CHAPITRE X
Heureux l'homme au début de sa courte «xislencol Dans son chemin nouveau marchant sans résistance, Il voit à l'horizon peindre dos jours sereins. Sa douce insouciance affronte les alarmes; Quoique assez vieux déjà pour connaître les larmes, Il est trop jeune encor pour avoir des chagrins.
Allston.
Quelle admiration les Américains éprouvaient, en 1799, pour l'histoire , les lois et les institutions de l'Angleterre ! (Quelques hommes de parti, quelques individus qui avaient souffert de la révolution ne partageaient point le sentiment général , mais leur nombre paraissait evtraordinaircment restreint, surtout quand on réfléchissait qu'il ne s'ét.iit écoulé que quinze ans depuis la paix. Talcott et moi, nous n'avions vu la Grandc-lirel.igne que par les yeux de l'imagination , et ils nous l'avaient montrée grande et belle. Certes nos illusions se dissipèrent en arrivant, non parce que l'Angleterre était dépourvue d'intérêt, mais parce que la réalité ne pouvait être au niveau des magnifiques tableaux dont nos rêves avaient fait les frais.
En remontant à Londres avec le flux , nous eûmes le temps d'examiner tranquillement les rivages. La Tamise n'est pas un fleuve d'une beauté remarquable; mais les innombrables navires qui le couvrent présentaient un spectacle surprenant. On y voyait toutes les espèces de bâtiments connues en Europe , à l'exception du petit nombre d'embarcations des ports de la Méditerranée. Les niàts des navires charbonniers formaient une si vaste forêt qu'on aurait pu , je pense, en les brûlant , chaulTer la ville entière pendant une année. Je n'étais pis moins étonné de l'adresse avec laquelle le pilote dirigeait notre brick au milieu des milliers de navires rangés sur notre passage ; il avait moins l'air d'un marin que d'un cocher qui conduit dans une rue fréquentée. Je puis dire que j'acquis plus de connaissances nautiques sur la Tamise que dans mon voyage en Chine , et je suis convaincu que la navigation de l'embouchure de la Tamise jusqu'aux ports contnbiic essentiellement à former les marins anglais.
Le capitaine Williams m'avait enjoint de rcmcllre le brick à sou consignataire , négociant américain établi à Londres, en réservant les droits ordinaires de sauvetage. J'exécutai ses ordres; mais, comme, par inadvertance, le capitaine m'avait désigné dans sa lettre comme troisième lieutenant, le consignataire ne m'invita pas à dîner.
J'eus occasion , pendant que j'étais à Londres , de m'assnrer que la mère-patrie n'a pas des vertus sans mélange. A Gravcscnd, nous reçûmes à bord deux officiers de la douane, dont l'un, nommé .Swccncy, parut me prendre en amitié. Ce fut lui qui m'indiqua la maison du consignataire, et , quand mes affaires furent terminées, il me proposa de me piloter dans la ville. Nous visitâmes successivement tous les monuments et l'intérieur de ceux qui me semblèrent mériter d'en payer l'entrée , puis il me mena dans les repaires du qu.irtier de \Vapping. J'ai toujours cru que Swecney me somlait et cherchait à connaître mon caractère. Quoi qu'il en soit , j'avais trop d'cvpériencc pour me laisser duper, et j'avais trop bien profité des leçons de l'excellent M. Hardingc pour ne pas résister aux tentations. Grâce à ses préceptes , je me renfermai dans le rôle de simple observateur. Je n'oublierai jamais une visite que je fis dans une maison à l'enseigne du Cheval-Noir, située au milieu de la rue étroite de Saintc-Catlierine, près des chantiers qui portent le même nom. C'était un dimanche ; en entrant dans la principale salle de cette maison, réceptacle de tous les vices de ce quartier, j'y remarquai d'abord de jeunes femmes dont quelques-unes étaient encore à la fleur de l'âge et de la beauté , mais qui toutes étaient abandonnées à la débauche. Swecney demanda un pot de bière, et m'indiqua un siège auprès d'une table vacante.
— 11 est inutile de vous parler du métier que font ces filles, dit -il d'un ton philosophique; mais la plupart des hommes que vous voyez ici sont des voleurs et des filous qui viennent pour se divertir avec les matelots. Voilà des figures que j'ai vues au tribunal, et je m'étonne de les retrouver ici. Observez que ces drôles sont aussi à l'aise et aussi bien reçus par l'aubergiste que s'ils étaient d'honnêtes gins.
— Comment, demandai-jc , peut-on laisser en liberté de pareils misérables?
— Question d'enfant, monsieur Wallingford; vous devez savoir que
SUR IMER ET SUR TERRE
ta loi protège les fripons aussi bien que les braves gens. Pour constater le délit (l'un voleur, il faut des témoins, et ils s'arrangent touiours de manière à prouver un alibi. IN'ous entendons par alibi...
