‹ Œuvres compl`etes de Fenimore CooperChapitre 23 sur 280 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

Les deux femmes examinèrent d'abord l'île aussi complètement que leur position pouvait le permettre par les différentes meurtrières , et s'aperçurent que les sauv.-tjes préparaient un banquet, après s'être emparés des provisions des Anglais et avoir dévalisé les cabanes. Les principaux magasins se trouvaient dans le blockhaus, mais il y avait au dehors assez de butin pour récompenser les Indiens d'une attaque qui Seur avait si peu coûté.

On enleva les morts , qui furent transportés dans un fourré pour y être ensevelis ou du moins dérobés à la vue. Rien de ce qui était en évidence ne fut dérangé, car le désir des conquérants était de tromper le sergent et de l'attirer dans une embuscade. Kosée-dc-Juin fit remar-

quer à sa compagne un homme placé en sentinelle sur nn arbre pour signaler l'approche de toute embarcation , quoique le départ de rei|iéditiou fût trop récent pour qu'on attendit son retour prochain, à moins d'incident imprévu.

Les Indiens ne paraissaient pas vouloir attaquer immédiatement le blockhaus. Leur intention était de le tenir investi jusqu'au retour de la troupe du sergent , de peur d'attirer par les indices d'un siège en règle l'attention de l'Eclaireur.

La chaloupe avait été conduite à l'endroit oîi les canots des Indiens étaient cachés dans les buissons.

Rosée-de-Juin , jugeant le moment propice pour quitter le fort, manifesta le désir de rejoindre ses amis. Mabel éprouva quelque défiance quand elles descendirent l'échelle; mais elle ne tarda pas à rougir d'un sentiment indigne d'elle et injuste pour sa compagne. Tous ses doutes étaient dissipés quand elles atteignireut le rez-de-chaussée. Lu porte était garnie de trois barres, qui furent enlevées avec précaution, et la jeune sauvage se glissa dehors aussitôt qu'il y eut assez de place pour laisser passer son corps. Mabel referma la porte avec un mouvement convulsif et un battement de coeur si violent qu'on pouvait l'entendre. Elle ne se sentit en sûreté que lorsqu'elle eut remis les trois barres; puis elle remonta au premier étage afin de rester spectatrice des événements.

De longues heures se passèrent pour elle dans un isolement absolu.' Elle entendit les cris des sauvages, auxquels la boisson faisait dépasser les limites de la prudence. Elle fut témoin de leur folle orgie , et ce qu'elle vit, ce qu'elle entendit, lui aurait glacé le sang, si elle n'eût pas tout récemment assisté à des scènes plus effroyables encore.

Vers le milieu du jour parut dans l'île un homme blanc, qu'à son teint basané , à son front hàlé , à son extérieur inculte , on aurait pu prendre aisément pour un sauvage. Mabel se sentit toutefois rassurée par la présence d'un individu qui était à peu près de son espèce , et dont elle pouvait au besoin réclamer la protection. Elle ne savait pas, hélas ! combien était faible l'influence exercée par les blancs sur leurs sauvages alliés, quand ceux-ci avaient commencé à flairer le sang. Elle ne savait pas que les Européens, qui avaient fait un pacte avec la population indigène , étaient peu disposés à intervenir pour la détourner de ses cruautés.

La journée parut un mois à Mabel , et le temps qui s'écoula rapidement pour elle fut celui qu'elle consacra à la prière. A chaque aspiration vers le monde supérieur, elle se sentit plus de calme, plus de courage, plus de résignation. Elle avait compris les raisonnements de Rosée-de-Juin, et croyait certain qu'on n'attaquerait pas le fort avant le retour de son père. En conséquence , elle ne prévoyait aucun danger immédiat; mais l'avenir lui offrait peu d'espoir, et elle avait déjà devant les yeux la perspective d une longue et pénible captivité. Elle savait que les Indiens emmenaient ordinairement dans leurs villages les prisonnières qu'ils ne tuaient pas, et les gardaient souvent à perpétuité dans leurs wigwams. L'injurieuse passion de Tête-de-Flèche lui réservait peut-être un pareil destin.

