‹ Œuvres compl`etes de Fenimore CooperChapitre 209 sur 280 · EXCURSION EN BELGIQUE · texte numérisé non relu

EXCURSION EN BELGIQUE

mand d'un rare mérite, et il eut la bienveillance de venir nous prendre pour nous conduire au Musée. La collection n'est pas très-considérable, et n'est pas riche en tableaux de chevalet, car elle se compose principalement de dessus d'autel enlevés aux églises. Ce sont principalement des ouvrages de Rubens, Van Dyck, Quintin Metzis et autres vieux maîtres. Le plus remarquable, à mon avis, est une réduction de la Descente àe croix. Van Dyck gagna dans notre estime par la comparaison qu'il nous fut permis d'établir entre lui et son illustre rival. Il est plus humain que Rubens, qui est, dans l'art, une espèce de géant hollandais , toujours en dehors des proportions naturelles.

M. Wappers nous fit voir son atelier. Il est à la tête des peintres flamands contemporains, et suit les errements des grands maîtres. Son talent est sensiblement modifié par les Van Dyck et les Rubens qu'il a constamment sous les yeux ; il est plus hardi que le premier et moins solide que le second.

L'Italie est le pays des marbres , mais la Belgique est le paradis des sculptures sur bois. J'avais vu ailleurs d'élégants spécimens de ce genre de travail , tels que les bas-reliefs de Santa Maria délia Salute, à Venise ; mais ils sont loin d'égaler le fini de ceux des églises flamandes, qui sont presque toutes entourées de confessionnaux de chêne surchargés d'ornements allégoriques. La plupart des chaires sont aussi de bois sculpté, et représentent des figures d'hommes et d'animaux de dimensions colossales. Il y a bon nombre de statues prétentieuses et jouissant d'une réputation étendue qui n'égalent pas ces sculptures en bois sous le rapport du calme , de la simplicité et du naturel.

M. Van Lackeren, d'Anvers, possède une belle galerie de tableaux, quoiqu'il ait peu d'ceuvres des plus grands maîtres. Son Van der Heyden surpasse tout ce que je connais en fait de ciel. On dirait que l'artiste a transporté sur la toile l'atmosphère grise , froide et transparente de la Hollande.

Nous revînmes à Bruxelles pour dîner, après avoir admiré en passant le clocher de Malines, qui serait le plus élevé de l'Europe si l'on eût suivi le plan primitif.

Le lendemain je fis un tour au parc et sur les boulevards extérieurs; ils sont déserts et tristes , quoiqu'on ait réparé en partie les dommages causés parle combat. Il n'y a de maisons que sur un côté des boulevards j en face s'étendent des champs cultivés. Cet usage d'isoler nettement une ville semble étrange à ceux qui sont accoutumés aux interminables faubourgs d'Amérique et d'Angleterre.

A dix heures nous allâmes visiter le palais du prince d'Orange. Les résidences royales de Bruxelles sont des édifices très-simples, dépourvus d'ornements extérieurs. Celle du prince d'Orange est un simple parallélogramme, avec deux portes. Les principaux appartements sont de plain-pied , k la suite les uns des autres. Quelques-unes des pièces sont décorées avec luxe, et la salle de bsl est réellement magnifique. Léopold a eu le bon goût de respecter religieusement les droits des anciens propriétaires, et de laisser leur demeure telle qu'ils l'avaient abandonnée. On nous montra une paire de gants appartenant à la princesse d'Orange , et qui sont encore à la même place que lorsqu'elle est partie. Ses meubles et ses joyaux sont épars négligemment çà et là , comme si l'on attendait son retour d'un moment à l'autre. Voilà une courtoisie vraiment royale, qui s'empare des trônes sans remords, et qui resj ecte des bagatelles.

Le palais renferme de bons tableaux, et entre autres un Raphaël. Des paysages de Paul Polter et autres maîtres analogues ont pour pendants des œuvres d'un artiste vivant, nommé Verboeckhoven, qui ne leur est pas très-inférieur.

Du palais du prince d'Orange nous allâmes k l'habitation du prince d'Ahrembirg , dont la galerie, l'une des plus riches collections particulières du monde, abonde en Teniers, Both, Cuyp.PaulPotter, Wouwermans, Rembrandt et autres peintres de l'école flamande.

Partis le lendemain de Bruxelles, à midi, nous arrivâmes à Louvain à trois heures. Le petit pavillon du prince d'Orange est encore sur la route, solitaire et abandonné, et je présume qu'on y conserve encore ses lignes et ses fusils de chasse. Le merveilleux hôtel de ville de Louvain excita notre admiration, quoiqu'on fût occupé à le réparer, et que le mélange des vieilles pierres avec les neuves produisît une désagréable bigarrure. On y a, pour ainsi dire, condensé toutes les richesses de l'architecture gothique.

