‹ Œuvres compl`etes de Fenimore CooperChapitre 221 sur 280 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Si nous ne savons pas défendre noire porte, Adieu notre renom de race grande et forte.

SnAKSPERE, Henri V.

Le combat entre la Crife et la Dame de Narites eut lieu parle 'li" 37' 12" lie latitude nord et Si' IC 43" de longitude ouest, au méridien de Greenwich. Bientôt après le temps devint brunieuï , au moment oii nous entrions dans la baie de Biscaic. Q)uinzc jours plus lard, je fus réveillé un matin par M. iMarhrc; je le suivis sur le pont en nie frottant les yeux. Il était sept heures , et un matelot se préparait à sonner la cloche, quand 51. Marbre lui recommanda de n'en rien faire, .l'avais à peine eu le temps de m'élonner de cet ordre extraordinaire et de bâiller deui fois, qu-jnd le premier lieutenant me prit par le bras, me conduisit sur le gaillard d'arrière du côté du vent , et me désigna du doigt une cclaircie vague à travers l'épnis brouillard.

— Voyez , mon garçon , là-bas, à un demi-juille de l'endroit oii nous sommes, est notre ami le Français.

— (oniment le savez-vous, monsieur Marbre? deraandai-je avec stupéfaction.

— Parce que j'ai des yeux excellents. Ce brouillard s'ouvre et se ferme comme un rideau de spectacle, et j'ai aperçu ce drôle il y a dix minutes. C'est bien lui, je n'en puis douter.

— Et que comptez-vous faire, monsieur Marbre? Tl nous a donné du fil à retordre par un temps clair, que pouvons-nous attendre de lui au milieu du brouillard?

— Vous allez voir, reprit M. Marbre. Le capitaine décidera de la chose; il a une revanche à prendre, et je crois qu'il acceptera volontiers un nouveau combat.

Le premier lieutenant me dit ensuite de descendre et de convoquer tout l'équipage en faisant le moins de bruit possible. M. Matbre apprit au capitaine l'apparition de reniiciiii, et proposa de le surprendre et de l'aborder à l'iniproviste. Le capitaine goûta l'idée. — 11 n'y a pas de mal à nous approcher, dit-il, et quand nous serons près, nous verrons ce que nous aurons à faire. Dès que ces paroles furent prononcées, tous les matelots se mirent à l'ceuvre avec une ardeur qu'entretenait leur soif de vengeance. 11 ne fallut pas dix minutes pour faire branle-bas général. En calculant la distance , nous supposions qu'il suffisait d'un quart d'heure pour arriver auprès du navire signalé par M. Marbre. Koiis filions cinq noeuds, et nous avions déployé toutes nos voiles carrées. INotre anxiété était au comble ; le brouillard nous semblait rempli de vaisseaux ; mais ils s'évanouissaient les uns après les autres, ne laissant autour de nous que d'épaisses vapeurs. On avait recommande de ne pas signaler à haute voix le navire, et il y eut au moins une douzaine de matelots qui se rendirent à l'arrière pour annoncer qu'ils l'avaient vu, et retournèrent .à leur poste après avoir reconnu leur erreur. Yingt minutes se passèrent ainsi. M. Marbre conservait son assurance et son sang-froid ; mais le capitaine et le second lieutenant souriaient , et les matelots commençaient à secouer la tète d'un air <l'inciédulité, en bourrant leurs joues de chiques colossales. Le capitaine allait donner l'ordre de riittauher les canons , quand je distinguai un navire à cent vergues de nous ; je levai les deux bras en me tournant vers le capitaine, qui accourut de suite à l'avant.

C'était bien la Dame de Nantes: elle avait son grand perroquet orienté au plus près , et faisait x'oile ax'ec l'intime conviction d'être isolée au milieYi des flots. ]\ous ne pouvions distinguer la quille , mais nous avions abattu le mât de perroquet d'artimon , et le tronçon était encore dans l'état où nous l'avions vu le soir du combat. Le capitaine Williams, en s'en retournant h l'arrière, donna des instructions aux hommes des batteries; le second lieutenant, qui parlait passablement français , se pinça sur le gaillard d'avant pour répondre dans le cas oîi nous serions hélés.

