CONCLUSION
La Gazette de Neiv-York , journal qui donnait assez souvent des nouvelles authentiques , contenait l'article suivant dans son numéro du 11 juin 1795 :
« Le paquebot de Sa Majesté vient d'arriver ; — il a fallu cinquante ans pour habituer les journalistes américains à dire de Sa Majesté Britannique; — au nombre des passagers se trouvent le lieutenant général sir Robert Willoughby et lady Maud Willoughby, sa femme, tous deux nés dans l'Etat de Nexv-York. Nous les revoyons avec joie dans leur patrie , oii nous pouvons leur promettre qu'ils seront cordialement reçus, malgré nos vieilles querelles. On n'a pas oublié les bontés du major Willoughby pour les prisonniers américains , et le désir qu'il exprima de changer de régiment pour n'avoir pas à combattre ses concitoyens, a
C'était, pour l'année 17 95, un /'iiii dù'cr.s passablement rédigé, puis(pie la vérité et les convenances y étaient également observées. L'effet de cet article fut de propager dans tout le comté le nom du général anglais ; en ce temps-là , un baronnet produisait en Amérique plus de sensation qu'un duc n'en produirait probablement aujourd'hui. A la nouvelle de l'arrivée de Robert Willoughby, ses anciens amis , ceux de son père, se réunirent autour de lui, et il fut aussi bien reçu à New- York, douze ans après le traité de paix, que s'il eût combattu jadis pour les Etats-Unis. Une grande partie des xvhigs d'Amérique donnait la main aux tories d'Angleterre , sinon dans ce dernier pays , du moins
dans le Nouveau-Monde. La cause de cette alliance était une antipathie commune pour la révolution française et les doctrines des jacobins.
La visite de sir Robert et de lady Willoughby avait pour but taut le désir de revoir leur pays natal que les soins à donner aux intérêts de leurs enfants. Le baronnet avait racheté l'ancienne propriété patrimoniale de ea famille en Angleterre , il devait la transmettre à son fils unique; m^is ayant en outre deux filles, il pensa à tirer parti de sa propriété de la lïoche. Et puis les deux époux voulaient parcourir encore la contrée oii ils avaient appris à s'aimer, et oii reposaient les restes de tant d'êtres chéris.
Sir Robert loua la cabine d'un sloop, et s'embarqua le 25 juillet 17 95 avec sa femme et deux domesliques. Ils arrivèrent à Albany le :iO du même mois, et prirent une voilure pour se rendre à la Roche. Après un voyage de huit jours , ils arrivèrent au village d'Ulica, qu'on désignait encore sous le vieux nom du fort .Stanwix. Une route passable les mena de là à une hôtellerie, qui alliait à la simplicité rustique des frontières quelques-uns des avantages d'une civilisation naissante. L'aubergiste leur apprit qu'ils avaient encore une douzaine de milles à faire pour arriver à la Roche.
Ce domaine était séparé du grand chemin par une grande propriété inoccupée où l'on n'avait encore tracé aucune route. Nos voyageurs suivirent à cheval des sentiers assez larges, et parvinrent aisément à la petite rivière sur laquelle avaient été établis les moulins. En remontant les bords sinueux de ce cours d'eau, Willoughby reconnut qu'on les avait rarement parcourus depuis dix-neuf ans. Le génie de la dtstruction, si actif chez les peuples neufs , où les liens sociaux sont encore làchts, s'était exercé sur les moulins. Quelques vagabonds y avaient mis le feu, sans doute dans l'unique intention de nuire; la parfaite intégrité des autres bâtiments indiquait que l'incendie avait été allumé sous l'influence passagère d'une capricieuse malveillance. On avait toutefois enlevé une partie des machines; car dans tous les établissements limitrophes on a pour principe de considérer l'abandon temporaire d'un domaine comme une renonciation complète aux droits de propriété.
