CHAPITRE XXll
Il serait difficile de dire qui témoigna le plus de satisraction , de Mabel en revoyant son amie, ou de la femme Tuscirora en s'apercevant que ses conseils avaient été suivis. Toutes deux s'embrassèrent avec effusion, et la naïve Rosée-de-Juin témoigna sa joie par des éclats de rire, lorsqu'elle eut contemplé face à face celle qu'elle cherchait depuis le commencement de l'action.
— Le blockhaus est bon , dit la jeune Indienne; on n'y est point scalpé.
— C'est vrai, répondit Mabel en frémissant et en se voilant les yeux comme pour écarter l'image des horreurs dont elle venait d'élre témoin. Mais dites-moi, au nom du ciel, si vous savez ce qu'est devenu mon oncle.
— Il n'est pas dans le blockhaus? demanda Rosée-de-Juin avec curiosité.
— Non , je suis seule ici. Jenny qui était avec moi , est sortie pour aller rejoindre son mari, et a péri victime de son imprudence.
— Rosée-dc-Juin le sait, c'est très-mal. Tète -le-Fièche n'a de pilié pour aucune femme, même pour la sienne.
— Votre vie est du moins en sûreté.
— Peut-être ! Tète-de-Flèche me tuera, s'il sait tout.
— Que Dieu vous protège et vous récompense de votre humanité ! Dites-moi ce qu'il faut que je fasse, et si mon pauvre oncle est encore vivant.
— Je ne sais; Eau-Salée a encore un bateau, il est peut-être sur la rivière.
— Le bateau est encore amarré; mais je n'aperçois ni mon oiicle ni le quartier-maître.
— Ils ne sont pas tués, ou je l'aurais vu. Ils se sont cachés.
— Votre attaque a été si soudaine! dit Mabel.
— C'est le Tuscarora , répondit l'autre en se rengorgeant : Têtede-Flèche est un grand guerrier.
— Vous êtes trop bonne et trop douce pour ce genre de vie, Roséedc-Juin. Il ne saurait vous rendre heureuse.
La physionomie de l'Indienne s'assombrit, et il y avait dans ses yeux quelques étincelles du feu sauvage d'un chef quand elle répondit :
— Les Yenguis sont trop avides, ils nous enlèvent tous nos territoires de chasse ; ils poursuivent les six nations du matin au soir. Mauvais roi, mauvais peuple : race de méchanls.
Mabel sentit que ces reproches n'étaient pas sans fondement, et elle n'essaya pas d'y répondre, quoiqu'elle sût qu'on faisait retomber sur le monarque , en ce cas comme en beaucoup d'autres , le blâme d'actions auxquelles il était probablement étranger.
— Quel parti prendre? dcmanda-t-elle. Vos compatriotes ne peuvent tarder à attaquer ce bâtiment qu'ils savent dépourvu de garnison, puisqu'ils connaissent le nombre de nos soldats.
— ïète-de-Flèche le sait, répondit Rosée-de-Juin en levant six doigts. Quatre sont morts, il en reste deux.
— JNe m'en parlez pas. Cette horrible pensée me glnoe le sang; vos gens ne peuvent savoir que je suis seule ici. Ils s'imaginent que mon oncle et le quartier-maître sont avec moi , et ils mettront le feu à notre retraite.
— On ne brûlera pas le bloeUIiaus, dit tranquillement la femme du chef.
— Qu'en savez-vous, ma chère amie?
— On ne brûlera pas le blockhaus; le blockhaus est bon; on n'y est point scalpé.
— Pourquoi?
— Le blockhaus est mouillé ; il a plu ; les troncs d'arbres sont verts; il n'est pas facile de le brûler. Les hommes rouges le savent, et puis, on ne le brûlera pas, de peur d'avertir les Yenguis que les Iroquois sont venus. Votre père reviendrait, et ne le trouverait plus. Les Indiens sont trop rusés pour y toucher.
— Je vous comjireiids, et j'espère que votre prédiction s'accomplira ; mais peut-être mon père est-il déjà mort ou prisonnier.
— On ignore où il est. L'eau ne laisse pas de trace ; les hommes rouges ne peuvent le suivre.
— Crojez-vous que nous puissions l'attendre ici sans danger?
— Je ne sais. La fille sait mieux que moi quand doit revenir le père.
L'exprcsion des yeux noirs de Rosée-de-Juin fit croire à Mabel que la femme du chef se proposait d'obtenir un renseignement utile aux sauvages , et qui amènerait la destruction du reste du détachement. Elle allait faire une réponse évasivç , lorsqu'on frappa à la porte à coups redoublés.
