DEUXIÈME SORCIÈRE
Pas si heureux, et pourtant beaucoup plus hcurcus. SnAKSPERE, Macbelh.
J'aurais été parfaitement satisfait d'avoir reconquis la Crise, si iW. Marbre avait été là pour partager mon triomphe. J'eus une courte entrevue avec le m.ajor Merton, et je lui donnai tous les détails nécessaires pour calmer les alarmes d'Emilie; puis, je me hâtai de virer afin d'éluder les représentations qu'auraient pu me faire les autorités espagnoles au sujet de la violation d'un territoire neutre. A la pointe du jour, la Crise et le schooner étaient à quatre lieues delà côte sur la grande route de tous les pays qui, soit dit en passant, était alors infestée par un bon nombre de voleurs. La cérémonie des funérailles eut lieu au lever du soleil. Je vis avec regret dispiiraître le pauvre Le Compte, et , en me rappelant ses espérances récentes , sa générosité , sa tendresse pour Emilie, je réfléchis à la fragilité de la vie humaine.
Il était nécessaire de prendre un parti au sujet de notre route. Notre cargaison se trouva augmentée de toutes les marchandises que les Français s'étaient proposé de débiter sur la côte de l'Amérique du Sud. C étaient des soieries, des nouveautés et des vins , et , comme ces olijcts avaient autant de valeur à Aew-Vork que dans les colonies espagrnoles, je renonçai à 1 idée de faire la contrebande. Je résolus d'abord de retourner à l'île de Marbre pour y prendre du cuivre et des ballots qui y avaient été abandonnés sous une tente. Pendant que je discutais ce projet avec Talcott et le nouveau premier lieutenant , la vigie signala une voile. C'était un navire espagnol de grande dimension et fortement armé. Toutefois nous ne fîmes aucune tentative pour 1 éviter. Dès que les étrangers virent le p.ivillon américain , ils témoignèrent le désir de communiquer avec nous. Je me rendis à leur bord, et, penilant la conversation que j'eus avec le capitaine, il me remit des journaux américains, où je trouvai le traité de paix entre les Etats-Unis et la France. Ainsi, d'après les articles de cette convention, la reprise de la Crise aurait été illégale si elle avait eu lieu quelques heures plus tard. Le navire espagnol devait relâcher à Yalparaiso pour y renforcer son équipage, qui avait été décimé par la petite vérole. Comme l'Espagne était alors en guerre avec l'Angleterre, il croyait dar.gcreux de doubler le c.ip sans avoir des moyens de délénse suffisants. L idée me frappa , et je proposai au capitaine de prendre à son bord les Français , qu'il serait facile plus tard de renvoyer de Cadix à Marseille, Ma proposition fut afjréée , et à mon retour à bord de la Crise, j'en fis part a mts prisonniers, en leur apprenant que la France et l'Espagne étaient alliées contre un ennemi commun. Ils acceptèrent avec joie une occ.ision si favorable de retourner dans leur patrie, et se transportèrent immédiatement sur le navire c p.ignol. Je le laissai continuer sa route vers la côte, confiai au nouveau premier lieutenant le commandement de la Polly , et gardai Talcott à bord de la Crise en qualité de premier officier.
Le soir même j'eus une entrevue avec Emilie. Elle était pâle , et , quoiqu'elle s'estimât heureuse d'avoir recouvré sa liberté, la mort de Le Compte lui causait une mélancolie insurmontable ; car les femmes ont toujours une sympathie involontaire pour quiconque se soumet à l'influence de leurs charmes. Je me réjouis avec elle de notre victoire, et j'appris au major iMerton la triste disparition de M. Marbre. D'après les renseignements qu'il me donna sur la marche de la Crise, je m'assur.ii que ce n'était pas elle que nous avions aperçue au commencement de la tempête.
