié l'île avec tout ce qu'elle renferme , y compris sa fille. Il compte principalement sur votre prudence , et il a dû vous recommander de veiller sur le blockhaus.

— S'il veut défendre l'honneur du 55" derrière des troncs d'arhres, il aurait bien fait de garder le commandement. 11 est dans le caractère des Ecossais de se battre en rase campagne et de ne pas lâcher pied. La stratégie américaine, qui devient à la mode , détruira la réputation et même peut-être le courage des troupes de Sa Majesté.

— Il me semble qu'aucun soldat ne doit négliger d'utiles précautions, et le major Duncan lui-même, dont la bravoure est bien reconnue , est célèbre par les soins qu'il apporte à la conservation de ses soldats.

— Lundie a ses faiblesses, et à force d'escarmoucher derrière des arbres, il oublie l'arme blanche et les landes. Croyez-en un vieux soldat qui entre dans sa cinquante-sixième année ; le meilleur moyen d'encourager l'ennemi, c'est de paraître le craindre, et vos Américains ont exagéré les périls des guerres indiennes au point de voir un sauvage dans chaque buisson. Nous autres Ecossais, nous venons d'un pays découvert et nous n'avons pas besoin d'abri. Nous vous prouverons bientôt, miss Dunham

En ce moment le caporal ht un bond en l'air, tomba la tête la première et roula sur le dos. Le tout se passa si brusquement que Mabel entendit à peine la détonation de la carabine dont la balle avait traversé le corps de Mac Nab. Notre héroïne ne poussa pas un cri, elle ne trembla même pas. L'événement était trop inattendu et trop terrible pour admettre ces marques de faiblesse.

Au contraire, par une impulsion instinctive, elle se pencha pour secourir son malheureux compagnon , auquel il restait juste assez de vie pour avoir la conscience de ce qui s'était passé. La physionomie de Mac Nab avait cette expression d'égarement qui caractérise ceux qui sont surpris par la mort , et Mabel s'imagina plus tard qu'elle y avait lu le tardif repentir d'un pécheur endurci.

— Rendez-vous au blockhaus le plus tôt possible, murmura Mac Nab à la jeune fille qui s'inclinait pour recueillir les dernières paroles du moribond.

Notre héroïne comprit qu'U était temps d'agir. Elle jeta un coup

d'œil rapide sur le corps étendu à ses pieds , vit qu'il avait cessé de respirer, et s'enfuit vers le blockhaus. Au moment oîi elle ariivait la porte en fut fermée violemment par Jennie qui, dans son aveugle terreur, ne songeait qu'à son propre salut. Pendant que Mabel demandait à entrer, cinq ou six coups de feu se firent entendre et troublèrent tellement la femme du soldat qu'elle ne put enlever qu'imparfaitement les barres qui tenaient la porte. Toutefois Mabel parvint à se glisser par l'étroite ouverture, et comme elle avait recouvré ses esprits, elle ne laissa refermer la porte qu'après s'être assurée que personne du dctacheraent ne venait se réfugier dans le fort. Elle donna ensuite des ordres avec calme et résolution, et enjoignit à Jennie de ne replacer qu'une seule barre, et de se tenir aux aguets pour ouvrir au premier q à réclamerait asile. Montant alors l'échelle qui conduisait à l'étage supérieur, elle appliqua les yeux à une meurtrière, et examina les environs. A sa grande surprise , elle n'aperçut d'abord ni amis , ni ennemis. Un nuage blanchâtre chassé par le vent lui indiqua de quel côté ses regards devaient se diriger. Les coups de feu étaient partis de l'île d'oii Rosée-de-Juin était venue, mais il était impossible de dire si les agresseurs y étaient encore, ou s'ils étaient débarqués.

Mabel monta jusqu'au grenier de la forteresse , et son sang se glaça en voyant à côté du caporal ses trois soldats inanimés. Ils s'étaient rassemblés à la première alerte ; et ils étaient tombés presque simultanément sous les coups de l'invisible ennemi que Mac Nab feignait de mépriser. Quant à maître Cap et au lieutenant Muir, ils avaient tous deux disparu. La chaloupe était toujours amarrée à la même place, et Mabel supposa qu'un accident quelconque avait empêché Muir de s'y rendre. L'île était tranquille comme la tombe , et les cadavres des soldats étendus sur la pelouse offraient un spectacle aussi effrayant qu'extraordinaire.

— Au saint nom de Dieu, madame Mabel, cria la femme du soldat conservant encore le respect dû à la fille d'un sergent malgré la peur qui l'empêchait de garder le silence; au saint nom de Dieu, madame Mabel, dites moi si quelqu'un de nos gens vit encore? Je crois entendre des gémissements qui deviennent de plus en plus faibles.

Mabel , qui voyait distinctement Sandy couché auprès du caporal , n'osa faire brusquement part de sa mort à sa femme. D'ailleurs les gémissements qu'elle entendait lui laissaient encore quelque espoir, quoiqu'elle craignît qu'ils ne fussent poussés par son oncle , qu'elle n'apercevait nulle part.

