‹ Œuvres compl`etes de Fenimore CooperChapitre 206 sur 280 · CHAPITRE XXX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXX

Quinze jours s'écoulèrent avant que Willoughby et les siens eussent la force de s'arracher d'une habitation oîi des calamités imprévues avaient succédé à tant d'années de bonheur domestique. Pendant ce temps, ils avaient arrêté leurs plans pour l'avenir. Beekmann avait été instruit des sentiments de son beau-frère pour Maud, et il leur conseilla de se marier immédiatement.

— Saisissez le bonheur au passage, leur dit-il avec une tristesse amère; nous vivons dans un temps de troubles, et Dieu sait quand nous jouirons de plus de tranquillité. Si Maud a des parents en Amérique, ce doit être dans les rangs de l'armée anglaise. Quoique nous nous estimions heureux de protéger cette chère jeune fille, elle désire sans doute se rapprocher de ses amis naturels. Je la regarderai toujours comme ma sœur, et vous serez toujours mon frère; mais les convenances mêmes rendent votre union indispensable.

— Vous oubliez, Beekmann, que vous donnez ce conseil à un homme qui est prisonnier sur parole et qu'on pourrait peut-être traiter en espion.

— Non, c'est impossible. Schuyler, qui nous commande, est juste avant tout; il saura obtenir votre échange, et je puis m'engager à vous tirer d'affaire.

Willoughby était disposé à suivre cet avis; Maud fut plus difficile à persuader. 11 lui répugnait de contracter une alliance dans un lieu souillé encore du sang de ses parents. Il lui semblait toujours les voir à leur place accoutumée et entendre les sons des voix qui lui étaient chères.

— Cependant, Robert, dit-elle, j'éprouverais une triste satisfaction à nous unir devant l'autel où nous avons si souvent prié ensemble avec ceux qui ne sont plus.

— Vous avez raison, ma chère Maud; il y a d'autres motifs qui doivent nous déterminer. Beekmann m'a avoué que mon séjour en ces lieux pouvait inspirer des soupçons aux autorités d'Albany ; mais mon mariage serait un prétexte plausible qui justifierait complètement ma présence.

La crainte des dangers que courait le major mit fin aux hésitations de la fiancée. Le même jour les deux amants reçurent la bénédiction nuptiale dans la chapelle, et les cérémonies du mariage parurent d'autant plus solennelles à Maud qu'elles suivaient de près des scènes de deuil.

Peu de jours après, tous ceux qui restaient à la Roche prirent le chemin du fort Stanwix; on transporta tous les objets de valeur sur des bateaux amarrés au bas des moulins. On rassembla les bestiaux épars dans les bois, et on les conduisit en troupeaux jusqu'aux prochains établissements. En un mot, le domaine fut abandonné, comme n'étant pas un séjour habitable au milieu des désordres d'une pareille guerre. Le capitaine n'ayant pas laissé de testament, son fils était son héritier légitime. Craignant que le congrès ne songeât à confisquer les propriétés d'un major de l'armée britannique, il les transmit au petit Evert par un acte que rédigea M. Woods. Après cette renonciation , il possédait encore, tant de son chef que de celui de sa mère et de Maud, trois ou quatre mille livres sterling de rente, indépendamment de la solde qu'il recevait du gouvernement. C'était pour l'époque une immense fortune. En examinant les comptes de tutelle de Maud, Robert eut occasion d'admirer la probité el la générosité de son père. Les revenus de chaque année avaient accru le capital, et le major avait épousé à son insu une des plus riches héritières des colonies d'Amérique. Maud ignorait également l'état de sa fortune, et la révélation qui lui en fut faite la combla de joie en considération de son mari.

A Albany, on congédia les noirs, auxquels on procura des places avantageuses chez les connaissances de la famille. Michel O'Hearn demanda à entrer dans un corps expressément destiné à combattre les Indiens.

