CHAPITRE XXVIII
Joyce était resté sur la galerie supérieure, animant sa petite garnison, et s'efforçant d'intimider l'ennemi. Mais le retour du major, de miss Maud et de Nick, le décida à changer ses dispositions défensives. Il descendit en hâte pour faire son rapport au nouveau commandant, pendant que les nègres se précipitaient au-devant de leur jeune maître.
Les transports de ces pauvres gens furent proportionnés à leur récente douleur. La mort du capitaine, la captivité de Robert et de miss Maud leur avaient semblé annoncer la ruine complète de la famille Willoughby; mais l'espérance leur arrivait aussi inopinément que le malheur. Au milieu des cris de joie et des larmes, Joyce put à peine trouver un moment pour s'acquitter de son devoir.
— Je vois ce que c'est, sergent, s'écria Willoughby, on donne l'assaut, et vous venez demander mes ordres.
— Il n'y a pas un instant à perdre, mjjor Willoughby; l'ennemi entoure déjà les palissades, et Jamie et le jeune Blodget sont les seuls qui se tiennent prêts à résister.
-- A vos postes, tout le monde ! Au nom de Dieu, Joyce, donnezmoi des armes ! J'ai à vengtr mon père.
— Mon cher Robert! dit Maud en se jetant au cou de son ami.
Le jeune homme l'embrassa avec effusion , et elle s'empressa d'aller rejoindre sa mère et Beulah, dans l'espoir que la nouvelle du retour de Robert serait un allégement à leurs soufl'rances. Qu^t à Willoughby, il n'était pas à même dans un pareil moment de remplir la pieuse mission d'un consolateur. Les coups de feu qu'on échangeait de part et d'autre annonçaient que le combat était sérieusement engagé. 11 prit une carabine des mains de Joyce, et tous deux montèrent sur le toit, oii ils trouvèrent Jamie et Blodget qui tiraient et chargeaient avec ardeur. Ils furent rejoints par les nègres. Le major plaça trois de ses hommes au milieu de la galerie, et trois à l'extrémité de chaque aile. Michel, qui n'était guère familiarisé avec l'usage des armes à feu, avait été installé à la porte.
Il était si peu dans l'habitude des sauvages d'attaquer en plein jour, qu'un certain embarras régnait parmi eux.
L'assaut avait été provoqué par le ressentiment qu'avait excité l'évasion du prisonnier. Les blancs de la troupe ayant inutilement cherché à s'y opposer, les agresseurs s'étaient avancés avec une r.ige qui leur avait fait dédaigner toute précaution , et la balle de Biodget avait abattu l'un des Indiens les plus téméraires. En le voyant tomber, les sauvages se précipitèrent sur les palissades; mais la déch^irge qui partit des toits les fit reculer. Les uns se mirent à couvert au dehors; trois ou quatre qui avaient déjà franchi l'enceinte cherchèrent à s'abriter sous le bâtiment même, où ils étaient en sûreté tant que la garnison ne tenterait pas une sortie. Après cette première escarmouche, une espèce d'ordre s'établit des deux côtés : les assiégeants se distribuèrent derrière les arbres et les haies, tandis que la garnison se plaçait de manière à ne pas s'exposer en faisant feu.
Au moment de l'attaque, tous les ci-devant serviteurs du capitaine Willoughby avaient abandonné leurs occupations, et s'étaient rassemblés autour des cabanes avec leurs familles. Toutefois, on n'apercevait point Joël parmi eux. Il avait convoqué les chefs de la bande derrière une meule de foin à distance respectueuse de la maison. Ce petit conseil se tenait au moment même où quelques assaillants étaient tombés entre les deux enceintes , et demeuraient blottis sous les murs de la maison.
— La nature nous apprend à nous conduire, dit Joël en désignant le groupe à ses compagnons. Ces gens que vous voyez auprès des caves sont parfaitement à l'abri. Je voudrais y être moi même , car ils sont certainement plus en sûreté que nous. On ne parviendra à prendre cette maison qu'après un combat désespéré ; car le capitaine est un vieux guerrier.
Nos lecteurs comprendront que ni Joël ni aucun des agresseurs n'avaient pu être informés de la mort du capitaine.
— Que faut-il donc faire? demanda le chef mohawk.
— Si j'avais vingt hommes auprès de ces mêmes caves... reprit Joël ; je crois qu'il vaudrait mieux qu'il y en eût trente.
