‹ Œuvres compl`etes de Fenimore CooperChapitre 201 sur 280 · CHAPITRE .XXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE .XXV

La physionomie du sauvage était le miroir exact de son âme, et srs paroles n'étaient point trompeuses. Jamais \Vyandolté n'oubliait le bien ou le mal qu'on lui avait faits. Après avoir longtemps atlaclié ses regards sur la Roche, il demanda brusquement à ses compagnons :

— Pourquoi êtes-vous ici? pourquoi mettre l'ennemi entre vous et le wigwam ?

ISick parlait h voix basse , comme s'il eût compris la nécessite de parler bas dans un aussi dangereux voisinage. Le capitaine et Joyce le crurent donc disposé à s'employer pour eux.

— Dois-je me fier à vous? demanda le capitaine en regardant fixement l'Indien.

— Pourquoi pas? Nick n'est pas un héros; mais Nick a disparu pour ne plus revenir. Wyandotté est un héros; qui ne se fierait pas à Wyandotté? Les Anglais ont toujours eu confiance dans le grand chef tuscarora.

— Je vous prends au mot, wyandotté, et je vous fais part de mes projets; mais d'abord expliquez-moi pourquoi vous avez quitté la Roche la nuit dernière.

— Pourquoi avez-vous quitté le wigwam? C'est parce que vous l'avez jugé à propos. Wyandotté va et vient quand il le juge à propos. Nous voulions voir votre fils et vous en donner des nouvelles.

— Je suis disposé à croire que vous n'avez agi qu'avec les meilleures intentions. Pouvez-vous me dire quelque chose de Joël et des autres qui m'ont abandonné?

— Pourquoi parler? Le capitaine n'a qu'à regarder; les uns labourent, les autres fendent du bois, d'autres creusent des fossés, tout comme autrefois. Ils sont las de suivre le sentier de la guerre; ils ont enterré la hache.

— Vous savez qu'ils ont fait alliance avec nos ennemis ?

— Ce n'est pas surprenant; vos ennemis ne sont pas des hommes rouges. Il y a cependant quelques sauvages parmi eux. Ce Mohawk que vous voyez appuyé contre un arbre, c'est l'ennemi de Kick.

Le Tuscarora indiqua le Mohawk par un geste menaçint. Le capitaine repartit avec un sourire ironique :

— Je croyais que Nick n'existait plus?

— Vous avez raison, INick n'est plus ici, et cet homme est au-dessous de Wyandotté. Pourquoi vous trouvez-vous ici, capitaine?

— Mais vous-même, Wyandotté?

INick semblait toujours charmé quand on prononçait son véritable nom.

— J'ai suivi les traces de vos pas, dit-il. J'ai reconnu ceux du capitaine, du sergent, de Michel. J'en ai reconnu autant que cela, et il montra une main tout entière.

— Puisque vous m'avez rencontré, Wyandotté, je veux me faire de vous un allié. Mon projet est de délivrer mon fils; vous savez où il est, et vous pouvez m'êlre très-utile.

— Lequel servez-vous, du roi Georges ou du congrès?

— Ni l'un ni l'autre, Tuscarora ; je suis neutre.

— Il ne faut jamais être neutre. Il faut toujours être d'un côté ou de l'autre.

— Vous pouvez avoir raison , Nick , mais un homme consciencieiu reconnaît des torts aux deux partis, et, ne sachant de quel côté est la justice, il ne lève la hache que pour défendre ses propres droits.

— L'Indien ne comprend pas cela; il a un ennemi; il lève la hache contre son ennemi; il scalpe son ennemi sans autre examen.

— C'est là votre manière d'envisager les choses, Tuscarora ; mais ce n'est point la mienne. Avant d'attenter à la vie de mes semblables, je veux être pleinement convaincu que j'ai raison.

— Vous n'avez pas toujours parlé ainsi, capitaine. Dans la guerre de Canada, quand on vous disait : Tuez dix, vingt, quarante, mille Français, vous ne vous arrêtiez pas à réfléchir.

