CHAPITRE XIX
cherchez le banc de sable , et tentez la fortune A l'heure où l'esturgeon se joue au clair de lune.
Draee.
Nous débarquâmes à bon port dans l'île; et dès que les vaisseaux fuient à l'ancre, l'équipage se répandit sous les arbres ou le long de la plage. Les uns cueillirent des cocos, d'autres se mirent à pêcher à la ligne ou à la seine, d'autres ramassèrent des coquillages , dont j'achetai quelques-uns pour Clawbonny. Je les conserve encore en mémoire des aventures de ma jeunesse.
Emilie et son père prirent possession de leur ancienne tente. J'ordonnai de débarquer les meubles qui leur étaient indispensables. Comptant passer une dizaine de jours à 1 île de Marbre, nous nous y établîmes commodément, et les matelots obtinrent la permission d'apporter à terre ime partie de leurs effets. Le lendemain de notre arrivée, Nabuchodonosor vint niviter à déjeuner de la part du major Mcrton le capitaine Wallingford et le capitaine Marbre.
— Nous \oici tous les deux sur la même ligne, me dit le vieux marin. J'espère que nous naviguerons longtemps ensemble.
— Quand il y a deux capitaines, répondis-jc, le plus âgé occupe un rang supérieur, et l'on devrait vous appeler le *-'vnmodorc Marbre.
— Pas de plaisanteries, Miles, répliqua Marbre d'un ton sévère. C'est grâce à vous que je commande ce petit schooner sang mêlé, moitié français, moitié américain. C'est probablement le dernier navire que je commanderai. Plus je généralise sur ma vie, et plus je me persuade que le Seigneur ne m'a point créé pour le premier rang. Quand la nature a sur un homme des vues particulières, elle ne le jette pas à la dérive, au milieu des êtres humains.
— Je ne vous comprends pas. C'est, je le suppose, parce que j'ignore les déti;il3 de votre histoire.
— Miles, rendez-moi un service essentiel. Supprimez le monsieur, et appelez-moi Marbre ou Moïse, comme je vous appelle Bliles.
— J'y consens volontiers; mais permettez-moi de vous rappelei que depuis deux ans vous me promettez toujours de me conter vos aventures.
— Mon récit ne sera pas long, et porte avec lui d'utiles enseignements. La vie d'un homme, convenablement généralisée, vaut souvent mieux que la plupart des sermons. Vous savez probablement à qui je dois les noms que je porte ?
— Non, je suppose que c'est à vos parrains, ainsi que le commun des hommes.
— Vous êtes plus près de la vérité que vous ne vous l'imaginez. On m'a trouvé à l'âge de huit jours couché dans un panier, à bord d un cutter de New-York. Ce bâtiment était chargé de pierres, et mon berceau avait été placé sur un morceau de marbre destiné à un monument sépulcral.
— Et voilà tout ce que vous savez de votre origine , mon cher Marbre ?
— Je n'en veux pas savoir davantage. On ne désire jamais faire la connaissance de parents qui craignent de vous reconnaître. Vous avez sans douie, mon cher Miles, connu, aimé et respecté votre mère. Quant à moi , on m'a lancé au hasard dans le courant, oii je n'ai cessé de dériver depuis, avec des vents qui n'étaient pas toujours favorables. On n'a pas même eu l'attention délicate d'attacher une éliquette à mes iangcs. Le marbrier qui me trouva m'envoya aux Enfanli- Trouvés, oii je fus inscrit sous le numéro dix-neuf. On me donna le prénom de Moïse, parce qu'une personne du même nom avait, à ce qu'il paraît, été exposée comme moi, à une époque très-reculée. 11 fut d'abord question de me donner le nom de celui qui m'avait trouvé, mais il s'appelait Zollickofler, et comme on le trouva d'une prononciation trop diflicicile , je pris celui de Marbre à l'âge de quinze jours.
— Etes-vous resté longtemps aux Enfants-Trouvés ?
— Jusqu'à huit ans ; et je profitai d'un temps brumeux pour me soustraire à la charité publique. Je pris du service à bord d un vaisseau anglais, et en 1776 j'étais gabier de la hune de misaine h bord du Romeny, de cinquante canons. Je passai de là sur le Carimli:!, de soixante-quatorze canons. Dans les premières affaires de la révolution, je désertai et pris du service sur un sloop américain. Fait prisonnier et délivré après la guerre, j'ai toujours servi depuis dans la marine marchande.
— Et pendant tout ce temps, mou bon ami, vous avez été seul au monde ?
— Précisément, et que de fois, en errant dans les rues de New- York, je me suis dit : Au milieu de tous ces hommes, il n'y en a pas un seul que je puisse appeler mon parent !