SUR MEP, ET SUR TERRE
■fc dois siijiialcr ici une galanterie du pauvre I.c Compte. Il avait fjil coMstriiiie sur le gaillard d'arrière de la Crise deux petites cabines éli-gantcs, qui avaient été meublées avec l'habilclé et le i^oùt caraclérisl'iques des Français. J'étais étonné que le défunt, qui avait à combattre la plus formidable marine du monde , eût fait bàlir sur la dunette des logements qui gênaient les manœuvres. Riais comme nous étions en paix, je me déterminai à les laisser, du moins tant que miss Merlon resterait à bord. J'y installai le major et sa fille , et , imitant la politesse du capitaine français, je leur donnai une table séparée. En reconnaissance, le major, qui savait un peu de chirurgie, pansa la blessure que j'avais reçue à l'épaule , et Emilie me prodigua ces douces et séduisantes attentions dont les femmes seules ont le secret. Pendant notre traversée , j'eus peu d'occupations. Le navire , bonnettes dehors, à la faveur des vents alizés, faisait de cent vingt à deux cents milles dans vingt-quatre heures. Les lieutenants commandaient le quart, et j'eus le loisir de passer d'agréables instants avec le major et sa fille. Tantôt j'écoutais Emilie toucher du piano; car le sien, transporté du navire de Bombay sur la Pauline, avait échappé à toutes les catastrophes; tantôt nous lisions à haute voix dans quelques-uns des trois cents volumes qui composaient sa bibliothèque. A cetle époque on aimait encore à lire Pope, Young, Milton et SbaUspere , quoique les romans d'Anne Radclilï, ceux de miss Burney et le Moine de Lewis fissent concurrence aux auteurs classiques. La bibliothèque de la jeune personne contenait encore des livres plus utiles , et je les parcourus presque tous avant la fin du voyage. Dans un bâtiment bien ordonné, les officiers et l'équipage ont assez fréquemment des moments de repos, et l'on ne devrait jamais oublier de comprendre des livres dans la cargaison.
Le temps passa rapidement dans une société si pleine de charmes. Je pensais souvent à Emilie quand elle n'était pas présente à mes yeux ; néanmoins je ne puis pas dire que j'en fusse amoureux. Il m'arrivait parfois d'établir des comparaisons entre elle et Lucie. Emilie avait des connaissances plus variées , mais aussi plus superficielles. L'une avait plus d'usage du monde , plus de délicatesse de sentiments et de manières; l'autre plus de naturel et d'élévation. Sous le rapport physique , la jeune Anglaise avait un teint et des yeux remarquables; mais l'Américaine l'emportait par la douceur de ses sourires et la pureté de ses contours. Toutes deux avaient un charme commun, que je persiste à regarder comme l'apanage presque exclusif de la race anglosaxonne, quoiqucjc l'aie trouvé au plus hautdegré dans une Italienne. Je veux parler de cette expression angélique qui reflète si vivement la pureté et la tendresse féminines. Les deux jeunes filles !a devaient surtout au bleu céleste de leurs yeux, et j'ai remarqué qu'elle se rcnconlrait rarement dans les yeux noirs ou bruns , dont on ne saurait toutefois contester le vif éclat. Celte expression chez Emilie était l'effet naturel de la nuance des prunelles ; tandis que Lucie la possédait à un plus haut degré, mais seulement dans les moments d'émotion.
Il y avait une qiiinzaine que nous étions en mer, quand je me rappelai ma pêche de perles. Un ouvrier bijoutier, qui se trouvait à bord, en avait fait un collier qu'il avait garni d un fermoir. Il avait placé la 7)lu3 grosse perle au milieu , et séparé celles de seconde grandeur par plusieurs autres plus petites, de manière à former un collier assez grand pour moi , et qui , par conséquent , devait tomber avec grâce sur le sein d'une femme. Lorsque je lui montrai ce joyau magnifique, Emilie n'essaya point de cacher son admiration.
Quoique les Américains de la classe aisée connaissent toutes les ressources du bien-être , ils sont en général d'une singulière ignorance sur la valeur des pierres précieuses. Je doute que sur vingt citoyens des Etats-Unis, on trouvât, même à l'époque actuelle , un seul homme capable de distinguer un saphir d'une améthyste ou une turquoise d'un grenat. J'étais sons ce rapport un véritable Américain, et ce fut avec la plus vive surprise que j'entendis le major Mcrton dire . après un examen attentif :
— Ce collier, entre les mains d'un joaillier de Londres, vaudrait mille livres sterling.
— Que dites-vous, mon père? s'écria Emilie.
— Je suis convaincu de ce que j'avance. Ces perles sont moins remarquables encore par leur grosseur que par la beauté de leur eau. Je persiste à croire, VVallingford, qu'en envoyant ce collier à Londres, vous en pourriez tirer au moins huit cents livres.
— Je n'ai jias l'intention de le vendre, monsieur, répondis-ie.
Je vis Emilie me regarder avec une émotion que je ne pouvais m'expliquer.
— Vous n'avez pas l'inlcntion de le vendre? répéta le major. Mais alors que comptez-vous faire d'un pareil bijou'?
— Le garder. 11 m'appartient en toute propriété. Je l'ai tirédu fond de la mer; j'ai enlevé ces perles à leur séjour natal ; elles ont pour moi plus de prix que l'argent qu'on pourrait m'en oflVir.
— Vous avez des goûts coûteux, Wallingford. Dites-moi, je vous prie, quel est le taux de l'intérêt dans votre partie du monde?
— Environ six pour cent à ]N*ew-YorU.
— Et combien valent soixante livres sterling' en dollars?
— IVous comptons ordinairement cinq dollars par livre sterling; ir ais ce n'est pas ex.-.ct.