Surpris par l'Indien en contradiction flagrante , le vieux capitaine ne put s'empêcher de rougir. Mais il répondit malgré son embarras :

— J'étais alors au service, Wyandotté. Mon premier devoir était, d'obéir aux ordres de mes supérieurs; je me conduisais alors en soldat, maintenant je me conduis en homme.

— Eh bien ! le chef indien est toujours au service; il obéit au Manitou. Le sentier de la guerre lui est toujours ouvert et le conduit à l'ennemi.

— Nous n'avons pas le loisir de discuter, Tuscarora. U faut agir. Le sergent me propose d'attaquer le camp.

— Mauvaise idée, capitaine. Vous ferez feu, vous tuerez quatre ou cinq hommes. Les Indiens qui sont au moulin entendront les couj>s de fusil, et que deviendra le major? Ils penseront à s'en déf.iirc; puis ils marcheront à l'ennemi. Avant de prendre un parti, allons rejoindre les autres.

Les compagnons du capitaine furent charmés de voir Nick, car ils savaient qu'il était intrépide, habile tireur et familiarisé avec tous les détours et les sinuosités des bois.

— Oh! ce Nick est un homme merveilleux, murmura Michel; il passera p:ir-dessus les arbres plutôt que de ne pas nous conduire à la prison du major.

— Silence, murmura le capitaine, je vais marcher en tête, et Wyandotté restera auprès de moi pour ni'indii|uer la route. Joyce formera l'arricre-garde. lUodget, vous veillerez à la gauche; et vous, Jjmie, à la droite. Comme nous approchons du moulin, nous sommes exposés à rencontrer des rôdeurs dans les bois, et nous devons faire le moins de bruit possible.

Les détachements de troupes qui traversaient le bois étaient dans l'usage de marcher en file, et cliaque homme avait soin de «oser la pied sur l'empreinte des pas de celui qui le précédait. Cependant le ca- [iitaino, ne pouvant suru.onler les soupçons que lui inspir.iit le Tuscarora, l'invita à se placer auprès de lui sous le prétexte de lui servir de guide.

FLEUR DES BOIS

— Les maraudeurs, dit-il en voyant un mocassin k côté d'une botte, supposeront que les empreintes ont été laissées par des hommes de la clairière ou du moulin.

JNick céda à ses raisonnements, et la troupe suivit le sommet de la chaîne des rochers. Elle parvint sans encombre jusqu'au bord d'un ravin, d'oii l'on apercevait le faite de la cabane du meunier. Là, sur une plate-forme du rocher, le capitaine \\illoughby commanda une halte, donna quelques instructions au sergent, et manifesta l'intention de descendre pour se rapprocher de la laiterie. Elle était attenante à la maison de Daniel et, comme sa destination même requérait de l'ombre et de la fraîcheur, on l'avait adossée à la pente du coteau , oii elle était à moitié cachée par des buissons et de jeunes arbres. Ce bâtiment avait été construit en bûches solides, dont on avait bouché les interstices avec du mortier. L'unique fenêtre n'était garnie que de barreaux de bois.

Le capitaine Willoughby dit à Joyce qu'il enverrait le Tuscarora en avant pour faire une reconnaissance, qu'il descendrait lui-même pour communiquer avec le major, soit par la croisée, soit par la crevasse du mur de la laiterie.

— Dieu vous conduise, Joyce! ajouta-t-il en serrant la main du sergent. Nous avons une rude besogne à accomplir, et il nous faut toute noire présence d'esprit. S'il m'arrive malheur, rappelez-vous que le salut de ma femme et de mes filles est entre vos mains.

— C'est entendu, capitaine Willoughby ! répondit Joyce en pressant à son tour la main de son vieift commandant.