Ce fut avec un bizarre mélange de peine et de plaisir que Willoughby et Maud gravirent les rochers et contemplèrent l'ancien étang des castors. Tous les bâtiments étaient dans un état surprenant de conservation. Avant de quitter la Roche en 177 G, on avait assujetti les portes, et personne n'y avait pu pénétrer. La moitié des palissades étaient pourries, mais la maison même avait résisté aux outrages du temps; seulement quelques parties des murailles étaient légèrement recouvertes d'une moisissure verdàtre. On avait en vain allumé du feu contre les murs de pierre et jeté sur le toit un brandon , qui s'était éteint sans entamer les lattes. La serrure de la grande porte n'était pas endommagée.
Comme le cœur de Maud palpita quand elle pénétra dans le séjour de son enfance! Seule avec Willoughby, elle alla de chambre en chambre, et des larmes coulèrent de ses yeux pendant qu'elle rappelait à son mari les événements qui s'étaient accomplis dans cette enceinte. Les deux époux passèrent une heure à visiter la maison , où l'on avait laissé une partie des meubles, et qui semblait telle qu'on aurait pu la revoir après une absence de quelques mois. L'atelier même de Maud était intact.
Cependant les domestiques avaient pris possession de la cuisine; des faucheurs avaient coupé les hautes herbes qui encombraient la cour, et fait une large trouée dans les broussailles jusqu'aux ruines de la chapelle et aux sépultures de la famille.
Le soleil allait se coucher, et l'heure était propice à l'accomplissement d'un pénible devoir. Willoughby et Maud défendirent à leujs serviteurs de les suivre , et se dirigèrent vers les tombes. Elles avaient été creusées au milieu d'un bouquet d'arbrisseaux plantés par le pauvre Jamie Allen , sous la direction de Maud, qui avait dès lors songé qu'on jour peut-être ce lieu pourrait servir à de funèbres usages. C'était une clairière de cinquante pieds carrés , que dérobaient aux yeux des touffes de lilas et de seringats , parvenus à une prodigieuse hauteur dans ce sol riche et fertile. Au moment de pénétrer dans cette enceinte , Willoughby entendit des voix qui le firent tressaillir. Il crut d'abord que quelques-uns de ses domestiques avaient contrevenu à ses ordres; mais Maud lui pressa le bras et murmura :
— Ecoutez, mon ami , ce sont des voix qui nous sont connues!
— Je vous dis, Saucy-Nick, dit l'une d'elles avec un accent irlandais prononcé , que Jamie le maçon est enterré ici , sous ce monceau de terre. V^oici Son Honneur, puis madame, puis miss lîeulah. Vous êtes habile à scalper, Nick, mais vous n'entendez rien aux tombeaux, quoique vous ayez contribué à en remplir un assez bon nombre.
— Bien, répondit le Tuscarora ; le capitaine est là, sa femme là, sa fille là; où est le fils? où est l'autre fille?
— Les voici, répondit YVilloughby; je suis Robert Willoughby, et voici Maud i^lérédith, ma femme.
Michel fut saisi de stupeur, et parut même disposé à saisir son fusil, qui était auprès de lui sur le gazon. Quant au sauvage, il demeura aussi inébranlable qu'un arbre des bois. Tous les quatre , dans un muet étonnement observèrent les changements que le temps avait apporVés en eux.
FLEUR DES BOIS
Willoughby était dans la fleur de la maturité. Il avait servi avec distinction, et la vie des camps, loin de le fatiguer, avait donné une vigueur durable à son corps, un air martial à sa physionomie, une grandeur imposante à toute sa personne. A voir les traits purs lie Maud, sa figure délicate, sa taille gracieuse que dessinait son amazone, on ne lui aurait pas donné plus de trente ans, quoiqu'elle en eût réellement quarante. Michel et Nick, au contraire, avaient vieilli extérieurement comme en réalité. L'Irlandais approchait de la soixantaine; il était robuste encore , mais la vie rude qu'il menait , l'abus du rhum de Santa- Cruz avaient amaigri et ridé son visage, auquel le hàle avait donné des teintes analogues à celles du soleil qui luit à travers les brouillards. Il portait un costume en lambeaux , presque entièrement composé des débris d'un ancien uniforme. Ce pauvre homme , accablé d'années et d'infirmités, avait quitté le service, et touchait une pension pour les blessures qu'il avait reçues dans l'affaire où Joyce était mort. Il avait été caporal dans la compagnie de l'ancien sergent.