Les deux navires étaient tout près l'un de l'autre quand les Français nous aperçurent. Plusieurs circonstances les empêchèrent de nous voir auparavant. En premier lieu, sur dix matelots, il y en a neuf qui veillent à l'avant, taudis qu'un seul est à l'observation à l'arrière. En outre , l'équipage français déjeunait en bas , les hommes de quart étaient dans l'cntrc-pont, et la plupart reposaient dans leurs hamacs; et puis à une époque oii les vaisseaux de ligne français n'étaient pas des modèles de discipline, l'ordre régiuùt rarement sur un bàliiuent pourvu de lettres démarque. L'officier qui commandait le quart nous reconnut le premier; il appela tout l'équipaçe , monta sur le couronnement et nous héla.

— Le Hasard, de Cordeaux, répondit M. Forbank, notre second lieutenant, sans accent an;jlais trop marqué. En ce moment nos bossoirs doublaient la hanche du Français, les matelots ennemis s'étaient élancés sur le pont et manœuvraient pour s'écarter; mais nous avions gouverné de manière à les accoster parallèlement; nos voiles de l'avant gênaient le jeu de leurs grand voiles elles-mêmes, et notre bossoir était par le traversdes manœuvres del'ax'antde la Damede Nantes. Nous lâchâmes une bordée de cinq de nos canons, chargés chacun de deux boulets ronds et de mitraille. Quelques secondes après on entendit le craquement des flancs des deux navires l'un contre l'autre. M. Marbre s'écria: — Allons, mes enfants! et nous nous précipitâmes sur le pont de l'ennemi avec l'impétuosité de l'ouragan. Je m'attendais à une terrible lutte corps à corps; mais nous trouvâmes le pont désert, et nous en primes possession sans obstacle. L'cfl'et de la bordée, la surprise et la précipitation de l'attaque nous donnèrent une victoire facile. Le cajiitaine français avait été presque coupé en deux par un boulet de neuf livres , et les deux lieutenants étaient grièvement blesses. Ces accidents contribuèrent à notre triomphe en déterminant l'ennemi à renoncer à la défense.

La Dame de Nantes était un navire neuf, et sa cargaison , composée en grande partie de cochenille, pouvait avoir une valeur de soi.xantc mille dollars. Dans l'engagement précédent elle avait perdu vingt-trois hommes tant tués que blessés, et notre dernière bordée à bout portant avait mis hors de combat seize ou dix -huit individus. Ou me nomma d'abord chef de prise du bâtiment capturé ; mais en l'examinant on y trouva l'équipage d'un brick américain, dont la Dame de Nantes s'était emparée deux jours avant notre rencontre. Ce brick ax'ait été équipé et dirigé sur Nantes pendant que les treize hommes qui le montaient étaient retenus comme prisonniers de guerre. On résolut de leur confier le soin de conduire la Dame à IS'cw-York, sous la direction de notre second lieutenant , dont l'état exigeait uu traitement suivi. On laissa tous les blessés français dans leur navire avec leur chirurgien , qui était un homme assez capable , quoiqu'il eût , comme tous ses confrères à cette époque , quelques droits au titre déboucher. Notre capitaine profita de cette occasion pour expédier son rapport officiel, et j'écrivis à Grâce une lettre conçue de manière h pouvoir êtie lue de toute la famille. J'eus le plaisir de leur apprendre que j'étais promt; au grade de second lieutenant, ma place ayant été prise par l'un des otliciers du brick américain.

INotrc séparation sur l'Océan pendant la nuit fut triste et solennelle. Nous savions que /a Dame de Nantes, dans sa route longue et solitaire, abandonnerait à l'Océan, pour être ensevelis dans les profonds abîmes, plusieurs hommes de son équipage. Elle-même courait risque de ne jamais arriver. Je reçus plus tard pour ma part de prise onze cent quatrevingts dollars. ]N'ousmimos les prisonniers dans la cale, et nous gouvernâmes aunord-est afin d'éviter les croiseurs français. Le lendemainnous aperçûmes une voile, qui marchait sous le pavilion américain: mais comme elle parut vouloir nous éviter, nous lui donnâmes la chasse. A quatre heures après midi nous fûmes assez près pour lui envoyer un boulet. Elle mit en panne et nous en prîmes possession. C'étiiit le brick préccdemment capturé par ta Dame de Nantes, en charge pour Londres avec une cargaison de tarine et de poterie. L'équipage fut tr.insféré à bord de /o Crise, et l'on me confia le commandement du brick. J'avais un jeune homme appelé Roger Talcott, en qualité do second, et six hommes d équipage. Kabuchodonosor obtint, à force d'instances, la permission de m'aecompaguer, quoique M. Marbre s'en séparât avec une grande répugn;;nce.