— On vient, s'écria-t-elle : c'est peut-être mon oncle ou le quartiermaître : je ne voudrais pas laisser dehors même i^I. Muir dans un moment pareil.
— Pourquoi ne pas regarder? il y a des meurtrières faites exprès. Mabel mil le conseil à exécution ; elle s'approcha d'une meurtrière
ménagée dans la partie du plancher qui surplombait la base de l'édifice; elle enleva avec précaution la planchette qui fermait ordinairement la petite ouverture, cl regarda ce qui se passait à la porte. Son tressaillement invulonlairc et son changement de physionomie avertirent sa compagne que c'étaient des Indiens qui frappaient.
— Hommes rouges? dit Rosée-de-Juin en faisant un geac pour recommander la prudence.
— Quatre avec leurs peintures de guerre et leurs sanglants trophées. Tête-de-Flèche est du nombre.
Rosée-de-Juin s'était approchée d'un coin oîi étaifnt déposées plusieurs carabines de rechange , mais elle s'arrêta en entendant prononcer le nom de son mari. Toutefois son hésitation tut passagère; elle prit une arme, et en plaçait le canon dans l'ouverture lorsque Mabel lui cria par un sentiment de répugnance naturelle :
— Non, non, ne tirez pas sur votre mari, quand même ma vie en dépendrait.
— Je ne veux pas lui faire de mal , répondit Rosée-de-Juin , je ne veux pas blesser les peaux rouges, c'est seulement pour les effrayer.
Mabel comprit les intentions de son amie , tt n'y apporta plus d'obstacles. Rûsée-i!e-Iuin passa par la meurtrière le bout de la carabine, et lâcha la détente, après avoir eu soin défaire assez de bruit pour attirer l'altenlion. Dès que le coup fut parti, Mabel reprocha à son amie l'acte même qui avait pour but de la protéger.
— Vous auriez pu tuer votre mari, dit-elle.
— lisse sont tous sauvés avant que je tire, répondit Rosée-de-Juin en riant , et son hilarité redoubla quand , par une autre meurtrière , elle eut jeté un coup d'ceil sur la campagne.
— Voyez! tous les guerriers cherchent un abri. Ils s'imaginent qu'Eau-Salée et le quartier-maître sont ici.
— Dieu soit loué! il me restera donc un peu de temps pour me disposer à la prière, afin de ne pas mourir comme Jennie, eu ne pensant qu'à la vie et aux choses de ce monde.
Sous l'empii-e de la réaction physique qui accompagne la joie ou le chagrin, Mabel tomba anéantie sur un cuffre. Rosée-de-Juin mit de côté la carabine, vint s'asseoir auprès de noire héroïne, et la regarda avec une expression d'iiilérèt , mais en même temps de sévérité.
— Tête-de-Flèclie est un grand guerrier, dit la femme du Tuscarora. Toutes les filles de la tribu ont les yeux fixés sur lui. Le beau visage pâle a aussi des yeux.
— Que veulent dire vos paroles? que signifient-elles?
— Pourquoi avez-vous eu peur que Kosée-de-Juin tuât Tète-de- Flèche ?
— N'eût-il pas été horrible qu'une femme fit périr son mari ? Pour l'empêcher , je serais morte moi-même.
— Est-ce là tout?
— C'est là tout , aussi vrai que Dieu est mon juge , et certes c'est assez. Assez d'horrcuis ont été commises aujourd'hui , sans les augmenter par une pareille action. Quel autre motif me supposez - vous ?
— Je ne sais ; la pauvre fille Tuscarora a de folles idées. Têle-dc- Flôche est un grand chef. Il parle du beau visage pâle dans ses rêves , et il voudrait avoir plusiiurs femmes.
— Est-il d'usage parmi vous qu'un guerrier ait plus d'une épouse?
— Il eu a autant cpi'il peut en entretenir. Les grands chasseurs se marient plusieurs fois. Tcte-de-Flècbe n'a maintenant que Rosée-de- Juin; mais il en veut davantage. 11 parle trop de la fille au visage pâle.
Mabel s'était aperçue de cette passion secrète; mais il lui était pénible d'entendre la femme même de Têtc-di -Flèche y faire allusion. Outre la douleur qu'ello éproii,'ail de se voir la rivale involontaire d'une épjuse, elle éprouvait la crainte que sa sùielé fût compromitl
L'ONTARIO
par d'invincibles sentiments de jalousie. Toutefois l'examen de la physionomie de Rosée-de-Juin la rassura. Cet être naïf était évidemment blessé au cœur, atteint d'une tristesse profonde ; mais on ne pouvait lire sur ses traits ni le mensonge ni la perfidie.