— Eh bien?... dit le Mohawk.
— Il ne faudrait que quelques minutes pour emporter la place et pour détruire ce repaire des ennemis du peuple. Un seul battmt de la grande porte est posé, et j'ai l'ait des dispositions pour renverser les étais du battant qui n'est point sur ses gonds. Pour cette opération, nous n'aurions besoin que d'un homme de bonne volonté.
— Allez -y vous-même, répondit le Mohawk sans pouvoir réprimer une expression de méfiance et de mépris.
— Chef, chaque homme a sa mission. La vôtre est la guerre, la mienne est la paix, la politique et la liberté. Néanmoins, je puis vous mettre sur la piste , vous et les combattants. Miséricorde ! comme ces diables incarnés se démènent sur les toits; il ne serait pas étonnant qu'ils atteignissent quelqu'un de nous.
Cependant les chefs indigènes avaient fait des signaux afin de rappeler leurs guerriers. Ils expédièrent des messagers dans différentes directions, et quittèrent la meule de foin en sommant Joël de les accompagner.
L'un des Mohawks entra dans le ruisseau au nord des bâtiments, et fut bientôt au pied des rochers. Il lui suffit d'un examen superficiel pour s'assurer que le trou pratiqué par Joël n'avait pas é;é bouché depuis l'entrée de Robert VVilloughby.
Guidés par leur chef, les guerriers gravirent l'escarpement, pendant que les assiégeants occupaient l'attention de la garnison. À un signal donné, ils poussèrent un cri, se démasquèrent, firent une décharge, et parurent vouloir donner un nouvel assaut. C'était le moment choisi pour pénétrer par l'ouverture, et les sept premiers sauvages y parvinrent sans difficulté ; le huitième fut tué par Biodget au moment oii il passait la tête. Le corps fut immédiatement retiré par les jambes, toute l'arrière-garde retomba à reculons au pied dii rocher.
W illoughby plaça Joyce de manière à pouvoir veiller sur l'ouverture, et se rendit k la bibliothèque, accomiiagné de Jamie et de Rloilget. Par bonheur les fenêtres en étaient ouvertes, et une volée soudaine mit en déroute les Indiens qui s'étaient abrités sous l'escarpement. Ils se rallièrent à l'abri des buissons , et ripostèrent par un feu de tirailleurs. Willoughby, en allant de fenêtre en fenêtre le long de la partie postérieure de la maison , envoya plusieurs coups de feu qui produisirent leur effet.
La perte était encore tout entière du côté des assaillants, qui 1 comptjieut une douzaine de blessés et quatre tués. Les gens de la gar-
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nison n'avaient pas élé .ilttiots, quoique quelques-uns eussent échappé par une espèce de miracle.
]1 y avait drjà une heure que l'atl.ique durait, et les ombres du soir s'amassaient autour de la place. Daniel avait été envoyé par Joël pour faire jouer la laine qu'ils avaient préparée ensemble ; mais le meunier, novice au métier des armes, avait eu soin de se tenir à l'arrière-garde; il avait été emporté par le mouvement rétrograde jusque dans le taillis qui bordait le ruisseau.
La laiterie où se trouvait prisonnier le major sous la garde des Peaux rougos.
Willoughby tint conseil avec Joyce et fit ses dispositions pour la nuit. En courant quelques dangers personnels il parvint à fermer les volels de l'aile du nord, qui étaient à l'épreuve de la balle. En cette situation , et les portes de la cour étant closes avec soin , la Roche était comme un vaisseau au milieu d'une tempête, en panne et sous peu de voiles. Le derrière des bâtiments était imprenable, les ennemis parvenus entre les deux enceintes ne pouvaient ni escalader ni incendier le mur principal. Mais, suivant leur usage, ils pouvaient se servir de ilèches pour mettre le feu aui toits.
Pour obvier à ce danger, Willoughby fit placer de l'eau sur la galerie.
— R'ous sommes en sûreté maintenant, dit-il. Le feu ennemi a cessé, et nous pouvons reposer un moment. J'ai des devoirs soleuntls à remplir. Ma mère.... et le corps de mon père!... Ou l'avcz-vous placé ?
— Madame Willoughby a voulu qu'on le portât dans sa propre chambre, oii tlle est à prier et à pleurer avec miss lieul.ih.
