‹ Œuvres compl`etes de Fenimore CooperChapitre 205 sur 280 · CHAPITRE XXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIX

Les cris furent bientôt suivis des détonations de la mousqueterie. Avant que Maud eût eu le temps de rcflccbir, IN'ick l'avait poussée dans un petit cabinet oii sa mère mettiil des provisions. Jl en ferma la porte à double tour, et fut sur le point de remonter pour amener dans le même lieu de sijreté madame WiUougliby el Beulah. Les bruits qui se rapprochaient l'avertirent de l'inutilité de cette tentative. Il se précipita dans la mêlée avec le désespoir d'un homme qui ne tenait pas à la vie et la joie farouche d'un démon.

Pour expliquer la cause de ce changement subit, il est nécessaire de revenir sur ce qui s'était passé. Nous avons vu comment un des battants de la porte était étayë. Pour affermir le m;idrin qui le soutenait, on avait disposé des coins à sa base. Le perfide Joël avait relâché ces coins, et les avait entourés d'une corde qu'il avait recouverte <i5 terre. Personne ne passant de ce côté de la porte, Joël n'avait pas à craindre qu'on découvrit son artifice. Aussitôt que l'éptisseur des ténèbres eut relevé son courage é'|uivoque , il pénétra entre les palissades et la muraille, accompagné du chef des Mohawks, Il suffisait de tirer doucement la corde pour enlever les coins , et dès lors il devenait facile de renverser le battant en le poussant avec violence. Un ijroupe de sauvages et de blancs ne tarda point à se réunir entre les deux enceintes. Michel, qu'on avait eu le malheur de choisir pour sentinelle, plein de confiance dans la solidité de la porte, avait allumé sa pipe, et fumait avec une rare tranquillité, quand tout à coup le butant tomba à deux pas de lui. Les Indiens sjutèrent dans la cour; Michel, qui n'avait pas eu le temps de prendre son fusil, s'arma de son shillelah , et tint en respect les agresseurs , pendant que Joyce , Blodgi't et Jamie-AUen envoyaient une décharge du haut des toits. Ce fut à ce moment que Robert Willoughby parut dans la cour, où IVick le suivit peu d'instants après. Il y eut une mêlée terrible dans les ténèbres, qu'éclairaient par intervalles les feux delà mousqueterie; Robert, Mck et l'Irlandais parvinrent à se faire jour à travers leurs nombreux adversaires et à rejoindre les hommes postés sur le toit. Mais il n'éliit pas dans la nature du jeune major de rester sur la galerie supérieure en laissant sa mère, Maud et Beulah exposées aux insultes des sauvages. Au milieu d'une grêle de balles, il réunit sa petite garnison, et s'apprèlait à charger dans la cour, lorsqu'on entendit au dehors le roulement d'un tinibour. Le jeune lilodget , qui dans cette rapide escarmouche avait déployé le courage d'un héros et le sang- froid d'un vétéran , descendit aussitôt, traversa sans être remarqué la toule des assiéf;eanls étonnés, et se précipita à la première porte. A peine l'avaitil débarrée, qu'un détachement de troupes d'environ cinquante hommes entra au pas de charge , et vint se ranger en bataille dans la cour. Il était commandé par un homme d'une figure mâle et d'une grande taille, auprrs duquel , malgré l'obscurité, BloJget reconnut immédiatement M. Woods revêtu de son surplis.

— Au nom du ciel ! qui êles-vous? s'écria Robert Willoughby prtr une fenêtre; expliquez-vous, ou nous faisons feu.

— Je suis le colonel Beekmann , à la tête d'une force régulière , et si , comme je le suppose, vous êtes le major Willoughby, vous n'avez rien à craindre. Au nom du congrès, j'ordonne aux bous citoyens de mettre bas les armes , autrement ils encourront les peines portées par la loi.

Cette proclamation mit fin à la guerre, et Beekmann et Willoughby échangèrent une poignée de main cordiale.

— O Beekmann ! dans quel moment Uieu vous envoie ici ! Le ciel en soit loué ! Malgré tout ce qui est arrivé , vous trouverez votre femme et votre enfant sains et saufs. Placez des sentinelles aux deux portes; car il y a des traîtres parmi nous, et il en sera fait bonne justice.