Il fallait subir une quarantaine avant d'entrer sur le territoire prussien, à cause du choléra; mais nous apprîmes qu'on la faisait commencer de notre départ de Bruxelles, limite que l'épidémie n'avait pas encore franchie. En conséquence , nous nous arrêtâmes à Tirlemont pour y passer la nuit. C'est une ville insignifiante; la grande place

en était occupée par de nouvelles recrues qui s'exerçaient de leur mieux pour se préparer à affronter les Hollandais. Les Belges sont arrivés au protocole n" 67, et pensent qu'il est grand temps de passer à quelque démonstration plus efficace.

La route de Tirlemont à Liège traverse une contrée fertile et bien cultivée ; le paysage change comme par enchantement , et devient accidenté quand on approche de la vallée de la Meuse. Liège a des environs pittoresques, et la ville est le siège d'un active industrie.

Lorsque notre chaise de poste, traversant la coiu: du vénérable palais épiscopal, débarqua au Soleil d'or, elle produisit une sensation qui nous parut inexplicable. L'hôte , les laquais, les curieux nous environnèrent, et se pressèrent autour de nous. Ignorant la cause de ce tumulte, j'en attendis patiemment l'explication, c'était ce qu'il y avait de mieux à faire. Bienlôt, aux regards froids des garçons, aux haussements d'épaules de mon domestique François, je vis que tout ce brouhaha provenait d'une méprise. Les assistants nous tournèrent le dos, nous cessâmes d'être l'objet de l'attention universelle, et nous expiâmes dans l'abandon notre splendeur passagère. On m'avait pris d'abord pour le roi des Belges, et mon compagnon de voyage pour le grand-duc de Saxe-Cobourg-Gotlia. Quand l'erreur fut reconnue , le Soleil d'or, qui, comme les autres astres, éclaire de préférence les sommités, se détourna de nous dédaigneusement, et nous fûmes obligés d'aller chercher un gîte plus modeste à l'Aigle Noir.

Le lendemain, la population de Liège s'augmenta de celle des alentours, et vers midi le canon annonça l'arrivée du roi. Jamais plus piètre artillerie ne salua un souverain; mais Sa Majesté fut accueillie par des sourires, ce qui est probablement plus de son goût. C'est assurément, sinon un grand homme , du moins un homme prudent et digne de sa popularité. Je le vis avec son frère le lendemain de leur arrivée; ils étaient dans une calèche découverte, et les deux fils du duc occupaient la banquette de devant. Léopold a la physionomie grave et réfléchie; mais il est loin de posséder la beauté physique de son frère.

Trois ou quatre jours de loisir nous mirent à même de visiter complètement Liège et ses environs. La cathédrale et l'église Saint- Jacques sont des édifices d'un aspect majestueux. Je ne me lassais pas de m'asseoir sous leurs arceaux élevés, d'écouler les chants du chœur, et d'aspirer les parfums de l'encens. J'ai quelquefois formé le désir d'avoir élé élevé dans le catholicisme, afin d'unir la poésie de la religion à ses principes moraux. L'une est-elle nécessairement inséparable des autres? L'homme a-t-il vraiment assez de philosophie pour concevoir la vérité dans sa pureté abstraite, et se passer du secours de l'imigination? Si ceux qui dépouillent le culte de ses grâces factices, conformant la sévérité de leur régime à celle de leurs doctrines, se revêtaient d'humilité, et se montraient dépourvus d'amour-propre aussi bien que d'ornements extérieurs, on sentirait moins la pauvreté de leurs rites. Malheureusement, en thèse générale, plus un ministre de l'autel sacrifie la grâce des formes à la spiritualité absolue, plus il montre d'orgueil et de personnalité.

Sous l'empire du véritable esprit religieux, on ne s'attache guère aux formes; et quand on commence à en tenir compte, cela prouve l'absence plutôt que l'excès de l'humilité et de la charité, qui sont inséparables de la foi. Il faudrait donc se garder d'imiter les pratiques insignifiantes de l'Eglise romaine, et de remplacer l'office protestant, si simple et si solennel, par les inintelligibles psalmodies des bréviaires latins; mais pourquoi avoir rejeté le pieux symbole de la croix , les ornements du temple, les riches costumes, et les harmonieux concerts?

Je crois qu'il est impossible à un Américain, après avoir visité l'Europe, de ne pas être frappé de l'insuffisance des monuments religieux aux Etats-Unis. De pieuses spéculations ont établi parmi nous un grand nombre d'églises, dans la distribution desquelles on a consulté principalement les convenances et le bien-être des propriétaires de bancs ; mais nous manquons de temples propres à faire sentir la suprématie de la Divinité. On peut aisément s'expliquer leur absence dans un pays aussi nouveau , mais elle n'en est pas moins évidente.

Dans l'hémisphère européen, les toitures élevées et le clocher de l'église forment pour ainsi dire le noyau de chaque village; la maison de Dieu domine les demeures humaines, et semble étendre sur elles sa protection. Les dômes, les flèches élevées, les dentelles des cathédrales gothiques s'élèvent au-dessus ies murailles de la ville; partout oii il y a une réunion d'hommes elle cherche un abri sous les larges ailes de l'église. On m'objectera que la véritable religion peut se passer de ces édifices, mais cet argument est dénué de solidité : car le paganisme peut aussi exister sans manifestations monumentales; et s'il est juste et utile

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