CHAPITRE XVII
Prenez , prenez mes jours, mais laissez-moi l'honneur, J'affronterai la mort sans peur et sans faiblesse ; Dans ma chair seulement votre glaive mo blesse, Mais l'humiliation pénètre dans mon cœur.
SaAKsPEns.
Entre la passe elle chantier, je trouvai M. Marbre, les bras croisés, les yeux fixés sur le navire qui disparaissait à l'horizon. L'animation de la fierté avait remplacé sur son visage l'abattement de la tristesse.
Allez au diable! dit-il en faisant im geste menaçant au pavillon
français. Vous dansez .-uijourd'hui sur l'eau comme un de vos fashionablês aux ailes de pigeon; mais le jour de la vengeance arrivera. Miles , ce Français a osé me dire en face que nous pourrions être prêts dans une quinzaine; je veux lui montrer que les Américain* peuvent gréer en trois jours son maudit schooner, tout en se réservant des lieures <le récréatioii.
M. Marbre était un homme cxpéditif. lîienlôt, sous sa direction, nos quarante hommes furent à l'ceuvre , et il leur fallut à peine une journée pour mâlcr le bâtiment, gréer la misaine , placer le b.'iton de foc et la vergue de civadière. A la vérité, les Français avaient tout pré-
paré: aussi, après le diner, l'on transport, la carg.iisoii a liord, et n ms eiimes l'espoir de pouvoir appareiller le lendemain au soir. Le travail s'accomplit avec ordre et en silence. Napoléon disait qu'on avait fait plus de bruit sur le petit schooner qui l'avait Inmsporlc de l'Orient à Ajaccio que sur le vaisseau de ligne qui l'avait conduit à Sainte-Hélène. Depuis cette époque mémorable, les Français ont appris à garder le silence à bord, et l'avenir prouvera ce qu'ils'y ont gaijné.
Dans la soirée, je généralisai avec l\l. Marbre sur nos projets. fiL le f'omple nous avait laissé un baril de poudre et des balles, mais il avait emporté les eoulel.is et les piques d'abordage. Il avait h:;l)ilemeut concilié noire intérêt avec celui de ses coiiip^lriotes, et nous mettait à même de nous défendre sans qu'il nous fût possible de prendre l'offensive.
Le lendemain matin je fus debout dès le point du jour, et, comme j'avais souffert considérablement de la chaleur, je cherchai un endroit convenable et me plongeai dans les flots. Tout en nageant, je découvris un banc d'huîtres dont je détachai successivement une cinquantaine. Je les reconnus de suite pour des huîtres pcriières, et j'envoyai JSabuchodonosor les porter à M. Marbre, qui employa à les recueillir plusieurs matelots indigènes qu'il avait amenés des îles Sandwich. Pendant le cours de leurs occupations, ces hommes découvrirent eu fond du bassin, à l'endroit oii la Crise avait mouillé, un coffre d'armes qui avait sans doute été coulé bas par les Français. Us le retirèrent de l'eau, et nous y Irouvàmei des coutelas, des pistolets, un sac de balles et de la poudre avariée par I humidité. Les armes furent essuyées avec soin, imprégnées d'huile et remises dans le coffre, qui sécha jusqu'au soir aux rayons d'un soleil ardent.
La journée fut encore employée à l'arrimage de la cargaison. Nous fûmes obliges d'abandonner des objets préticui, principalement du cuivre; mais M. Marbre décida sagement qu'il ne fallait pas charger le schooner de manière à en ralentir la marche. A la hn du jour, M. Marbre donna subitement l'ordre de s'embarquer et de détacher les amarres. Nous prîmes le large par un bon vent, et trente huit heures après le départ de la Crise nous étions déjà sur ses traces. i"\ous savions qu'elle s'était dirigée vers la cote occidentale de i'Amérique du Sud, et nous avions remarqué qu'elle avait disparu du coté du nord. La distance que nous parcourûmes pendant la nuit nous donna une idée favorable du talent de construction de ^L Le Compte, car le schooner ht cent six milles en douic heures, tandis (|uc la Crise n'en aurait guère pu faire que quatre-vingt-dix dans le même espace de temps. Enchanté de son succès, M. Marbre demanda dès le matin une bouteille de rhum , réunit tout l'équipage sur le gaillard d'avant et leur adressa un discours.
— Mes amis, dit-il, nous avons eu durant ce voyage des chanceî tour à tour favorables et contraires. Mais, en génèraliSiinl, il est facile de voir que le bien l'emporte sur le mal. Ce coquin de (Jrand-Sec et SCS complices ont fendu la tête au pauvre capitaine Williams; mais nous avons eu le bonheur de reprendre notre navire. Les l'rançais nous ont joué un mauvais tour; mais ils nous laissent un schooner qui va plus vite que la Crise, et peut nous servir à 1,> rattraper. Provisoirement je ne veux point naviguer sur un navire qui porte un nom étranger. Comment Le Comi'le a-t-il appelé le schooner, monsieur Wallingford ?