— Doucement, doucement, mon bon ami, répondit Beekmann; votre propre position est un peu délicate , et nous devons procéder avec modération. J'ai appris à temps qu'une bande de misérables vous investissait. Je me suis fait remettre les pouvoirs nécessaires, et je suis accouru en hAte ii la tête d'une com|iagnie. Si nous n'avions pas rencontré M. Woods qui venait demander des secours aux établissements voisins, nous serions ])eut-être arrivés trop tard.

Les Indiens avaient considéré le zélé chapelain comme un fou. Ils l'avaient traité avec le respect qu'ils témoignent toujours aux malheureux qui ont perdu la raison; et ne voul.mt pis le comprendre au nombre de leurs ennemis , ils l'avaient forcé de prendre le chemin des établissements. Il avait heureusement rencontré Beekmann, auquel il avait fait part du danger imminent de la ^ariiison.

Quoique Beekman eût hâte de voir sa femme et son fils, il avait ht accomplir les devoirs d'un soldat. On plaça des sentinelles, on alluma des lanternes, et on fit un grand feu au centre de la cour, aftu de pouvoir examiner le champ de bataille.

Une douz.iine de corps gisaient éparsçà et là , quplques-uus pour ne plus se relever. Le reJoutiible shillelah de Michel O'ilearn n'avait pas mis hors de combat moins de quatre hommes dont l'état n'était pas désespéré. Aucun des défenseurs de la Boche ne se trouvait parmi les morts , mais on reconnut bientôt que le pauvre vieux maçon écossais avait été tué à l'une des fenêtres jn* le dernier coup qu'on avait tiré; Daniel

le meunier avait succombé également. Un chirurgien qui accompagnait le détachement commença à panser les blessés, pendant que, dans les coins d'; la cour, les Mohawks appliquaient à leurs plaies leurs propres recettes médicales, souvent aussi efficaces que celles des savants docteurs européens.

On fut étonné du petit nombre d'ennemis qu'on trouva dans la maison. Les uns s'étaient glissés au dehors avant qu'on eût posé les sentinelles; les autres étaient parvenus jusqu'au toit, d'oii ils avaient gagné le sol au moyen de cordes; le reste s'était caché en ditlérentej parties de l'habitation, pour épier l'occsion de s'échapper. Parmi eux on ne rencontra aucune personnne investie d'une autorité. Cinq minutes d'examen suffirent aux deux jeunes gens pour s'assurer qu'on ne leur disputerait plus la possession de la Roche.

— ]\ous avons trop tardé k calmer les alarmes de ceux qui nous sont chers , dit enfin Beekmann ; menez-moi à l'appartement de notre mère et de ma femme.

— Hélas! Beekmann, il me reste une triste nouvelle à vous apprendre... Rassurez-vous, il y a un quart d'heure à peine que j'ai laissé Beulah et votre fils en parfaite santé; mais mon honorable père a été tué de la manière la plus extraordinaire , et vous trouverez sa femme et ses filles pleurant auprès de sa dépouille mortelle.

Le colonel éprouva autant de douleur qiied'étonncment. Willougliby l'instruisit des détails qu'il avait recueillis de la bouche de Maud; puis tous deux , un flambeau à la main , s'acheminèrent vers la chambre funéraire.

Willoughby poussa un cri involontaire en voyant la porte ouverte ; il avait espéré que Maud aurait eu la présence d'esprit de la fermer, et il trouvait cette porte béante comme pour attirer les ennemis dans l'appartement. Tout y était morne et sombre, mais à la lueur des lanternes on vit de larges traces de sang dans l'antichambre. Robert hâta le pas et entra.

Quoique la lutte tiit été courte, le désir de scalper avait entrainé des sauvages dans ce sanctuaire. Peu d'instants après l'invasion, les plus féroces Peaux Rouges s'étaient introduits dans l'intérieur de la maison. Le premier spectacle qui s'offrit aux yeux du major fut celui d'un Mohawk mort, étendu à terre sous un aulre Indien dont le sang coulait à grands flots et .dont les prunelles étincelaient comme celles d'un tigre affamé. Par un mouvement involontaire , le major arma sa carabine; mais il s'arrêta en reconnaissant Wyandotté dans l'Indien qui vivait cnco'^e. Ce ne fut qu'alors qu'il put se rendre compte de ce qui s'était passé dans celte chambre fatale.