— E!' bici) ! remit le major , sacrifier un revenu de soixante livres
ou de deux cent soixante-dix dollars, c'e.sl payer cher le plaisir d'avoir un collier qui vous sera complètement inutile.
— Je vous ferai remarquer , répliquai-jc, qu'il ne m'a rien coûté. D'ailleurs, je puis le donner à ma sœur, et si je me marie, en faire présent a ma femme.
Je vis le major réprimer un léger sourire ; il semblait trouver ridicule qu'une femme portât à son cou deux années de son revenu, où qu'elle mît dans une seule partie de toilette un luxe qui n'était pas d'accord avec son genre de vie. Je ne fus point tout d'abord frappé de cette idée. IVous riions de voir des chefs d'Indiens demi-nus porter des habits d'uniforme et des chapeaux à plumes; mais nous ne remarquons pas dans nos mœurs des inconséquences (iresque aussi absurdes. Il était, selon moi, tout simple que madame Wallingford portât un collier qui appartenait légitimement à son époux.
Emilie continuait à tenir le collier dans ses mains blanches et potelées, dont les perles rehaussaient la beauté; je la priai de le mettre à son cou ; elle obéit en rougissant.
— Sur ma parole, s'écria le père, enchanté, je commence h perdre mes préjugés , et à croire qu'un pareil ornement ne messicd à aucune femme.
Ce compliment était mérité. Telles étaient l'éblouissante blancheur de miss Merton et la perfection de ses épaules, qu'il eût été difficile de dire si les perles ajoutaient de nouveaux charmes à la jeune fille ou si ses propres charmes rehaussaient l'éclat des perles. L'émotion du plaisir communiquait à son teint un coloris charmant, et pour prolonger notre satisfaction mutuelle, je l'invitai à garderies perles jusqu'à la fin du jour. Le soir, en me présentant sur la dunette, je trouvai Emilie Werton occupée à admirer le collier à la lueur d'une lampe. Ses yeux étaient aussi doux et aussi limpides que les perles elles-mêmes. Jamais elle n'avait été aussi séduisante; mais sa physionomie, à laquelle on pouvait reprocher l'absence d'ex]iression intellectuelle , me parut cette fois pleine d'idées et de réflexion. — Elle pense à toi , murmura l'amour-propre à mes oreilles; elle songe au bonheur futur de madame Miles 'Wallingford.
— J'allais vous envoyer chercher, capitaine Wallingford, me dit-elle aussitôt qu'elle m'aperçut, pour vous remettre votre trésor.
— Vous auriez pu en rester dépositaire jusqu'à demain.
— Rla responsabilité eût été trop grande. D'ailleurs, vous le savez, c'est un honneur réservé à madame Wallingford.
Ces [laroles furent proférées en souriant avec une intention bienveillante, et cependant j'y crus remarquer un ton équivoque qui s'éloignait du naturel auquel Grâce et Lucie m'avaient habitué. Je pris le collier, je serrai la main de la jeune fille suivant mon usage, je saluai le père et me retirai.
Pendant que j'étais à ma toilette, le lendemain matin, IVabuchodonosor se précipita dans ma chambre en criant : — Maître Miles ! maître Miles ! le bateau!
— Eh bien ! qu'est-ce ? Quelqu'un est-il tombé à la mer ?
— C'est le baleinier, le pauvre capitaine Marbre!
— Je vous comprends, Nab. Allez sur le pont, et dites à l'officier de quart de mettre en panne. Je vais monter de suite.
Je m'attendais à trouver les débris du malheureux canot baleinier. Quand je montai sur le pont, tout l'équipage était en mouvemenl. La grande vergue avait été changée vivement, et Ion avait mis le vent sur les voiles. La matinée était brumeuse; mais au moyen de ma lunette d'approche, j'aperçus le canot baleinier signalé par JNabuchodonosor. En même temps la vigie cria : — Une voile ! et nous distinguâmes sous le vent un navire qui semblait chercher à rejoindre son canot dont il avait été séparé par la nuit et par le brouillard. C'était donc simplement un baleinier et son canot. Ce qui le démontrait encore davant.ige, c'était la présence d'une baleine morte à un mille auvent du canot.
Je dis à Talcott : — Le canot est probablement américain; le capitaine y est sans doute, et vient nous apporter des nouvelles de New-York.
Au même instant Talcott poussa une exclamation de joie et cria à l'équipage : — Trois hourras, mes enfants! je vois le capitaine Marbre !
Il y eut une explosion de joie générale. Tout l'équipage s'empressa du côté vers lequel se dirigeait le canot, et trois minutes après. Marbre était sur le pont de son vieux bâtiment. Quanta moi, j'étais incapable de parler; le pauvre Marbre n'était pas non plus maître de lui, quoiqu'il se fût préparé à cette entrevue, et il pleurait comme un enfant.