— La lielle-Emilie, répondis-je.
— Eh bien ! je le débaptise : tant que Moïse Alarbre restera à bord, il se nommera la Potlii.
A partir de ce jour, la Belle-Emilie perdit sa premi re dénomination. D'après nos calculs, elle fallait, un nœud a l'heure de plus que la Crise, et comme ce dernier bâtiment avait trente-huit heures d'avance sur nous et filait sept nœuds, il nous fallait dix jours pour le rejoindre. Pour ma part, je n'avais aucun désir de le rencontrer en mer, car nous n'étions pas en forces suffisantes pour l'attaquer. l'Mais le capitaine était déterminé à tenter l'aventure, et nous a^ .dt remis plus de poudre qu'il n'eu fallait pour charger nos pistolets une demi-douzaine de fois.
Cinq jours après notre départ, nous cxaminàn-.es les huîtres que nous avions recueillies, et qui commençaient ii se décomposer. Le capitaine et les lieutenants se les partagèrent, et je trouvai dans celles qui m'échurent cent quatre-vingt-seiit grosses perles de la plus belle eau, qui pouvaient avoir une valeur de dix-huit mille dollars. Le capitaine examina dans la journée environ deux cent cinquante huîtres, après avoir eu soin de se boucher le nez avec de l'étoupc; mais il ne put obtenir trente-six perles. Je serrai précieu-ement les miennes pour les offrir en teuips utile à mes chères amies. En regardant ces joyaui brillants et sars tache, arrachés à la putréfaction, je les comparais à des âmes qui viennent de quitter leur maison d'argile pour jouir d un pureté inaltérable.
Le matin du onzième jour, la vigie placée à la vergue du peli hunier cria : — Une voile !... M. Marbre et moi montimcs dans le agrès, et nous distinguâmes à vingt milles de dislance, par noire hanche du vent, les grandes voiles, les perroquets et les kakatoès d un navire. Je déclarai que ce devait être un des baleiniers qui «bondent dans ces parages. Mais M. Marbre me demanda si j'avais jamais vu un baleinier porter des pcnoqncU volants, ( t assura que c'était /a Crise. 11 ordonna de lui donner 1.. chasse, d.ins i'e.spoir de l'atteindre
r C'. rMSOTfilot, I»
SDR MER ET SUR TERRE
pendant la nuit. Une heure après nous rencontrâmes un canot baleinier qui lloltait à la dérive. 11 était de construction américaine, muni à", ses avirons, et contenait un baril d'eau. Il paraissait avoir été remorqué, et les trois demi-clefs qui l'amarraient s'étaient détachées pendant la nuit. M. Marbre descendit dans ce canot avec quatre indigènes des îles Sandwich qui avaient servi sur des embarc.ilions baleinières. Il prit l'avance sur le scliooncr, après m'avoir ordonné de le suivre et de virer de bord quand je verrais une lumière sur le canot, afin de courir parallèlement au navire signalé. \ ers les neuf heures, M. Marbre me fit le signal convenu, auquel je répondis immédiatement. Je virai, et je pus .ipcrcevoir le bâtiment étranger par notre travers du côté du vent. A dis heures le vent se leva, et nous eûmes à l'improviste un gros temps qui nous obligea de prendre des ris à la misaine et de diminuer de voiles. Le capitaine, avant de nous quitter, n'avait point prévu celle tempête, et il était de la plus grande importance qu'il revînt à bord pour en éviter les effets. Je me hâtai d'allumer des signaux pour l'aider à rejoindre le schooner; mais la pluie vint à tomber par torrents, et avec tant de force qu'on n'aurait pas distingué la lueur d'un feu de joie à cent vergues de distance. Les lieutenants tinrent conseil sur le gaillard d'arrière, et décidèrent que le meilleur moyen de retrouver M. Marbre était de se maintenir autant que possible à la place où il nous avait vus en dernier lieu. iVous virâmes donc plusieurs fois pendant la nuit; les vents mugissaient autour de nous avec des accents funèbres, et la pluie continuait à tomber en si grande abondance, qu'elle se confondait avec les vagues, et nous enveloppait dans un linceul liquide.
La bourrasque se calma à la pointe du jour, et nous permit de mettre de nouveau toutes voiles dehors. Tous les officiers montèrent dans les agrès pour chercher le canot baleinier , mais il avait disparu. Ce qui était encore plus extraordinaire , c'est que nous n'apercevions pas le navire étranger. ]\ous nous tînmes pendant toute la journée en croisière dans les environs; mais toutes nos recherches furent inutiles. Ainsi , après avoir quitté le bord un an auparavant en qualité de troisième lieutenant, je me trouvais actuellement à la tête d'un équipage de quarante hommes, et je n'avais pas encore vingt ans !