— Je n'ai ni femme ni enfant, dit-il, et, puisque nous sommes en révolution, je veux en profiter pour me divertir à ma guise. J'accompagnerai volontiers Votre Honneur, s'il se rapproche du comté de Leitrim; mais je tiens à rester ici pour tirer vengeance des sauvages. J'ai reçu trois coups de couteau dans le côté et une balle morte à U lête, et je crois qu'il y a de quoi me rappeler le souvenir des Indiens. Je ne parle pas du capitaine, de madame Willoughby et de miss Beulah; que le ciel leur soit ouvert! S'il y avait la moindre église dans ce pays, j'emploierais à leur faire dire des messes l'or que vous m'avei donné. En attendant, je veux scalper à mon tour; et malheur aux têtes de sauvages qui me tomberont sous la main 1

Les arguments de Willoughby ne purent changer les résolution* d«

FLEUR DES BOIS

Michel O Hearn, qui s'engagea avec l'iatention d'illustrer sa carrière en combattant les Peaux Rouges.

— Et vous, Joyce, dit le major dans une entrevue qu'il eut avec le sergent, j'espère que vous ne me quitterez point. Grâce au zèle du colonel Beekmann, mon échange a déjà été opéré, et je partirai pour New-York la semaine prochaine. Vous êtes soldat, et vous pouvez encore servir. Je suis à même de vous procurer un brevet de sousofficier dans un des nouveaux régiments provinciaux qu'on se prépare à lever.

— Je remercie Votre Honneur; mais je ne me sens pas disposé à accepter son otl're bienveillante, car il me serait pénible de compter dans les rangs opposés le fils de mon vieux capitaine.

— N'ayez pas cette crainte; je sollicite en ce moment le grade de lieutenant-colonel , et je compte retourner en Angleterre.

— En ce cas, répondit le sergent, je vais entrer dans le régiment du colonel Beekmann, qui m'a proposé le grade de sergent-major.

Joyce prit part aux principales affaires de la guerre; il était capitaine d'infanterie lorsque, dix années plus tard, il fut tué dans un engagement avec les Indiens. Comme il l'avait toujours désiré, il mourut les armes à la main et, par un singulier hasard, ce fut l'Irlandais qui sauva le cadavre des mutilations dont il était menacé par les Peaux Rouges.

Blodget avait suivi Joyce. L'intelligence et le courage de ce jeune homme lui valurent le grade de capitaine. 11 acquit des connaissances durant le cours de sa carrière, et parvint au rang de général de milice et de député de l'un des nouveaux Etats.

On n'avait pas vu Beekmann sourire depuis le moment où il avait contemplé le corps inanimé de lîeulah. Il servit sa patrie avec zèle, et succomba dans une bataille quelques mois avant la paix. Son fils l'ayant précédé dans la tombe, Robert Willoughby se trouva de nouveau propriétaire de la Roche.

Quant à Willoughby et à Maud, ils se rendirent à New-York; notre héroïne y trouva son grand-oncle, le général Mérédith, le premier de son sang qu'elle eût vu depuis son enfance. Elle en fut favorablement accueillie; et comme il avait l'âge et même quelque chose des manières du capitaine, elle reporta sur lui la tendresse qu'elle avait crue ensevelie à jamais dans la tombe de son père adoptif.

Au bout de six mois, sir Robert Willoughby fut promu au grade de lieutenant colonel dans un régiment d'infanterie et s'embarqua pour l'Angleterre.

Les événements de la guerre même appartiennent à l'histoire. L'indépendance de l'Amérique fut reconnue par l'Angleterre en 1783, et immédiatement après la république nouvelle entreprit la conquête pacifique de son vaste domaine. En 17 85, on commença à coloniser la contrée montueuse oii se sont passées la plupart des scènes que nous avons décrites. Les Peaux Rouges s'étaient éloignés, et les propriétaires qui avaient cherché asile dans les villes voisines reprirent possession de leurs terres. La fumée qui s'élevait des bois défrichés obscurcit bientôt l'éclat du jour. De 1785 à 1790, on bâtit Whitcstown, Coopcrslown et Utica, qui remplaça l'ancien fort Stanwix. Ce furent pendant longtemps les chefs-lieux de juridiction d'un territoire de plusieurs milles carrés. Oxford, Binghamton, Norwich, Sherburne, Hamilton et vingt autres villes du même pays n'existaient pas encore de nom. A cette époque on fondait les villes avant de les faire figuier sur les cartes ; c'est tout le contraire aujourd'hui.

Les contrées montueuses qui environnaient l'étang des castors changèrent de face de 1785 à 1705. Les émigrants y aflluèrent, et ce pays, qui n'était primitivement qu'un comté , en forma bientôt plusieurs.

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