Tous les gens de la maison avaient conservé ce nom à la femme d'Evert Beekmann.
— Bien, Joyce! reprit le major; celte nuit peut être terrible, et je ne trouverais pas de moment plus favorable pour aller auprès de ma mère.
— C'est votre devoir sans doute, reprit Joyce; les commnndemcnls que le révérend M. Woods nous lisait le dimanche nous i)rtscri\ent la piété filiale, et voici une occasion importante de la pratiquer. Allez, et soyez sans inquiétude. Je tiendrai les assiégeants en respect. Ma tâche sera facile comparativement à la vôlrc.
Malgré le tumulte du combat, la partie de la maison occupée par la veuve et ses filles était grave et silencieuse. Tous les domestiques étaient sur la plate-forme du toit ou aux meurtrières. Le major entra d'abord dans l'antichambre, et prêta l'oreille pendant quelques instants, dans l'espoir de saisir quelques sons cpii pussent le préparer au triste spectacle dont il allait être témoin. On n'entendait ni gémissements ni sanglots. Il frappa légèrement à la porte. Mais on ne lui répondit pas. Il attendit une uiinule, et tourna la clef avec autant de terreur religieuse que s'il eût pénétré dans le tombeau d'une personne amie.
Une seule lampe éclairait l'appartement. Au milieu, sur une large table, était étendu le corps du capitaine. On n'avait rien changé à son
costume. Seulement, les négresses avaient eu soin de cacher la blessure et la tache cramoisie (|ui souillait un des côtés de sa blouse de chiisse. Le capitaine avait passé si subitement de la vie à la mort, qu'il avait conservé cette expression de bienveillance qui lui était habituelle. La pâleur (pii avait remplacé le frais coloris de ses joues indiquait seule qu'il était endormi du sommeil éternel.
Robert Willoughby s'inclina pour baiser avec respect le front glacé de son père; puis il chercha des yeux la veuve et les orphelines. Reulah , tenant son enfant dans ses bras, était dans un coin de la chambre. Elle contemplait fixement la dépouille inanimée de celui qu'elle avait aimé d'une si vive tendresse, et bientôt, penchant son visage sur la tête du petit Evert, elle s'épandit en sanglots convulsifs. Le major s'approcha d'elle ; mais, incapable de relever les yeux, elle tendit silencieusement la main pour presser celle de son frère. Maud était agenouillée à côté de la table. VVilloughby eut un moment le désir de la relever et de la prendre dans ses bras pour la consoler en lui ilis„nt qu'il serait désormais son protecteur, mais il fut retenu par un sinliiiieiit de respect. Ses reg.irds se détournèrent de l'objet aimé et s'arrêtèrent sur madame Willoughhy. Elle était à demi cachée par les draperies d'un rideau, debout, immobile, l'œil sec et fixé sur le visage du nioL't. Elle était là depuis depuis plusieurs heures, insensible aux soins de ses filles, aux attentions de ses domestiques. Le bruit de l'assaut avait passé sur elle comme un vain souille du vent.
— Ma mère, ma pauvre mère! s'écria Robert Willoughby en se précipitant à ses genoux.
Mais la voix du fils chéri ne la ranima point. Ce coeur qui n'avait si longtemps battu que pour les autres était privé brusquement de sou principe de vie. 11 lui restait à peine les forces nécessaires pour ])ro!orii;er son existence physique. Son fils lui dérobait la vue du cadavre; elle lui fit signe de se mettre de côté, avec une impatience entièrement étrangère à son caractère.
— O ma mère! s'écria le major en lui prenant doucement les mains, qu'il inonda de ses larmes, ne me reconn.tissez-vous pas? Je suis Uobert, votre tendre fils. Si mon père est maintenant devant son juge, je vous reste encore pour être le soutien de votre vieillesse.
— yuand se lèvera-t-il , Robert? murmura la veuve. Vous parlez trop haut, vous pourrit z le réveiller avant qu'il fût temps. Il m'avait promis de vous raïuentr , il a toujours tenu ses serments. Il a fait une longue marche et il est las ; voyez avec quelle tranquillité il repose !