Madame WiUoiighby était encore à la même place, mais elle avait cessé de vivre. Sou corps, renversé sur une chaise, ne portait aucune trace de violence : il était évident qu'elle avait suivi son époux dans un monde meilleur sous l'impresssion du malheur qui les avait séparés. Beulah avait été tuée, non, comme on le reconnut plus tard, par un coup dirigé contre elle, mais par une balle perdue. Le projectile lui avait traversé la tête, et elle gisait sur le plancher, tenant toujours son enfant sur son sein ; la sensibilité profonde, l'inaltérable douceur qui avaient présidé à toutes les actions de son innocente vie étaient encore empreintes sur ses traits. L'enfant avait été sauvé par le dévouement de Mck. Le Tuscarora avait vu six Mohawks se diriger vers la chambre , et les avait suivis , averti par un instinct secret de leurs cruelles intentions. Quand le chef était entré, il avait fait entendre un cri de joie à la vue des trois cadavres sans défense, et ses doigts tordaient déjà les cheveux du capitaine, quand il était tombé sous le couteau de \VyanJotlé. Celui-ci avait éteint la lampe, et la scène qui s'était passée ensuite n'aurait pu être racontée par les acteurs eux-mêmes. Un second Mohawk était tombé; et les quatre autres, se frappant mutuellement dans l'obscurité , horriblement mutilés par le couteau du Tuscarora , avaient battu en retraite en vomissant des imprécations.

Les regards que le major promenait autour de lui annonçaient le désordre de ses idées. Le sauvage tout ensanglanté lui montra les trois cadavres avec un sourire de triomphe.

— Voyez! s'écria- t-il, tous ont leur chevelure; ils n'ont pas été scalpés!... La mort n'est rien.

INous n'essaierons pas de décrire le désespoir des deux jeunes gens. Ils avaient souvent i té témoins d'aussi affreuses catastrophes dans les habitations situées sur les frontières des colonies, néanmoins tout leur courage les abandonna. Calme, mais capable d'émotions profon les , Beekmann crut que son être allait se dissoudre quand il releva le corps encore chaud de Beutali. Wyandotté regardait attentivement Beekmann, qui soulageait par un torrent de larmes son coeur oppressé, lorsqu'il se sentit saisi par un bras de fer.

— Oii est Mauil, Tuscarora? lui demanda le major.

Nick lui fit signe de le suivre, le mena au cabinet, et bientôt Maud fut dans les bras de Robert Willoughby. Il ne voulut pas la conduire à la chambre mortuaire ; mais il l'entraîna doucement à i.i bibliothèque.

— Rendons grâce à Dieu ! s'écria la jeune fille en levant les mains et les yeux vers le ciel. J'ignore quel est le vainqueur; mais peu m'importe, p'iisque vous êtes sauvé.

— O .'\laud, nous sommes tout désormais l'un pour l'autre, La mort a frappé le reste de la famille.

Celait apprendre à Maud, sans aucou ménagciueut, les D«uvcata

FLEUR DES BOIS

malheurs qui venaient de fondre sur eux; mais c'était peut-être ce qu'il avait de mieuî à faire dans ces circonstances.

Les émotions de la jeune fille avaient été tellement surescilces qu'elle était préparée à tous les désastres.

Notre tableau n'eût pas été complet si nous n'avions raconté la mort de madame W'illoughby et de Beulah. Maintenant que nous nous sommes acquittés de cette pénilile tâche, on nous permettra de tirer un voile sur le reste de cette affreuse nuit. Les lamentations des négresses troublèrent un moment le silence; mais bientôt la maison fut plongée dans un calme lugubre. Après une nouvelle enquête, on reconnut que Bcssy, après avoir renversé un Oncida , avait été tuée et scalpée ; Pline le Jeune avait également succombé, après avoir héroïquement combattu pour défendre l'entrée de la chambre de ses maîtresses.

Le lendemain les agresseurs avaient disparu; Joël et la plupart des déserleurs les accompagnèrent. Le nom et l'influence du colonel Beekmann avaient suffi pour dissiper une bande qui n'était investie d'aucun pouvoir régulier. On aperçut JN'ick dans les bois, appliquant des herbes et des racines sur ses blessures avec la patience et l'adresse d'un Indien. Mais il ne revint pas à la Roche. Dans la crainte que le sauvage ne succombât, Willoughby résolut d'aller à sa recherche aussitôt qu'il aurait rendu aux morts les derniers devoirs. On enterra d'abord les sauvages; mais ce ne fut que le jour suivant qu'on procéda au:; funérailles des membres de la famille et de Jamie Allen. La cérémonie funèbre offrit un louchant spectacle. Les cercueils du capitaine, de sa femme et de sa fille furent placés côte à côte près de la chapelle. C'étaient les premiers et les derniers de leur race qui reposassent dans les déserts de l'Amérique. IVI. Woods eut besoin de se rappeler toute la sainteté de ses fonctions pour être en état de lire l'oftice des trépassés. Au moment oii l'on descendait les morts dans les fosses qui leur avaient été préparées, Nick sortit de la forêt, et, affaibli par la perte de son sang, il se traîna sans bruit jusqu'auprès du cortège funèbre.