La situation de notre héroïne ne fut qu'alarmante tant que durèrent les clartés du jour; mais elle devint épouvantable lorsque les ombres de la nuit enveloppèrent l'Ontario. Les sauvages avaient vidé les caves de la garnison ; leur délire bachique allait jusqu'à la frénésie , et leurs clameurs annonçaient des hommes possédés par de mauvais esprits. Le capitaine français, après avoir fait d'inutiles effortspour retenir ses amis , avait jugé prudent de se mettre à l'abri de leur contact, et s'était retiré dans une île adjacente , oii il avait établi une sorte de bivouac. Cependant, avant de quitter la place , cet officier, au péril de sa vie, était parvenu à étciniire le feu, tout en conservant le moyen de le rallumer. Il avait pris cette précaution pour empêcher les Indiens de brûler le blockhaus, dont la conservation était indispensable au succès de ses plans. Il aurait volontiers enlevé toutes les armes , mais les sauvages lui opposèrent une résistance désespérée, car ils regardaient comme un point d'honneur de ne pas se dessaisir de leurs coutelas et de leurs tomahawks. Quant aux carabines, il eût été inutile de les faire disparaître, puisque c'étaient des armes dont on ne faisait pas généralement usage en de pareilles occasions.

L'extinction du feu se trouva être une mesure de prudence , car , dès que l'oiiicier eut Is dos tourné, un des guerriers proposa d'incendier le blockhaus. Tète-deFlèche s'était séparé du groupe des buveurs dès qu'il avait vu leur raison se troubler, et il avait pris possession d'une butte, oii il s'était jeté sur la paille pour goûter le repos que deuK nuits de veilles et de tr.ivaux lui rendaient nécessaire. Il en résultait qu'en supj c nnt que lu 1 .!;.!■; fussent instruit' '1" l'rxistence de Mabel, aucun d'entre tu. u'éi'ii disposé à la pio^t^r. La proposition de l'ivrogne fut reçue avec des cris de joie par une dizaine d'individus aussi ivres et ordinairement aussi féroces que lui.

Ce fut un terrible moment pour Mabel. Les Indiens, dans l'état où ils étaient, ' i j ii talent peu des carabines que le blockhaus pouvait contenir, et la pensée vague qu'il renfermait des êtres vivants contribuait à exciter leur fureur. Ils s'approchèrent de la base du bâtiment en poussant des cris et en bondissant comme des démons. Le liquide qu'ils avaient absorbé troubLiit leurs facultés sans nuire à leurs torces physiques. D'abord ils se ruèrent en lUasse sur la porte, mais le solide I édifice , entièrement composé de troncs d'arbres , était à l'épreuve de

L'ONTARIO

Jeurs eflorts et capable de résister à la pression simultanée de cent hommes vigoureux. Néanmoins Rlabel ignorait cette particularité et elle tressaiiïait de tous ses membres à chaque coup dirige contre la porte. Klle se rassura en voyant le battant massif aussi inébranlable qu'un bloc de pierre, indiquer seulement qu'il était isolé de la muraille par un léger grincement de ses gonds.

l'our ceuï qui ont conscience d'un dingor imminent, rien n'est plus alarmant que l'impossibilité d'en constater les progrès. Le profond silence qui succéda brusquement au tumulte remplit Mjbel d'anxiété , et , afin d'en connailre la cause , elle ai)jiliqua les jeux à une meurtrière.

les clieveus roirs et le front ba=a.'.p. d'une tèle indionno se firent voir au-Jc;5iis tu niveau de la traipe.

Quelques Iroquois avaient fouille dans les ceuJrcs et r-'cucilli des charbons qu'ils essayaient de raviver. L'ardeur qu'ils ineli.',icnt à l'ccavre, l'espoir de détruire, la force de l'habitudo donnaient de l'easciable à leur tentative. Un blanc aurait renoncé à allumer du feu avec des charbons qui ressemblaient à des étincelles , mais ces enfants des forêts avaient des expédients inconnus à la civiU^alion. Ils surent découvrir des feuilles sèches , des branches de boi.< mort et finirent par obtenir un brasier. Un monceau de broussailles fut entassé contre la porte, la flamme courut de branches en branches et bientôt l'amas de combustibles pétilla en jetant une vive clarté. Les Indiens poussèrent un cri de triomphe et retournèrent auprès de leurs compagnons pour leur apprendre que l'œuvre de destruction était commencée.

Mabel se pencha vers l'ouverture pratiquée dans le plancher et suivit avec angoisse les progrès de l'incendie. Bientôt l'éclat des flammes l'éblouit et la força de se retirer. Au moment où elle se rejetait dans un coin de la chambre , une langue de feu pénétra par la meurtrière, dont le couvercle n'avait pas été remis, et illumina le grossier intérieur, niabel pensa naturellement que son heure était venue, car une barricade de broussailles enflammées avait été établie devant la porte avec un art infernal. Notre héroïne ferma les yeux et adressa au Créateur une prière qu'elle regardait comme la dernière, mais les instincts Lumains la détournaient malgré elle de sa méditation. Elle rouvrit les yeux et s'aperçut que les lueurs de l'incendie ne brillaient plus, quoique le tour de' la petite ouverture se fiit embrasé et que le feu se développât lentement sous l'influence d'un courant d'air extérieur.