— Je sais ce que c'est , monsieur Sweeney.
— Quoi! vous le savez , si jeune et venant d'un pays neuf, comme l'Amérique.
— Ou ! dis-je en riant , l'Amérique est le pays des alibi. Tout le monde est partout , et personne n'est nulle part. La population tout entière étant en mouvement, ccus qui veulent prouver un 0/(62 ont toute la facilité imaginable.
Ces mots, prononcés inconsidérément, déterminèrent sans doute S« ceney à m'exposer les véritables motifs de toutes les allentions dont il m'entourait depuis une semaine. Après avoir vidé quelques pots de bière, il me proposa de passer en fraude toutes les marchandises de la cargaison de l'Amanda que je désirerais m'approprier. Je refusai avec hauteur, et je fis entendre à cet homme que je regardais son offre comme une insulte. Il parut confondu , et dès ce moment toutes relations cessèrent entre lui et moi.
Quelques jours après, la Crise arriva à Londres. On débarqua la cargaison et nous primes du lest, car les objets que nous devions transporter sur la côte nord-ouest étaient trop légers pour garnir le vaisseau. Nous complétâmes notre équipage en prenant plusieurs matelots américains qui avaient été pressés un an auparavant par un croiseur .'.nglais, et qui avaient obtenu leur congé. Les préparatifs du départ nous occupèrent une quinzaine , pendant laquelle je fis ii mon tour voir à Marbre les curiosités de Londres. INous commençâmes par la ménagerie de la Tour ; mais le vieux marin avait vu en Orient trop d'animauv pour être étonné de la médiocre collection dont les badauds de Londres se contentaient. Nous visitâmes ensuite le Monument, et ÎMarbre déclara qu'il avait vu en Amérique une tour servant à la fabrication du plomb de chasse beaucoup plus élevée et plus belle selon lui. Il convint franchement que INew-York ne possédait pas d'église comparable à Saint-Faul ; — Cependant , dit-il, j'ignore si la Trinilé ue la vaut pas. Il ne put s'empêcher d'admirer la beauté des équipages qui se promenaient dans le Parc ; mais il blâma amèrement les livrées , et déclara qu'il était indécent de donner à des domestiques des chapeaux galonnés ; les galons lui semblaient être exclusivement réservés aux ecclésiastiques , aux gouverneurs et aux officiers de la milice.
Pendant que je discutais avec Marbre sur le mérite des édifices et des promenades, il se passa un incident qui eut plus tard des conséquences importantes pour moi. Lés voitures de louage , les chaises de poste et autres voitures publiques ne sont pas admises dans les parcs publics ; mais on y laisse circuler les carrosses de remise, c'est-à-dire ceux qui ne stationnent pas sur les places. Kous trouvâmes un de ces vt4iicules dans une périlleuse situation. Les chevaux s'étaient heurtés contre une brouette; le cocher n'avait pas su les retenir, et les roues de derrière de la voiture étaient déjà dans l'eau du canal quand je survins avec M. HLirbre. Il saisit d'une main vigoureuse les rayons de la roue de devant , pendant que je jetais dessous la brouette pour en arrêter le mouvement rétrograde. J'ouvris la portière, et j'aidai à descendre un homme âgé et valétudinaire, une dame qui paressait être sa femme, et une jeune personne que je pris pour sa fille. Dès qu'ils furent en sûreté, Hlarbrc, qui était dans l'eau jusqu'aux épaules, et qui faisait de prodigieux efforts pour maintenir la voiture en place , lâcha prise tout d'un coup. La brouette céda au même instant, et le carrosse avec les chevaux fut précipité dans le canal. L'un des chevaux se noya ; mais , comme la foule s'était amassée, je fis peu d'attention à ce que devenait l'autre ; peu m'importait le navire , puisque j'avais sauvé la cargaison.
L'homme qui nous devait son salut nous pressa la main avec émotion en nous disant qu'il n'était pas quitte envers nous, et que nous devions l'accompagner, ^ous y consentîmes facilement, pensant que notre assistance pouvait encore être utile. Pendant que nous nous dirigions vers une petite porte du Parc, j'eus le loisir d'étudier les g:ens auxquels nous avions rendu service. Ils avaient l'air très-distingué ; mais je connaissais assez le monde pour deviner qu'ils appartenaient à ce qu'on appelle en Angleterre la classe moyenne. L'homme paraissait être militaire; les deux femmes étaient bien mises, mais sans aucune espèce de recherche. La jeune fille ])ouvait avoir mon âge , et était décidément jolie. J'étais donc en pleine aventure ; j'avais sauvé la vie d'une demoiselle de dix-sept ans; il ne me restait plus que d'en devenir amoureux pour être un héros de roman.