C'était mon premier commandement, et je le pris avec un sentiment d'orgueil tempéré par la crainte de m'acquitter imparfaitement de mes fonctions. J'avais ordre de passer près du phare du cap Lézard , de remonter la Manche en gouvernant le plus près possible de la côte d'AngIcIcrre. Le capiiaine Williams devait relâchera Falmouth, et comptait y recevoir l'ordre d'aller à Londres, oii je devais le devancer en conduisant l'Amanda (c'était le nom du brick) à sa destination première.

Comme la Crise était plus fine voilière que l'Amanda, nous la perdîmes de vue avant le coucher du soleil, l.e lendemain , je me trouvais isolé sur le vaste Océan , dans des mers ennemies que je n'avais jamais |)arcouriics, et avec un faible équipage, dont la moitié voyageait pour la première lois. Le salut du vaisseau dépendait de mon talent, de mon adresse, de ma prudence. J'étziis livré à mes propres ressources. Je fus d'abord effraye de ma responsabilité nouvelle, mais on s'accoutume à ces changements déposition avec une surprenante facilité. Cinq ou six heures sufiirentpour me mettre à mon aise. Le vent avait sauté au sud-ouest et soufflait avec force. Je mis dehors une bonnette basse et une bonnette de hunier. A la chute du jour, je me demandai si je devais diminuer de voiles. J'examinai la contenance des trois matelots les plus expérimentés ; mais il me fut impossible de deviner leurs sentiments. Les marins ont d'ordinaire tant de confiance dans leurs officiers, qu'ils n'apprihendent aucun accident. Ouant à mon nègre , plus le vent soufflait, plus il était content. 11 semblait croire que le vent, l'Océan, le brick et lui-même appartenaient à Miles Wallinglord et que chaque bouffée ajoutait à mes rcx'enus.

Je passai la plus grande partie de la nuit sur le pont avec Tîoger Talcott , jeune homme de bonnes manières, et qui possédait di'jà quel-

SUR MER ET SUR TERRE

qiips connaissances en navitration. Vers dix heures dn malin, on signala le cap Lézard , et nous entrâmes dans la Manche. Le lendemain nous étions par le travers de l'ilc de Whigt ; mais le vent sauta au s;id-cst et devint plus faible. Ce changement niellait la côte d'Angleterre sous le vent de l'AmanJa, et j'avais :i prendre autant de précautions pour m'en écarter que j'en avais pris auparavant pour m'en approcher.

On comprendra aisément que pendant toute la traversée nous évitâmes avec soin toute rencontre. Wous aperçûmes avec inquiétude plusieurs vaisseaux de guerre anglais; car, à celle époque , la presse enlevait beaucoup de marins aux alliés de la Grande-Bretagne, et principalement aux Américains. Nous nous rapprochions de Uungencss, et je cherchais des jeux un pilote, quand sur les trois heures du matin, Talcott , qui était de quart, se précipita tout haletant dans la cabine , pour m'annoncer qu'il venait d'apercevoir un navire gréé en lougre. (Quoiqu'il y eût des lougres anglais , je savais que les corsaires de Dunkerque, de Doulogne et autres ports français, montaient ordinairement des bâlimcnls de celte espèce. Heureusement nous avions l'avant tourné vers la côte, et nous étions favorisés par le flux. En faisant force de voiles, il était possible d'atterrir avant que le lougre ne nous abordât, d'autant plus que le voisinage de la côle ennemie devait lui inspirer de justes alarmes. Nous déployâmes les perroquets volants de l'avant et de l'artimon. L'Amanda n'était pas fine voilière; mais on eût dit qu'elle partageait nos craintes celte nuit-là. Eu égard au vent, je ne l'ai jamais vue marcher si vile. 'J'outefois le lougre fendait les flots avec la rapidité d'un serpent de mer , et nous avions peu d'espoir de lui échapper.