Un baril d'eau était dans un coin. Mabel s'en saisit moins par raison que par instinct , et le versa sur le bois d'une main tremblante. Pendant plusieurs minutes la fumée déroba tous les objets à sa vue. Quand elle regarda de nouveau par la meurtrière , elle reconnut avec joie que le monceau de broussailles s'était éparpillé, et que l'eau était tombée sur les bûches de la porte qui fumaient encore , mais qui ne brûlaient plus.

Tout à coup des pas légers se firent entendre au-dessous, et l'on frappa doucement aux pieds de l'édifice. — Qui est là? dit Alabel eu appliquant sa bouche à la meuitrière.

Quel ami la Providence envoie-t-elle à mon secours? Est-ce vous, mon cher oncle?

— Eau -Salée n'est pas ici, répondit-on. Ouvrez vite; j'ai besoin d'entrer.

Les mouvements de Mabel n'avaient jamais été plus vifs que lorsqu'elle descendit l'échelle et enleva les barres de la porte. Elle ouvrit avec une promptitude qui ne lui permit pas de consulter la prudence, et ne songeant qu'à s'échapper, elle s'élança en plein air dans l'espoir de s'éloigner de son dangereux asile. Uosée-de-juin la repoussa, entra et referma froidement la porte sans faire attention aux transports de Mabel.

— Soyez bénie ! cria notre héroïne avec ardeur : vous êtes véritablement mon ange gardien !

— Ne me serrez pas si fort, répondit la femme Tuîcarora. Les femmes pâles sont tout larmes ou tout rires. Laissei. Piosée-de-Juin barrer la porte.

Mabel se calma, et quelques minutes après les deux amies étaient assises dans la chambre d'en haut, la main dans la main, sans aucun sentiment de méfiance ou de rivalité. Toute mauvaise pensée était étouQ'ée d'un côté par la reconnaissance des services rendus, de l'autre par le plaisir d'avoir bien agi.

— Dites-moi , demanda Mabel après de tendres et mutuels embrassements, n'avez-vous aucune nouvelle de mon pauvre oncle?

— Je ne l'ai pas vu, je n'en ai pas entendu parler, je n'en sais rien. Eau -Salée s'est enfui sur le lac, à ce que je crois. Le quartier-mailre est parti aussi. J'ai regarJé, regardé, regardé; mais je n'ai vu ni l'un ni l'autre nulle part.

— Dieu soit loué ! Ils ont dû s'échapper, j'ignore de quelle manière. N'est il pas venu un Français dans l'ile ?

— Oui , le capitaine français est venu, mais il s'est en allé. Il n'v a plus ici que des Indiens.

— O r.osée-de Juin! n'y a-t-il aucun moyen d'empêcher mon bienaimé père de tomber entre les mains de ses ennemis?

— Je ne sais. Je crois que les guerriers sont en embuscade et que les Yenjuis perdront leurs chevelures.

Le blockhaus est bon , dit Uoscc-dc-Juin ; on n'y est point scalpé.

— Certes , vous qui avez tant fait pour la fille , vous ne refusereï pas de secourir le père. • j t •

— Je ne connais pas le père ; je n'aime pas le père. hosce-de-Jum secourt sa tribu; elle secourt Tê'>.e-de-l'lèchc ; son mari aime a scalper.

— Mon amie, vous n'êtes plus vous-même. Je ne puis croire que vous désiriez voir massacrer nos gens.

L'Indienne fixa tranquillement sur I\Iabel ses yeux noirs, qui prirent un moment un aspect farouche auquel succéda une expression de douloureuse compassion. .

— Le lys est une fille d'.\ngletcrre? dit-elle d'un ton infcrrogalit.

— Assurément; et à ce titre je voudrais sauver mes compilriotes.

— Très-bien, si cela est possible; mais Rosée-de-Juin n'est pa»

Paris. Typoyi-qiUic Don fiircs, rue Gcuaiicicrc, 8.

L'ONTARIO

Yengui : elle est Tiiscarora; elle a un mari tuscarora, un cccur tuscarora. l.e Lys ne voudrait pas aller dire aux Français que son père revient pour les combattre?