Wyandotté était encore plus changé. 11 comptait soixante dix années et s'inclinait rapidement vers la tombe. Il avait les cheveux gris, et son corps, toujours agile et musculeui, n'aurait pu résister aux marches extraordinaires qu'il avait faites autrefois. Ses vêtements n'avaient rien de particulier. Willoughby crut remarquer que les yeux du sauvage, en conservant presque tout leur éclat, avaient perdu de leur férocité et que sa physionomie ne portait aucune trace d'intempérance.
Depuis l'apparition de Robert , Nick avait tourné plusieurs fois ses regards du côté de la chapelle , et il parut soulagé d'une vague inquiétude en entendant des pas qui faisaient craquer les broussailles. Les lilas s'écartèrent, et l'on aperçut un petit vieillard vigoureux et de bonne mine : c'était Î\I. Woods. Robert ne l'avait pas vu depuis son départ d'Albany, et leur entrevue fut d'autant plus cordiale qu'ils ne s'attendaient pas à se rencontrer.
— J'ai vécu ici comme un ermite, mon cher Robert, depuis la mort de vos parents, dit le bon prêtre en s'essuyant les yeux; de temps en temps, vous avez bien voulu me donner de vos nouvelles; j'ai reçu aussi des lettres de Maud. Je vous appelle par les noms que je vous ai donnés au baptême et le jour oit vous vous êtes juré fidélité devant l'autel de ma petite église... Excusez- moi si je traite trop familièrement un officier général et sa noble épouse.
~- Trop familièrement ! s'écrièrent k la fois les deux époux ; nous qui sommes chrétiens par vous , nous qui avons tant de motifs pour nous souvenir de vous et vous aimer toujours !
Et Maud tendit sa main blanche et douce au chapelain avec un empressement plein de reproches. Le vieillard ne put retenir ses larmes.
— Bien, bien, dit-il, je vois que vous êtes encore Robert et Maud ! oui, je vous ai ouvert les portes de l'Eglise visible de Dieu sur la terre, et vous avez été baptisés par un homme qui a reçu les ordres de l'archevêque de Cantorbéry en personne. Mais vous n'êtes pas les seuls chrétiens que j'aie faits; je compte maintenant Nicolas au nombre des fidèles.
— Wick ! interrompit sir Robert.
— Wyandotté, ajouta sa femme avec un tact plus délicat.
— Je l'ai baptisé sous le nom de Nicolas ; il n'y a plus ni Wyandotté ni Saucy-Nick, major Willoughby... Pardonnez-moi, général, c'est l'effet de l'habitude. Sir Robert, j'ai im secret à vous communiquer.
Le chapelain prit Willoughby à part et l'entretint pendant une demi-heure, que Maud passa à pleurer sur les tombeaux. Michel et Nick observèrent un respectueux silence. Le sauvage était immobile, mais il avait la figure abattue et les yeux baissés. 11 était en proie à une agitation intérieure, car il savait que M. Woods révélait à Robert les circonstances de la mort du capitaine. Enfin, le prêtre et le général reparurent, le premier calme et plein d'espérance, le second ému, agité, soucieux. Il avait cédé aux supplications et aux arguments de
M. Woods, moins peut-être par im sentiment de ses devoirs religieux qu'en raison de l'impossibilité de punir légalement le crime.
— Nicolas, dit le chapelain, j'ai tout dit au général.
— Il le sait? s'écria l'Indien avec énergie.
— Oui , Wyandotté, et je l'ai appris avec douleur, vous avez redoublé mes peines.