— Je vous ai reconnu. Miles, me dit-il, j'ai reconnu cette maudite Polhj. Dieu merci ! la Crise est à nous; les Français n'ont pu la garder, je suis aussi heureux que si je l'avais reprise de mes propres mains. Les matelots vinrent tour à tour féliciter Marbre et lui donner des poignées de main , et il y eut un quart d'heure de tumulte avant qu'il pût maîtrissr ses émotions et raconter ses aventures.
— Vous savez , dit-il après s'être essuyé les yeux et les joues, vous savez comment je vous ai quittés. Une demi-heure avant la tempête, j'étais près du navire auquel aiipartenait le canot, et pensant vous retrouver le lendemain matin, j'ai jugé à propoi de r..bordcr, plutôt que de courir après le schooncr dans les ténèbres. J'ai trouvé dans le CJiiilaine baleinier un antien camarade, et il a été enchanté de revoir
SUR MER ET SUR TERRE
«on canot iju'il croyait perdu. Nous n'avions pas le temps d'échanger des compliments. On fit porter le navire pour vous hùler d'abord, et puis ensuite pour échapper à la i-afale. Pendant que M. VValiingford serrait le vent pour me chercher, nous courions vent arrière en fuyant devant le temps. Voilà pourquoi nous ne nous sommes pas rcliouvés; car je n'ai pas eu un seul instant l'idée que vous m'aviez laissé au milieu de l'Océan...
— IN'ous avons croisé à la même place pendant tout un jour! m'ccriai-je avec animation.
— Oui, oui, capitaine Marbre! dirent tous les matelots à la fois.
— Je le savais. Vos protestations sont inutiles. Eh bien ! voilà toute mon histoire. Naturellement je suis resté à bord du baleinier, n'ayant d'autre alternative que de m'y attacher ou de sauter à la mer. Grâce au ciel, nous sommes réunis enfin, quoique à cinq cents milles de l'endroit oii nous nous sommes séparés.
Après ce discours, j'emmenai Marbre en bas, et lui racontai ce qui s'était passé. Il m'écouta avec le plus profond intérêt, et ne témoigna de mauvaise himieur qu'en disant, lorsque j'eus terminé :
— Qui a mis cette maudite dunette sur la Crise?
— C'est le capitaine français.
— Je le reconnais là. C'est bien digne de lui de gâter, par une cabine surnuméraire, le plus beau gaillard d'arrière qui soit sur l'Océan.
— Eh bien! monsieur, vous êtes maintenant le maître, et vous pouvez la faire abattre si vous le jugez convenable.
— Moi , la faire abattre ! Moi , enlever le commandement du navire à un homme qui l'a si bien mérité !
— Cajiilainc Marbre, vous m'étonnez ; mais votre bon sens l'emportera sans doute sur ce premier mouvement, et vous vous rappellerez les obligations que vous avez contractées envers vos armateurs.
— Vous vous méprenez sur mes intentions, monsieur Miles Wallingford, répondit Marbre d'un ton solennel. Mon parti a été pris aussitôt (]ue j'ai aperçu le navire. Je n'aurai pas la bassesse de vous arracher le fruit de votre courage et de votre habileté. D'ailleurs, je n'ai aucun droit sur la Crise; elle a été plus de ving-quatre heures entre les mains de l'ennemi, et ou doit lui faire application des lois de reprise et de sauvetage.
— Cependant, capitaine Marbre, il y a une cargaison à prendre à Canton , et des intérêts considérables sont en jeu.
— Raison de plus pour que je persiste. Ils seront mieux dans vos mains que dans les miennes. Tant qu'il s'agit de conduire un vaisseau et de trouver mon chemin à travers l'Océan, je puis dire que je ne crains point de concurrent; mais je perds mes avantages dès qu'il faut en venir aux chifl'res et aux calculs.
— J'étais loin de m'attendre à tant d'abnégation. Songez qu'en reprenant la Crise, je n'ai fait qu'exécuter un plan que vous aviez tracé.
— Voilà ce que je n'admets pas. Si, conformément à mes idées, nous avions attaqué les Français en mer, nous aurions été infailliblement battus; votre projet était beaucoup mieux imagine. Ainsi, qu'il n'en soit plus question. Vous comptez sans doute relâcher à l'ile, et de là faire roule pour Canton ?
— Précisément. Je vois avec plaisir que vous entrez dans mes vues.
— Eh bien ! vous chargerez le schooner des marchandises dont vous ne pourrez trouver le débouché en Chine, et je les transporterai à New-York.
Mes arguments ne purent détourner M. Marbre de sa résolution, et il prit le commandement de la Pollij avec notre ancien second lieutenant pour second.