Non , non , répondit Mabel en appuyant sa main sur son front

brûlant; mais vous me servez, vous me protégez, vous m'avez sauvée, Rosée-de-Juin ! Pourquoi avoir fait cela si vous n'avez que les senUments d'une Tuscarora ?

— J'en ai d'autres; j'ai ceux d'une fille, ceux d'une femme. J aime le beau lys, et je l'ai mis sur mon sein.

Mabel fondit en larmes et pressa la douce créature contre son cœur. Elle fut quelque temps avant de reprendre l'entretien, et réussit a parler avec plus de suite et de calme.

— Avouez-moi tout, dit-elle ; ce soir, vos guerriers sont en liesse ; que comptent-ils faire demain?

— Je ne sais ; j'ai peur de voir Tèle-de-Flècbe , j'ai peur de 1 interroger; je crois qu'on se cachera jusqu'au retour des Ycnguis.

— Re fera-t-on aucune tentative contre le blockhaus? Vous avez vu qu'on l'avait déjà menacé.

— Trop de rhum ! Tètfde-Flèche reposait ; sans cela, on n'aurait pas osé. Le capitaine français était parti; sans cela , ou n'aurait pas osé. Tous sont endormis maintenant.

— Et vous croyez que je suis en sûreté , pour celte nuit du moins?

— Trop de rhum ! Si le Lys ressemblait à la Rosée , il pourrait rendre grand service aux Yengu-s.

— Je vous ressemble, mon amie , si le dc'sir de servir mes compalrioles peut me donner quelque ressemblance avec une femme aussi courageuse que vous.

— Non , non , murmura l'Indienne à voix basse ; vous n'auriez pas le cœur; et, si vous l'aviez, la Rosée ne vous laisserait pas faire. Sa mère était autrefois prisonnière , les guerriers s'enivrèrent, sa mère les assomma tous à coups de tomahawk. C'est ainsi qu'agissent les femmes rouges quand la tribu est en danger et veut des chevelures.

— Vous dites vrai, repartit Mabel en frémissant; je ne puis faire cela, je n'en ai ni la force ni le courage ; je ne voudrais pas tremper mes mains dans le sang.

— C'est ce que j e pensais^ Alors restez où vous êtes. Le blockhaus est bon; on n'y est point scalpé.

— Vous croyez donc que je suis en sûreté ici jusqu'au retour démon père et de sa troupe?

— J'en suissùre. On n'osera pas toucher aublockhausjusqu'àdemain matin. Ecoutez! Tout est calme maintenant; le rhum a courbé les tètes; tous dorment comme des souches.

— - Ne puis-je me sauver, monter dans un canot et avertir mon père de ce qui s'est passé?

— Savez-vous pagayer ? demanda Rosée-de-Juin.

— Pas si bien que vous peut-être, mais assez pour être hors d'atteinte demain matin.

— A quoi bon? Vous ne pourriez ramer pendant six, huit, dix milles.

— Je ne sais. Je voudrais avertir mon père , le guide et tous les autres du danger qui les menace.

— Vous aimez le guide ?

— Tous ceux qui le connaissent ont de l'affeclion pour lui ; vous en auriez aussi si vous connaissiez son bon cœur.

— Je ne l'aime pas ; il a une trop bonne carabine , de trop bons yeux ; il a tué trop d'Iroquois; je le scalperais si je pouvais.

— Et je le sauverai si je puis. En cela nous différons l'une de l'autre. Quand je serai bien sûre que tout le monde dort, je prendrai un canot et je quitterai l'île.

— L'Eclaireur, ajouta le sergent, prenez sa maia ; je vous la laisse,, est à vous!

Kûn, 1-' Rosé'-' ne le souffrira pas ; elle appellera Tète-de-Flèche.

Vous ne voudriez pas me trahir, m'abandonner après tout ce que

vous avez fait pour moi.

— Si , répondit Rosée-de-Juin en faisant avec la main un signe de répulsion. J'appellerai Tète-de-Flèche à haute voix. L'appel d'une épouse réveille le guerrier. La Rosée ne laissera pas le Lys favoriser l'ennemi; elle ne Lissera pas non plus les Indiens flétrir le Lys.

— Je vous comprends et je sens combien vos idées sont justes et naturelles. Après tout , il vaut mieux que je reste ici , car j'ai peut-être trop bonne opinion de mes forces. Mais, dites-moi, si mon oncle vient cette nuit et demande à entrer, vous me permettrez de lui ouvrir la porte du blockhaus ?