Jamais la mâle figure de ce dernier n'avait exprimé plus de calme et de résignation. IVick descendit le premier dans le ravin , et Hugues Willoughby le suivit. Le reste de la bande écouta sans respirer; mais les arbres et les buissons épais interceptaient tous les sons, en même temps qu'iJs dérobaient aux yeux tous les objets. Une demi-heure se passa dans un silence complet qui n'était interrompu que par le murmure des eaux de la cascade. Puis on entendit un cri en face des mou- Lns, et, dans la vague appréhension d'une catastrophe, la petite troupe apprêta ses armes. Cependant rien ne confirma les alarmes qu'on avait d'abord conçues; elles furent dissipées par des éclats de rire que des bhincs seuls avaient pu pousser. Au bout d'une autre demi-heure, Joyce devint inquiet, et il était sur le point de descendre, quand on entendit le pas d'un homme qui remontait la pente escarpée. Les canons se baissèrent pour l'ajuster et se relevèrent aussitôt qu'on eut aperçu le Tuscarora. 11 était calme comme si aucun incident malheureux n'eût dérangé l'exécution de leur projet. Mais on aurait dit qu'il cherchait des yeux une personne absente.

— Où est le capitaine? oii est le major? dit-il.

— C'est à vous qu'il faut le demander, répondit Joyce. Nous n'avons pas revu le capitaine; il ne nous a pas transmis de nouveaux ordres.

Cette réponse parut causer à l'Indien une surprise qu'il n'était pas dans ses habitudes de témoigner.

— Vous ne pouvez rester ici, murmura-t-il; il vaut mieux aller à la découverte.

Joyce avait de U répugnance à se mettre en marche sans ordre ; il voulait savoir à quoi s'en tenir avant de prendre une résolution.

— Avez-vous obtenu des nouvelles, Nick? demanda-t-il.

— Le major est dans sa prison; il y a des sentinelles à la porte.

— Oii avez-vous laissé le capitaine ?

— Derrière la laiterie, sous les buissons.

— Il faut y voir. Une émotitm subite lui a peut-être été l'usage de ses sens. Un homme qui combat pour son fils n'a pas le sang-froid d'un soldat ordinaire.

L'Indien parut prendre plaisir à servir de guide. 11 ne fallut qu'une minute pour atteindre le pied du rocher. Joyce ne tarda pas à apercevoir le capitaine assis sur un quartier de rocher, le corps penché en avant. Il s approcha à pas précipités, prit la main de son commandant, mais celui-ci ne donna aucun signe de sensibilité. Joyce le prit entre SCS bras, et recula épouvanté en remarquant la pâleur livide du visage. Une mare de sang apprit au sergent qu'on avait employé la violence.

Quoique le sergent fût un homme ferme et méthodique, il trembla quand il se fut assuré du sort funeste de son vieux et bien-aimé commandant. Cependant il avait trop les habitudes militaires pour négliger ce qu'exigeaient les circonstances. H examina le corps et découvrit entre deux cotes une biessure profonde qui avait été faite avec un couteau. Le coup avait traversé le cœur, et le capitaine Willoughby était mon!!! Il avait rendu le dernier soupir à quelques pas de son fils, qui était loin de penser qu'il se trouvait aussi près de son père et dans un moment aussi terrilile. Joyce était un homme d'une forie charpente, et il se sentit la vigueur d'un géant. Dès qu'il fut certain que le blessé avait cessé de vivre, il le chargea sur son dos, et s'éloigna avec moins de précaution qu'en entrant dans le taillis, mais sans toutefois oublier la prudenc*. Nick épia ses mouvements d'un air étonné, et aida à soutenir le corps aussi longtemps que le sentier fut assez large.

Tous deux ne s'arrêtèrent qu'au sommet de l'escarpement. Ils posèrent le cadavre sur la plate-forme avec un respect religieux. Joyce recommença son examen avec le plus grand soin pour bien se convaincre que le capitaine ne respirait plus.