Nick était en j.roie à une agitation violente. Les idées de sa jeunesse luttaient avec celles qu'on lui avait tardivement inculquées. Les lumières encore faibles de sa foi nouvelle se mêlaient confusément à ses sauvages notions de justice indienne. Celles-ci l'emportèrent dans son esprit. S'avançant vers le général, il lui mit dans la main son tomahawk brillant et acéré, croisa les bras sur sa poitrine , inclina la tête, et dit d'un ton ferme :
— Frappez ! Nick a tué le capitaine ; que le major tue Nick !
— Non , Tuscarora , non ! Répondit sir Robert Willoughby désarmé par cet acte de soumission; puisse Dieu vous pardonner au ciel comme je vous pardonne ici-bas !
Un sourire brilla sur le visage de l'Indien ; il étreignit convulsivement les mains de Willoughby et murmura les mots : « Que Dieu pardonne ! » Puis il leva les yeux vers le ciel et tomba mort sur la tombe de sa victime. On pensa par la suite que cette scène avait hâté la terminaison d'une incurable maladie du cœur.
Il y eut un moment de trouble. Michel , la tête nue, la physionomie rouge et courroucée, tira de ses poches un cordon d'objets d'un aspect étrange et hideux, et les déposa auprès de l'Indien. C'étaient des chevelures humaines que l'Irlandais avait scalpées lui-même d.nns ses campagnes, et qu'il apportait aux morts comme une espèce d'hécatombe.
— Honte sur vous, Nick! s'écria-t-il; si j'avais connu votre horrible action, je n'aurais pas si longtemps marché avec vous !... Sans l'amitié qui nous a unis, je mettrais votre chevelure avec les autres, pour apaiser les mânes de Son Honneur, de madame, de miss Beulah...
— Assez, interrompit sir Robert Willoughby d'un ton impérieux auquel l'aucien soldat ne put résister, cet homme s'est repenti, et je lui ai pardonné... Maud, mon amie, il est temps de quitter ce triste lieu, nous aurons occasion d'y revenir.
M. Woods prit possession da la Roche avec la résolution d'y achever ses jours. Reconnaissant du dévouement que Nick avait témoigné pour les femmes, il avait entrepris de le convertir, et y était parvenu après de longs eftbrts. Il éprouvait maintenant le désir d'arracher l'Irlandais i ses erreurs superstitieuses, qu'il regardait comme aussi funestes que l'idolâtrie. Michel consentit à passer le reste de ses jours à la Roche, dont il devait diriger et dont il dirigea effectivement la restauration , de concert avec le chapelain.
Sir Robert et lady Willoughby passèrent un mois dans la vallée. Nick avait été enseveli dans le taillis, et Maud était parvenue à contempler cette étrange réunion de tombeaux avec les yeux d'une chrétienne. Ses sentiments religieux tempéraient ses regrets. Le jour oit le général et sa femme quittèrent pour jamais l'étang des castors, ils rendirent une dernière visite aux tombeaux. Maud y consacra une heure entière aux larmes et au recueillement; puis son mari, lui passant un bras autour de la taille, l'entraîna doucement, et lui dit pendant qu'ils s'éloignaient de l'enclos :
■ — Ils sont au ciel, mon amie ; sans doute ils jettent d'en haut des regards d'amour sur les objets de leurs affections terrestres. Quant k Wyandotté, il a vécu conformément à ses habitudes et à son intelligence, et heureusement, avant qu'il mourût, les lumières de la grâce divine ont épuré sa conscience. Que cette même grâce, qui nous a protégés, efface en nos cœurs de tristes souvenirs. Cet Indien a été impitoyable dans ses vengeances, mais il s'est rappelé les bontés de ma mère, et il a versé son sang pour elle et ses filles. Sans lui , je ne vous aurais point pour compagne, ma bien-aimée; sans lui, mon existence serait privée de l'inestimable trésor de votre amour. D n'a jamais oublié un bienfait, il n'a jamais pardonné une injure.
FIN DE FLEUR DES BOIS