— Sans doute. 11 sera prisonnier ici , et j'aime mieux le voir prisonnier que scalpé. Mais Eau-Salée s'est si bien caché qu'il ne sait pas luimême où il est.

Là-dessus Rosée-de-Juin éclata de rire comme un enfant, car les scènes de violence lui étaient tropfamilièrespourlui laisser des impressions capables d»

changer son caractère.

Les deus amies entamèrent ensuite une longue conversation dans laquelle Mabel essaya d'obtenir sur sa position, des renseignements plus précis afin d'en tirer parti s'il était possible.

L'Indienne répondit avec simplicité, mais avec réserve; elle sut distinguer ce qui était sans importance de ce qui pouvait compromettre la sûrilé ou contrarier les futures opérations de ses concitoyens. Notre héroïne était incapable d'user d'artifice ; elle fut d'ailleurs à môme de voir que, si elle avait tenté d'employer la vue , elle aurait eu affaire à l'orle partie. Questionnée sans détour, Rosée-de-Juin n'eut qu'à mettre dans ses réponses du discernement et de la discrétion, et voici en substance ce qu'elle raconta:

Tête-de-Flèche était depuis longtemps en rapport avec les Français ; mais c'était la première fois qu'il jetait complètement le masque ; il ne voulait plus s'aventurer désormais au milieu des Anglais, parmi lesquels il avait remarqué des signes de défiance, surtout de la part de l'Eclaireur. Avec la forfanterie naturelle aux sauvages, loin de dissimuler sa trahison, il avait résolu de l'afficher ; il avait en conséquence conduit à l'attaque de l'île une bande de guerriers choisis , sous la direction suprême des Français. Mais Rosée-de-Juin refusait de dire par quels moyens on avait "découvert la position de la place , qu'on croyait avoir dissimulée avec tant de soin. Elle convenait seulement qu'elle épiait le départ du Véloce au moment où on s'était emparé d'elle et de son mari. Les insinuations de Rosée-de-Juin, ses vagues allusions donnaient à entendre que les Français avaient été instruits tout récemment de l'emplacement de la Station par l'entremise d'un visage pâle au service de Duncan de Lundie.

Mabel éprouva une douleur aussi vive que si elle eût eu le cœur traversé par un fer acéré. Cependant, en réUéchissant aux paroles brèves et saccadées de sa compagne, elle conçut l'espoir qu'il y avait une méprise, et que Jasper Western sortirait honorablement de cette affaire. . ,,

Rosée-de-Juin n'hésita pas à avouer qu'on l'avait envoyée dans l ne pour s'assurer exactement du nombre des individus qu'on y avait laissés et de leurs occupations , elle ajouta naïvement que le désir de sauver Mahel l'avait déterminée à se charger de cette mission. Son rapport avait éclairé l'ennemi sur la force qui pouvait agir contre eux. II savait aussi quel était le but de l'expédition du sergent Dunham. ,

Il eût été curieux d'étudier ces deux femmes occupées à s interroger mutuellement sur tout ce qui pouvait intéresser leurs amis res-

L'ONTARIO

pectifs, et n'osant toutefois se demander de trop complètes révélations. Elles avaient l'une pour l'autre une entière confiance ; mais elles conservaient pour leurs compatriotes une inaltérable fidélité. Rosée-de- Juin désirait ardemment savoir où le sergent était allé et quand il comptait revenir; mais elle s'abstenait de poser la question, avec une délicatesse qui eût fait honneur à la femme la plus civilisée. Seulement, lorsque Mabel tenait spontanément des discours propres à élucider ce point important. l'Indienne écoutait avec attention et presque sans respirer.

Les heures s'écoulaient ainsi rapidement. Les deux amies étaient trop émues pour songer au repos. Ce fut le matin seulement que la nature reprit ses droits, et que Mabel se décida à s'étendre sur un des lits de paille préparés pour les soldats. Rosée-de-Juin se coucha auprès d'elle, et le repoi qui régna dans l'iie entière fut aussi profond que si le domaine des bois n'eût jamais été envalii par l'homme.

Lorsque Mabel se réveilla , les rayons du soleil pénétraient par les meurtrières , et le jour était déjà avancé. L'Indienne était toujours auprès d'elle, dormant aussi tranquillement que si elle n'eftt jamais éprouvé d'inquiétude. Néanmoins les mouvements de Mabel ne tardèrent pas k réveiller une femme aussi accoutumée à la vigilance , et les deiu amies examinèrent ensemble ce qui se passait.

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