— Nous sommes tous à la merci de la Providence, Jennie, réponditelle, ne négligeons point les moyens de salut qu'elle nous offre. Veillez à la porte et ne l'ouvrez sous aucun prétexte sans mon ordre.

— Oh! dites-moi, madame Mabel, si vous voyez Sandy quelque part ! Si je pouvais seulement lui faire savoir que je suis en sûreté , le brave homme aurait l'esprit plus tranquille , qu'il fût libre ou prisonnier... Vous ne me répondez pas?

— Il y a quelques-uns de nos gens réunis autour du corps de Mac Nab , répondit Mabel , à laquelle il semblait sacrilège de dissimuler complètement la vérité dans une circonstance aussi terrible.

— Sandy est-il avec eux? demanda Jennie avec une effrayante énergie.

— 11 doit y être , car je vois un, deux, trois, quatre habits rouges.

— Sandy ! cria la pauvre femme avec égarement , pourquoi ne pas prendre soin de vous? Venez, mon ami, partager le sort de votre femme ! Il ne s'agit plus d'écouter votre sotte discipline et vos vaines idées d honneur! Sandy! Sandy!

La barre de la porte fut enlevée; le battant grinça sur ses gonds. L'attente et la terreur retinrent Mabel en suspens à la meurtrière , et elle vil Jennie courir à travers les taillis dans la direction-du monceau de cadavres. Il ne fallut qu'un instant à la pauvre femme pour atteindre le lieu fatal , et dans son trouble elle ne comprit pas d'abord toute l'étendue de son malheur. En proie à un étrange délire , elle s'imagina d'abord que les soldats se jouaient de ses craintes. Elle prit la main de son mari qui était encore chaude , et crut remarquer sur ses lèvres un sourire mal réprimé.

— Pourquoi risquer votre vie, Sandy? cria-t-elle en le tirant par le bras ; vous serez tous massacrés par ces maudits Indiens, si vous ne vous rendez vite au fort !

Dans ses efforts désespérés, Jennie tira le corps de son mari de manière à lui retourner la tête; nu petit trou à la tempe , fait par une balle de carabine, quelques gouttes de sang qui ruisselaient sur la peau, lui révélèrent la cause du silence de son mari. En reconnaissant l'affreuse vérité, elle joignit les mains, poussa un cri qui retentit dans toutes les îles voisines , et tomba de toute sa longueur sur le cadavre du soldat. Quoique ce cri fût épouvantable et perçant, il avait de l'harmonie comparativement à la clameur qui le suivit d'assez près pour que les sons fussent confondus. Le terrible cri de guerre des Indiens s'éleva du milieu des bois, et une vingtaine de sauvages, affreusement diaprés de leurs peintures de guerre , s'avancèrent pour s'emparer des chevelures qu'ils convoitaient. Tète-de-Flèche marchait le premier ; ce fut son tomahawk qui brisa le crâne de la femme évanouie, et moins de deux minutes après qu'elle eut quitté le blockhaus, ses cheveux encore fumants furent suspendus comme un trophée à la ceinture du chef indien. Toute la bande se mit à l'œuvre, et les militaires anglais ne présentèrent plus l'aspect paisible d'hommes endor-f

L'ONTARIO

mis. Ces horribles incidents se succédèrent avec tant de rapidité, que Mabel eut à peine le temps de les remarquer. Elle demeura immobile, clouée à sa place comme par un pouvoir magique et incapable de songer même à sa propre conservation ; mais dès qu'elle vit l'île envahie par des sauvages triomphants, il lui vint à l'esprit que Jennie avait laissé la porte ouverte. Son cœur battit violemment; car cette porte seule la préservait d'une mort immédiate. Elle se bâta de descendre: elle avait déjà atteint le second étage , quand clic entendit la porte crier sur ses gonds. Elle se considéra comme perdue; mais, tombant à gtnoux, elle essuya de se préparer courageusement à mourir, et d'élever ses pensées vers Dieu. Toutefois l'instinct de la conservation était trop fort en elle pour lui permettre de prier , et pendant que ses lèvres s'agitaient, ses oreilles épiaient avidement tous les sons qui partaient d'en bas. Quand elle entendit poser successivement toutes les barres de la porte, elle tressaillit et interrompit sa méditation spirituelle , elle se ligura d'abord que c'élait son oncle qui avait pénétré dans le blockaus; mais le profond silence qui régnait n'était pas en rapport avec l'agitation habituelle de maître Cap. Elle se posta derrière des tonneaux , s'attendant à voir paraître à chaque instant l'horrible figure d'un sauvage. En effet , des pas résonnèrent sur l'échelle , mais ils étaient timides, mesurés, et le craquement qu'ils produisaient sur les barreaux ressemblait à celui qu'elle produisait elle-même en montant. Bientôt les cheveux noirs et le front basané d'une tête indienne se tirent -voir au-dessus du niveau de la trappe. Des yeux noirs étincelèrent, et leur éclat inspira à la jeune fille des idées de supplice, de mort et d'éternité; mais, en examinant avec plus de soin, elle reconnut la douce et gracieuse figure de Rosée-dc-Juia.

Page 1