Lorsque M. Woods prononça ces mots : — Heureux ceux qui meurent dans le Seigneur, car ils reposent en paix 1 toute l'assemblée fondit en larmes.

— Pourquoi pleurez-vous comme des femmes ? demanda le sauvage ; ils ont tous sauvé leur chevelure.

Cette interruption ne produisit aucun effet, et le chapelain luimême, incapable de commander à ses impressions, ferma le livre et pleura comme un enfant.

Dès que les prières furent achevées, le détachement s'avança et rendit les honneurs militaires au capitaine. Maud se retira emportant sur son sein le petit Evert endormi, et Beekmann suivit son fils, qui était désormais son unique trésor.

Nick resta seul auprès du major. Cette scène de deuil avait frappé l'Indien, et, par un des caprices de son inexplicable caractère, il éprouvait le désir de consoler ses victimes.

— Pourquoi vous affliger, major ? dit-il ; les guerriers sont tous condamnés à mourir.

— Ici reposent mon père, ma mère et ma sœur, Tuscarora. Cela ne suffit il pas pour accabler l'homme le plus courageux? Vous qui les connaissiez, vous devez apprécier toutes les qualités de ceux que je viens de perdre.

— Votre mère éta-it bonne, votre sœur aussi. Nick n'en a point connu de meilleures parmi les visages pâles.

— Je vous remercie, Nick; le rude hommage rendu aux vertus de ma mère et de ma sœur m'est plus doux que les froides condoléances du monde.

— Aucune femme ne valait la vieille ; elle était tout cœur ; elle aimait tout le monde, excepté elle.

Ces mots caractérisaient si bien madame Willoughby, que Robert fut stupéfait de la sagacité du sauvage.

— Et mon père, Nick ! s'écria le major, n'était-il pas brave, juste et libéral ?

— Il n'était pas aussi bon que sa femme, répondit le Tuscarora avec un ton qui n'était pas exempt de dédain.

— Nous valons rarement autant que nos femmes, nos mères et nos sœurs; si nous les égalions, nous serions des anges sur la terre; mais si l'on tient compte des imperfections de notre nature, mon père était juste et bon.

— Il se servait trop souvent du fouet, répondit le sauvage d'un ton sévère; il meurtrissait le dos des Indiens.

Cet étrange discours frappa le major, moins dans le moment même que lorsqu'il réfléchit longtemps plus tard aiu événements qui s'étaient accumulés en une seule semaine.

— Vous ne savez point flatter, Tuscarora, reprit-il , votre rude franchise m'est démontrée par tous les entretiens que j'ai eus avec vous; mais si mon père vous a parfois châtié avec rigueur, vous me permettrez de croire que vous l'aviez mérité.

— Je vous répète qu'il employait trop le fouet ! s'écria le sauvage d'un ton farouche; il frappait les chefs et les guerriers, il rouvrait d'anciennes blessures, tantôt bon, tantôt méchant, comme le ciel qui brille et gronde tour à tour.

— Je n'essaierai pas maintenant de justifier mon père à vos yeux , Saucy-Nick. Vous avez noblement combattu pour nous, et je vous en remercie. Sans votre secours, mes malheureiu parents auraient été

mutilés après avoir rendu leur dernier soupir; et Maud, ma chère Maud, serait peut-être endormie à leurs cotés.

La figure de Nick se radoucit, et sa main répondit à la pression de celle (lu major; puis ils se séparèrent. Le major se rendit auprès de Maud pour la consoler par son amour; Nick ne retourna pas à la Roche, mais il se dirigea vers la forêt. Quand il passa près des tombeaux, il jeta sur celui de madame Willoughby une fleur qu'il avait cueillie dans la prairie, et fit avec la main un geste menaçant en regardant la terre qui couvrait le corps de son ennemi.

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