Au coucher du soleil, perdant tout espoir de retrouver le c:;not baleinier, nous poursuivîmes notre route. Les matelots se montrèrent disposés à m'obéir, car je m'étais toujours conduit de manière à mériter leur confiance. Tout le monde regretta .M. Marbre, excellent marin, navigateur par instinct , dévoué à son pavillon et d'une bravoure à l'épreuve. Quant aux indigènes des îles Sandwich , on ne songea pas à leur sort. INous étions habitués à les regarder comme des êtres étranges, sortis de l'Océan où ils venaient de rentrer si brusquement.
Quinze jours après la disparition de M. Marbre . nous aperçûmes les sommités des Andes , à quelques degrés au sud de l'équateur. Je me souvins que le capitaine Le Compte avait manifesté l'inlenlion de relâcher à Guayaquil. En conséquence, je me dirigeai vers le même point. Pendant notre voyage, je m'étais familiarisé avec les baies et les rades de cette côte, et nous y avions des connaissances qui pouvaient nous être utiles. Dans la soirée du vingt-neuvième jour, le schooner entra dans une rade où nous avions commercé environ huit mois auparavant. A peine avions-nous jeté l'ancre, qu'un certain don Pedro nous aborda pour nous demander ce que nous voulions. Je le reconnus pour lui avoir livré de mes propres mains trois charges de marchandises qu'il m'avait payées en doublons. Quelqiics mots échangées tant en anglais qu'en espagnol suffirent pour renouer nos relations, et je lui donnai à entendre que nous cherchions notre navire, dont nous étions sépares pour accomplir une mission particulière. Après avoir battu les buissons pour tâcher de lever quelque gibier, don Pedro m'apprit que, dans l'après-midi , un navire avait doublé une île située à dix milles au sud , et qu'il aurait pris ce navire pour la Crise , s'il n'avait vu le pavillon français à la corne d'artimon.
J'étais suffisamment éclairé. Je me procurai aussitôt un pilote. J'appareillai vers dix heures du soir, et j'entrai à minuit dans le détroit qui séparait File du continent. Je m'avançai dans une embarcation pour poussçr une reconnaissance, et j'aperçus la Crise à l'abri derrière un morne élevé. Je débarquai, je gravis le coteau et je pus examiner à mon aise la position du navire. A mon retour sur la l'olly , je trouvai tous mes gens armés et si pleins d'ardeur que j'eus peine à comprimer leurs cris belliqueux. Je leur fis part du résultat de mes observations, et on diminua de voiles pour attaquer. IN'ous étions séparés de la Crise par le morne, qui formait un cap dans la mer. Pour éviter de tomber sous le vent, ce qui eût donné aux Français le temps de se reconnaître, je réduisis la voilure à la misaine, tout en tenant les autres voUes larguées, afin de m'en servir au besoin. Mon projet était d'aborder la Crise par le bossoir de tribord. Toutes mes dispositions prises, je dis à l'homme qui tenait -a barre de faire porter, et je serrai la terre eu doublant le cap. Le pilote m'avait dit que l'eau avait tout le long de la côte la profondeur nécessaire.
Dès que le navire fut en vue , j'ordonnai de cargiicr la misaine, et au moment où lis Français, avertis de notre présence parle battement de la voile sur le mât, se préparaient à nous héler, nos bossoirs se heurtèrent avec fracas contre ceux de la Crise. IVous nous élan, âmes sur le pont ivec la précipitation d'une meute de lévriers qui , d'un seul bond, tranchisscnl une haie. On nous opposa une vive résistance;
des coups de feu furent échangés, mais la surprise nous assura la victoire. Les Français s'étaient crus d'abord attaqués par un garde-côte, et, lorsqu'ils nous eurent reconnus , je les enlenJis lâcher des jurons énergiques qu'il est inutile de reprodidrc.
Dans cette chaude escarmouche nous ne perdîmes que Ilarris ; mais nous eûmes neuf blessés, et je fus moi-même du nombre. Le matelot, dont la négligence nous .avait coulé la perte du navire, avait voulu réparer SCS torts, et il succomba victime de son zèle. Au moment de l'abordage , avant de jouer des coutelas , nous avions fait une décharge , en vertu du principe que la chance du combat est pour ceux qui portent les premiers coups. Les Français n'eurent p„s moins de seize morts. Le pauvre M. Le Compte fut frappé d'une balle au front au moment où il sortait en chemise de sa cabine.