Marbre prononça ces mots avec une sensibilité que je n'aurais pas supposé cachée sous sa rude écorce. J'étais jeune alors, mais je suis vieux aujourd'hui, et les années m'ont appris h me délier des apparences, l'ant de passions se dissimulent sous les dehors de l'indilférence, tant de souffrances réelles revêtent le masque d'une gaieté forcée, que j'ai cessé de m'en rapporter à la superficie mensongère des choses. L'extérieur est rarement un miroir fidèle des pensées de l'âme, et c'est par une flagrante injustice que le monde juge, d'après de vaines conjectures, des causes qu'il ne se donne pas la peine d'esaminer à fond, et qu'il rend des arrêts sans appel, quand il n'a même pas les moyens d'arriver à une connaissance positive de la vérité.
— Nous sommes tous de la même famille, mon ami, repris-je avec une intention bienveillante, mais le temps et les circonstances nous éloignent les uns des autres.
Ma famille, c'est moi; je suis à la fois ma souche et ma postérité; je suis plus important dans ma famille que Bonaparte dans la sienne.
— C'est votre faute si vous ne laissez p.is d'héritier; pourquoi ne vous mariei-vous pas?
— Parce que mes parents ne m'en ont pas donné l'exemple. Allons, Miles, le major et sa fille nous ont invités, il ne faut pas les faire attendre. Mais à propos de mariage, voici une jeune fille qui vous convient sous tous les rapports. On peut dire que c'est le sort qui la jette dans vos bras.
— Je n'en suis pas certain. Marbre. En premier lieu, le mi.jor Mcrton n'accorderait pas volontiers sa fille à un marin des Etats-Unis.
— Pourquoi pas? Vous m'avez dit que vous possédiez votre domaine de Clawbonny depuis quatre générations , et, comme dit un proverbe csii^ignol, il faut trois géntratioîis pour faire un gentiliiomme.
SDR MER ET SUR TERRE
— Je crois, ri'r'iqiiai-je, que miss Mcrton s'inquiétera fjcu de mes ancèlres, si la génération présente ne parvient p.is à lui plaire.
— Ce sera voire faute. Vous êtes seul avec elle au milieu de l'océan Pacifique, et si vous ne pouvez la convaincre par vos paroles, vous ne justifiez par la bonne opinion que j'ai conçue de vous.
Ce qui doit paraître étrange au lecteur, c'est que l'idée d'épouser Emilie se présentait pour la première fois à mon esprit. A Londres, je l'avais regardée comme une connaissance agréable, seulement nos relalions avaient revêtu cette teinte romanesque et sentimentale qui est inliéreme à la jeunesse. Depuis un mois que j'avais retrouvé Emilie, je la regardais uniquement comme une amie. Ses manières aimables, sa beauté, ses dix-neuf ans ne m'inspiraient qu'une afl'ection fraternelle ; et je ne sais quel vague sentiment dont je ne me rendais jias compte m'empêchait de devenir amoureux d'elle. ISéanmoins la suggestion de Marbre ne me fut pas désagréable.
jNos hôtes nous reeuieut all'eetueusement. Ils semblaient se rappeler le début de notre connaissance toutes le fois qu'ils me revoyaient avec Marbre. Le déjeuner se ressentit de notre présence à terre; car le jardin de M. Le Compte produisait encore quelques laitues, poirées, radis, etc. Quelques poules avaient été laissées dans lile, et JNabuchodouosor nous avait procuré des œuïs frais.
— Nous sommes ici installés comme d'anciens habitants, nous dit le major, et je passerais volontiers le reste de mes jours dans cette île charmante s'il ne fallait songer à ma pauvre fille, qui se contenterait difficilement de la société de son vieux père.
— Eh bien! major, dit Marbre ; vous avez l'embarras du choix. Notre premier lieutenant Talcolt est un homme bien élevé et de bonne famille, et quant au capitaine VVallingford , ici présent, je gagerais qu'il donnerait son Clawbonny pour partager la souveraineté de celte île avec une reine aussi gracieuse.
J'aurais souhaité que Alarbre se fût abstenu de celte sortie, qui fit rougir Emilie Merton. Le major poursuivit s'ans s'émouvoir.
— Sans doute, sans doute, le romanesque plaît toujours aux jeunes gens, et ce lieu est propre à le développer, même chez les hommes d'un âge mûr; car l'idée que je viens d'émettre m'obsède depuis que je suis ici.
— Il est heureux, dit Emilie en riant, que vos désirs n'aient pas été assez forts pour que vous en fissiez l'objet de propositions directes.
— \ ous êtes un obstacle à mes vœux; car que ferais-je avec une jciuie tille qui aime les bals, les théâtres et les amusements du monde ?
— Que feriez-vous vous-même , major Merton , avec celui que fous auriez choisi pour compagnon, sans livres, sans société, sans occupations ?
— Je réfléchirais au passé, et je prendrais des mesures pour l'avenir. J'aurais les livres de la bibliothèque d'Emilie. Je goûterais le plaisir de créer tout de mes propres mains. 11 y aurait une maison à construire, le débris du naufrage à recueillir, et la basse-cour à soigner. Oh! je vivrais comme un prince.