A la porte, on voulut nous faire monter dans un fiacre; mais nous nous excusâmes sur la nécessité de changer de vêtements, et nous promîmes de revenir plus tard à l'adresse indiquée : JNorÛ'olk street , dans le Slrand.
iNous allâmes dîner dans une taverne, et le premier lieutenant but un peu d'eau de-vie pour prévenir un rhume. J'ignore sur quel principe d'hygiène est basé l'usage de cette boisson dans le cas donné , mais je l'ai vu pratiquer dans toutes les parties du monde. Après nous être séchés , nous nous rendîmes chez notre homme, qui s'appelait le major Merton. 11 était au premier étage avec sa famille. Tout annonçait qu'il ne gravitait pus dans ces hautes régions dont le luxe nous avait émerveillés pendant notre promcn«'lT 4 v'îs nous avoir exprimé
vivement sa reconnaissance, le major tira quelques billets de banque de son portefeuille.
— \ ous avez , nous dit-il , donné des preuves de la bravoure et de la présence d'esprit qui caractérisent les marins anglais. Je voudrais pouvoir vous récompenser amplement; mais je ne puis vous offrir que vingt livres sterling. Peut-être un jour les circonstances me mettront à même de vous témoigner plus généreusement mes sentiments de gratitude.
Pendant tout ce discours , Marbre ne cessa de chercher sa tabatière dans sa poche. Il était parvenu à la trouver lorsque le m.ijor eut terminé. Je connaissais la cupidité du premier lieutenant , et j'eus peur un instant qu'il ne fût incapable de résister à la tentation , et qu'il n'arrimât les billets bord à bord avec le tabac. Je m'étais trompé. Après s'être résolument administré une chique, Marbre ferma sa tabatière, et prit la parole en ces termes :
— J'aime à vous voir cette générosité, major. Vous agissez comme il le faut, et nous vous remercions autant que si nous acceptions votre argent. Néanmoins, pour prévenir votre erreur , je vous dirai que ce jeune homme et moi nous sommes nés en Amérique , lui sur les bords de l'Hudson, et moi dans la ville même de ]N'ew-York.
J'avais cru d'abord que le major nous verr.iit prendre avec regret ses billets de banque ; mais il semblait au contraire avoir bâte de s'en débarrasser.
— Vous êtes Américains? dit-il en reculant avec une certaine roideur. Puis il se tourna de mon côté, et, me présentant les billets , il ajouta :
— Jeune homme, vous me ferez l'honneur d'accepter ce faible témoignage de ma reconnaissance.
— C'est impossible, monsieur , répoudis-je respectueusement. jVous ne sommes pas tout à lait ce que nous paraissons être, et vous avez été trompé par notre extérieur. \ous voyez devant vous le premier et le second lieutenant d'un navire marchand qui porte des lettres de marque.
A ces mots, le major serra ses billets et s'empressa de s'excuser. Il ne nous com[nenait pas encore bien ; mais il avait assez de sagacité pour voir que nous n'accepterions pas son argent. Il nous invita à noas asseoir, et l'entretien continua.
— Monsieur Miles ici présent, reprit Marbre, a une propriélé appelée Claxvbonny enamontde l'Hudson. Il était destiné aubarreau, et ])0uvait se dispenser de courir la mer. Mais bon chien chasse de race ! Son père a été marin et il a voulu suivre la même carrière.
Cette déclaration produisit des changements visibles dans l'attitude de ceux qui nous entouraient. Ils ne nous avaient pas reçus jusqu'alors avec hauteur; mais ils redoublèrent d'aménité, et ils me traitèrent comme leur égal. JNous passâmes une heure avec eux, et je promis de les revoir avant mon départ. Je leur rendis une douzaine de visites , et le major , voyant qu'il avait affaire à un jeune homme assez bien élevé, n'hésita point à m'admettre dans son intimité. J'accompagnai la famille aux théâtres de Covent Gardcn et de Drury-Lanc, après avoir eu soin de me faire faire un habit à la mode , sous lequel j'avais aussi bonne mine que la plupart des jeunes gens que j'avais vus dans la rue. Kmilie Merton sourit la première fois qu'elle me vit dansmon nouveau costume, et je crois même qu'elle rougit. C'était une charmante créaturc , d'une douceur angélique dans ses rapports habituels , mais au fond pleine d'ardeur et de sentiment. Ses yeux d'un bleu clair, comme ceux de la plupart des Anglaises, révélaient un feu secret. Elle avait reçu de l'éducation, et, dans mon ignorance de la vie , je m'imaginais qu'elle savait plus que toutes les autres jeunes filles de dix-sept ans. M. Hardinge avait donné tous ses soins à l'éducation de Grâce tt de Lucie ; mais le bon prêtre, dans les solitudes d'Amérique , n'avait pas à sa disposition les ressources intellectuelles qu'on trouvait en Angleterre. Emilie Merton me semblait une merveille , et j'avais souvent honte de moi-même quand, assis à ses côtés, je l'écoutais parler avec aisance de choses qui m'étaient totalement étrangères.