— Voici ce que le major m'a chargé de remettre ù la jolie miss Maud.
liohert Willoughby cacha sa tète entre les genoux de sa mère et poussa des cris de douleur. En se relevant il vit Jlaud les bras levés vers le ciel, comme si elle eût voulu arracher au Tout -Puissant des consolations. 11 regarda de nouveau sa mère, mais elle ne donnait aucun signe de connaissance et de r.iison. Sa physionomie était calme et douce malgré les ravages de la douleur.
Un léger cri attira l'ailcntion du major. ]\ic!: venait de se glisser dans la chambre, et Ueulah, efi'rayée de cette apparition subite, ser-
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rait de plus près le petit Evert contre son cœur. L'extérieur de W'yandotté était fait pour efl'rayer la jeune mère. En arrivant à la Roche , il s'était hâté de se parer des couleurs dont se peignaient les sauvages avant de marcher au combat; et quoiqu'il indiquât ainsi l'intention de défendre la famille, sa figure bariolée n'était pas moins terrible à voir. Il s'avança d'un pas calme vers la table, et regarda sa victime avec un sang-froid qui prouvait l'absence de tout repentir. Il leva même la main pour toucher le corps, mais il la retira par un mouvement brusque que Robert Willoughby remarqua , et qui lui inspira pour la première fois une ombre de soupçon. A part ce geste, l'Indien ne manifesta aucune émotion. En accomplissant une vengeance longtemps projetée, il croyait avoir rempli les devoirs d'un chef tuscarora.
— Pourquoi ces pleurs, pourquoi ces craintes? dit-il en s'approchant de Beuiah et en plaçant sa main rugueuse sur la tète de l'enfant endormi. Wyandolté aime la femme et l'enfant. Il prendra soin d'eux dans les bois, et les conduira à la ville des visages pâles.
La présence de Wyandotlé ne produisit aucun changement dans l'attitude de la veuve. L'Indien lui prit la main et lui parla.
moi , je me coucherai à ses pie Is , et Nick veillera jusqu'à l'heure oii il sera temps de se lever et de prier.
Ces touchints égarements d'une âme si simple et si pure excitèrent
WyandoUé, assis sur un rocher près de la source, considérait d'un air pensif son couteau, qu'il avait tiré de la gaine.
— La femme est très -bonne, dit- il avec emphase; pourquoi avoir l'air si affligé? Le capitaine est allé dans l'heureux pays de chasse ds son peuple. Chacun y va à son tour; celui du chef viendra aussi.
La voix sonore du sauvage raviva momentanément les esprits de madame Willoughby.
— Nick, vous êtes mon ami, dit-elle, parlez-lui , et essayez de le réveiller.
L'Indien tressaillit à cette étrange proposition ; mais son émotion fut passagère, et il reprit son calme stoïque.
— IVon , dit-il, le capitaine a quitté sa femme pour toujours; elle ne doit pas vouloir le suivre dans le sentier de la mort. Qu'elle reste auprès des siens pour être heureuse.
— Heureuse! répéta la veuve; qu'est-ce que cela, Nick? qu'est-ce que cela, mon fils? Je l'ai su autrefois; mais j'ai tout oublié. Oh! n'est-ce pas, Robert, il a fallu être bien cruel pour tuer un époux et un père? Que voulez-vous, Nick? êtes-vous encore malade? faut- il encore vous guérir? Suivez les conseils d'une chrétienne, Indien; videz cette tasse , et vous ne mourrez pas.
Wyandotté recula , et regarda la malheureuse veuve avec une expression qu'on ne lui avait pas encore remarquée. Il commençait à comprendre les terribles effets du coup qu'il avait si précipitamment porté.
— Non, non, Nick, ajouta madame Willoughby , ne le réveillez pas. Dieul seul le réveillera en appelant ses élus auprès de son trône. Couchons-nous à ses côtés, et dormons avec lui. Mettez-vous ici , Robert, mon noble fils; Beuiah, placez-vous de l'autre côté avec le petit Evert; Maud , votre place est auprès de la tète de votre père;
Le général Mérédilb.
une atteution religieuse. Mais tout à coup on entendit des cris si épouvantables, qu'on eût dit que la dernière trompette avait sonné.
Le Tuscarora mit son tomahawk entre les mains de Robert : — Nick a tuj le père du major, dit-il, que le major tue Nick.
Willoughby s'élança hors de la chambre, et Maud l'avait suivi pour verrouiller la porte , quand elle se sentit saisie et entraînée par le Tuscarora.
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