Cet affreux événement consterna toute la bande. Personne ne songea k demander comment leur excellent maître avait reçu le coup

mortel. On n'était préoccupé que de l'étendue du malheur et des moyens de retourner à la Roche. Joyce était l'âme de la troupe; il ne restait Fur sa figure austère aucune trace de faiblesse; il avait une expression de stoïcisme et d'autorité. II donna ses ordres d'un ton bref et impérieux qui fit tressaillir ses compagnons. A défaut de brancard, on plaça le corps sur les fusils entre-croisés, et le cortège s'avança dans un triste silence. Nick le conduisait, et il indiquait les difficultés de la roule avec une sollicitude et une douceur de manières qu'on n'avait jamais remarquées en lui. Pour employer une de ses expressions, on eût dit qu'il était devenu femme. 11 semblait craindre surtout que le cadavre ne fût scalpé par les Mohawks.

Malgré la force et la résolution de la troupe , la marche fut longue et fatigante. Ce fut au bout de deux heures seulement qu'on atteignit le lieu où il fallait entrer dans le lit du ruisseau, ou esposer le triste cortège aux yeux de ceux qui pouvaient rôder derrière la Roche. Le désespoir, en rendant ces hommes indiflférents au danger, avait favorisé leur marche; car à la guerre l'audace et l'intrépidité rencontrent moins d'obstacles que la timidité et la prudence. Mais il se présentait un embarras plus difficile à surmonter que les dangers de la route. Comment apprendre à la famille la perte cruelle que la Providence lui avait infligée ?

— Mettez le corps à terre, mes amis, et faites halte, dit Joyce d'un ton impérieux quoique sa voix fût tremblante; il faut nous consulter ensemble.

On plaça le corps sur le gazon, la face tournée vers le ciel, et avec des précautions qui témoignaient le profond respect qu'on gardait à la dépouille mortelle quand le noble esprit qui l'animait s'était envolé. L'honnête Michel ne put réprimer ses émotions. Il leva l'une des mains de son maître avec une vive tendresse et s'écria :

— Vous n'aviez besoin ni de prêtre ni d'extrême- onction. Vos pareils ont toujours la conscience pure, et le couteau qui a percé votre cœur n'a rien trouvé dont vous puissiez rougir. Quelle perte pour nous ! J'aurais autant aimé apprendre que ma vieille Irlande s'est abîmée dans la mer , chose qui n'arrivera jamais , pas même au dernier jour , puisque le monde périra par le feu. Je plains l'homme qui apprendra votre mort à la famille... Certes ce ne sera pas ^lichel O'Hearn.

— Ni moi non plus, dit Joyce en faisant tous ses efforts pour retenir des larmes qui n'avaient pas coulé depuis vingt ans.

-^ La douleur, dit Jamie, est un hôte qu'on accueille toujours mal, surtout quand il vient à l'improviste. Ce qu'il y a de mieux à faire , c'est d'envoyer un messager avant de nous présenter nous-mêmes avec le cadavre.

— Voulez- vous vous en charger, Jamie ?...

— Non, non; je suis un faible vieillard; je ne saurais comment m'exprimer. 11 vaut mieux employer Blodget, qui a l'esprit vif etl'élocution facile de la jeunesse.

— Je n'irais pas, Jamie, quand même on me donnerait dix domaines tels que celui-ci, s'écria Blodget en se reculant comme s'il eût battu eu retraite devant un ennemi.

— Nick ira, dit l'Indien avec calme, il est habitué à porter des messages; il en portait pour le capitaine.

— Allez donc, Nick, puisque vous y êtes disposé, dit Joyce, qui eût accepté les services d'un Chinois plutôt que de remplir la commission en personne. Vous aurez soin de parler à ces dames avec douceur et sans précipitation.

— Oui, Nick connaît le cœur des femmes, il a eu une mère, il a eu une femme, il a eu une fille.

Joyce s'entretint pendant quelques minutes avec le Tuscarora, qui se glissa dans le lit du ruisseau et disparut bientôt sous le taillis.

Page 1