Nous approchions de la terre; je m'attendais à entendre la quille du brick résonner sur le fond, lorsque je crus remarquer un bâtiment à l'ancre ii un quart de mille de distance. Je m'icriai presque instinctivement : — Au lof! Il était temps de donner cet ordre, car, en venant au vent , le vaisseau racla le fond avec un bruit sinistre. Nous nous dirigeâmes vers le bâtiment à l'ancre , suivis de près par les Français. Ils se dirent sans doute, avec juste raison , que, s'il y avait eu assez d'eau pour nous , il y en aurait assez pour eux , et ils entrèrent dans nos eaux aussi aisément que s'ils avaient été attirés par une puissance magnétique.

Le navire a l'ancre reposait en silence , comme un oiseau de mer endormi sur son élément natal. Je le hélai dès que je fus à portée.

— (Jucl est ce brick? me répondit-on.

— Un américain poursuivi par un corsaire françi:is ; il va nous aborder ; hâlcz-vous.

J'entendis une voix s'écrier : — Au diable les Américains ! puis le commandement : — Eu haut , tout le monde ! 11 était évident que mon avertissement avait produit de l'effet.

— C'est un bâtiment anglais de la compagnie des Grandes-Indes, me dit un de mes vieux matelots quand nous fûmes par les bossoirs du navire.

— Connaissez-vous la force de ce lougre ? demanda un ofiicier anglais.

— Non ; nous savons seulement qu'il nous donne la chasse depuis vingt minutes.

— l'.b bien ! virez, nous répondit-on après un moment de silence, et attirez le lougre à votre poursuite ; nous sommes armés et nous vous porterons secours.

•Si j'avais eu trente ans et plus d'expérience, la défiance, la crainte dv' voir les Anglais me nieltre en avant pour m'abandonner ensuile m'auraient empêché d'accéder à leur invitation; mais j'étais jeune , et il me semblait peu généreux de ne pas travailler de concert avec des honiuies sur lesquels j'avais involontairement attiré reniiemi. Je répliquai : — Oui, oui, et virai aussitôt de bord presque flanc à flanc du navire anglais; mais, avant que nous eussions achevé notre manœuvre , le lougre passa entre ce dernier et nous , et parut nous examiner tous les deux. Il trouva sans doute l'anglais de meilleure prise, car, niellant la barre au vent, il l'aborda par la hanche, sans qu'on eût le temps de tirer un seul coup de canon. Kous étions tellement près que nous entendîmes distinctement les commandements, les cris , les jurons, le bruit des coups , les plaintes des blessés. Les Anglais , victimes d'une surprise , se défendaient avec vigueur ; mais ils avaient évidemment le dessous. Les deux navires s'éloignèrent en combattant; nous les vîmes gagner le large et se diriger vers la côte de France, oii il est probable que le hardi Français débarqua sans obstacle avec sa prise.

Echappée à ce pressant danger, l'Ainanda vira de nouveau, alargua, et continua sa route le long de la côte d'Angleterre. A la hauteur de Douvres, nous prîmes un pilote, et nous apprîmes que le navire oapturc s'appelait la Doruthce, cl que, pour éviter les périls d'une course nocturne , il avait jeté l'ancre la veille au soir. Nous trouvâmes une flotte dans le port; notre aventure , circulant parmi les marins, y excita un vif intérêt, et bientôt une vingtaine de canots nous environnèrent, dans le but de recueillir des reiiscigncments de la bouche des héros eux-mêmes. Je fus surtout longuement interrogé par un vieillard respectable, dans lequel je crus reconnaître un amiral; il n'était pas en uniforme , et les malelols qui raccompagnaient refusèrent de m'éclairer sur son compte, mais ils le (r.iilèrent avec des

égards inusités. Il me demanda des détails ; je lui narrai le fait avec franchise , sans forfanterie ni dissimulation, et il parut satisfait de ma conduite.

— Jeune homme , me dît-il en se retirant , vous avez agi avec prudence. Ne faites pas attention aux murmures de quelques-uns de nos matelots ; ils ne songent qu'à eux. 11 était de votre devoir et dans votre droit de sauver voire bâtiment, s'il était possible , et vous avez eu raison de le faire; mais il est triste pour nous que ces damnés Français viennent marauder jusque sous nos écubiers.

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