Vous ne me trahirez pas , lui dit Mabel en lui pressant la main
avec abandon ; vous n'abandonnerez pas au tomahawk une personne de votre sexe ?
— Vous n'avez pas à craindre le tomahawk si vous consentez à devenir ma sœur, la femme de Tète-de-Flèche.
Ma religion, mes sentiments, mes préjugés me le défendent; et
si je devenais la femme d'un Indien, je ne prendrais jamais dans un WJgwam la place qui vous appartient.
Rosée-de-Juin ne fit aucune réponse; mais elle parut satisfaite et même reconnaissante. Elle savait que parmi les jeunes filles indiennes qui étaient en rapport avec Tête-de-Flèche, aucune ne la dépassait en attraits personnels , et, tout en accordant à son mari le droit de prendre une douzaine de femmes, elle ne redoutait réellement que Mabel. Toutefois la beauté , la douceur, les manières séduisantes de notre héroïne avaient excité une vive sympathie dans le cœur de la Tuscarora; et cette sympathie, chose étrange! fut plutôt augmentée que diminuée par la jalousie. Elle devint si forte , qu'elle décida , comme on l'a vu, Rosée-de-Juin à courir les plus grands risques pour sauver sa rivale imaginaire des conséquences de l'expédition qu'on méditait. Au lieu de concevoir cette haine invétérée qui n'aurait pas manqué de torturer une Européenne , la femme sauvage, accoutumée à se plier aux caprices despotiques du sexe le plus fort, avait étudié avec soin les qualités morales et physiques de la belle au visage pâle. N'y rencontrant rien de répulsif, elle avait ressenti pour Mabel Dunham une tendresse qui, quoique certainement bien différente de celle du chef, avait à peine moins de force.
C'était Tète-de-Flèche lui-même qui avait envoyé avertir Mabel du prochain dauger; mais il ignorait que sa femme s'était glissée dans l'île derrière les assaillants, et qu'elle était actuellement renfermée dans la citadelle avec l'objet de leur commune sollicitude. Il supposait au contraire que Cap et flluir occupaient le blockhaus avec la fille du servent, et que c'étaient des hommes qui avaient repou.se; l'attariue.
— Rosée-de-Juin est fâchée que le Lys n'épouse pas Tètc-de-Fltche, dit la jeune Indienne qui, dans son langage poétique, avait ainsi désigné notre héroïne. Le wigwam du chef est grand , et il lui faut des femmes pour le remplir.
— Je vous remercie de la préférence, répondit Mabel en souriant, malgré l'afifreuse position dans laquelle eUe était placée; ce que vous me proposez n'est pas dans les idées d'une femme blanche ; d'ailleurs il est probable que je ne me marierai jamais.
— 11 vous faut un bon mari, dit Rosée-de-Juin ; épousez Eau-Douce si vous n'aimez pas Tète-de-Flèche.
— De pareils sujets de conversation ne conviennent pas à une jeune fille qui n'a peut-être pas une heure à vivre. Tâchez plutôt d'avoir des nouvelles de mon oncle.
.— Je vais aller voir.
— Le pouvez-vous ? le voulez-vous ? ne vous exposez-vous pas en vous montrant dans l'ile? votre présence est-elle connue des guerriers? et seront-ils contents de trouver une femme avec eux dans le sentier de la guerre?
Mabel fit toutes ces questions successivement avec la crainte que les réponses ne fussent pas satisfaisantes. Elle avait regardé comme invraisemblable que Rosée-de-Juin fût de la bande. Elle croyait qie la femme du chef avait suivi clandestinement les Iroquoi.s i) ns son canot et avait pris les devants pour venir l'avertir. Rosée-de-Juin la détrompa et lui fit connaître, tant bien que mal, tout ce qui s'était passé.
Tète-de-Flèche, quoique chef, était en disgrâce dans sa tribu , et servait momentanément les Iroquois, avec lesquels il s'entendait à merveille. Il avait un wigwam , mais il y paraissait rarement. Feignant de l'amitié p«ur les Anglais, il avait été ostensiblement à leur solde pendant toute la durée de l'été; mais en réalité il travaillait pour les Français. Sa femme le suivait dans toutes ses pérégrinations et ne le quittait qu'à de très-rares intervalles.
Ces détails prouvèrent à Mabel que son amie pouvait sortir sans danger et s'enquérir du sort de maître Cap. 11 fut bientôt convenu entre elles que l'Indienne sortirait du fort dans ce but à la première occasion favorable.