— Oui , mais vous n'auriez pas de sujets , et vous ne tarderiez pas à vouloir abdiquer.
— Peut-être, Miles. Toutefois cette chimère me sourit. Je n'ai plus que des parents éloignés; fils d'un cadet de famille, je n'ai jamais possédé un pouce de terre, et il me serait doux d'avoir un domaine d'une assez grande étendue. Mais Emilie paraît elTrayéede la perspective de devenir héritière de cette vaste propriété foncière. Ainsi je n'en dirai donc pas d'avantage.
La conversation changea l'objet, et, après le déjeuner, le maior et Marbre se promenèrent sdus les arbres en se dirigeant du côté du navire échoué. J'engageai Emilie à prendre son chapeau et à faire un tour du côté opposé.
— Mon père a une singulière idée, me dit ma belle compagne après un moment de rêverie; ce n'est pas la première fois qu'il en parle.
— Le plan conviendrait à deux amants bien épris l'un de l'autre, répliquai-je en riant. Je me figure que deux jeunes gens unis par un attachement sincère passeraient une année et même deux ans dans celte île sans avoir envie de se pendre. Mais je croîs que leur amour diminuerait par degrés, et qu'empressés de fuir ils se mettraient à construire une embarcation.
— Vous n'êtes pas très-romanesque, monsieur Wallingford, répondit Emilie avec un léger accent de reproche. Quant à moi, je vivrais aussi heureuse ici qu'à Londres si j'étais eutuurée de mes plus ehers amis.
— Cela changerait la thèse. Que j'aie ici votre père, vous, l'honnête Marbre, ce bon M. llardiuge, Uu|icrt, ma chère Grâce, Lucie, Nabueliodonosor et quelques autres de mes noirs , et je ne désirerais pasd'autc domicile. Lile a des qualités rares, de frais ombrages, des fruits délicieux et un sol qu'il serait facile de cultiver.
— Et quelles sont, monsieur Wallingford, les personnes dont la présence vous rendrait l'île agicable?
— D'abord le major Merton est un officier retraité nu service de l'Angleterre, qui remplirait parfaitement les fonctions de juge et de chancelier. 11 a une fille...
— Passez, passez, je la connais mieux que vous; mais qu'est-ce que Lucie, Rupcrl et cette chère Grâce I
— Cette chère Grâce est ma sœur, Rupert est mon ami d'enf.mee, M. llardingc est mon tuteur. Quant à Nab, vous pouvez le voir la-bas; il donne à mau^'er aux poulets. Lucie est la sa-ii- de Rujiert et la iillc de M. ilardinge, vieil ecclésiastique qui ollieierait les dimanches, et célébrerait au besoin les cérémonies du mariage.
— Il n'en aurait guère l'occasion dans votre île déserte, dit précipitamment miss Merton.
Si certaines jeunes personnes montrent une exquise délicatesse quand on parle de mariage, c'est sans doute parce qu'elles sont éclairées sur ce sujet. La naïve Lucie n'aurait ">as manqué de répondre à un propos de ce genre : — Oh! oui certainement : peut-être aurait-elle rougi; mais elle se serait gardée d'émettre l'opinion ridicule qu'on ne se marierait pas dans lile de iMarbre aussi bien qu'à Ciaubonny ou à New- York. Quoi qu'il en soit, miss Merton jui;ea convenable de changer de conversation, et nous nous entretînmes de la sanle de son père. En exprimant ses craintes à ce sujut, elle montra du naturel et une afl'eelion véritable. Les climats chauds ne convenaient pas au major, qui avait ressenti aux grandes Indes les atteintes d'une maladie de foie dont il était à peine rétabli. Emilie, en me quittant, me fit promettre de faire diligence pour arriver le j)lus tôt possible à des latitudes plus élevées.
Je retrouvai Marbre sous les arbres, dans un sentier que les pas du pauvre capitaine Le Compte avaient tracé.
— Ce major Merton est un homme sensé, me dit le vieux marin. C'est un véritable philosophe , et j'approuve fort son idée d'achever ici son voyage sans travailler jour et nuit à monter quelques échelons de l'échelle sociale pour faire ensuite la culbute. A vrai dire, Mlles, ce projet me va , et je suis tenté de vous laisser partir sans moi.
Je regardai Marbre avec sliipélaction. Je le connaissais trop bien pour douter qu'il parlât sérieusement, et j'avais trop d'expérience de son caractère pour ne pas prévoir qu'il serait difficile de le détourner de son dessein. Le malheur qui le poursuivait depuis qu'il avait succédé au capitaine \Villiams était le véritable motif de cette étrange résolution.
— Nous n avez pas assez réfléchi là-dessus, mon ami, répondis-jc d'une manière évasive. La nuit vous portera conseil.
— Je ne crois pas, Miles. Il y a ici tout ce dont j'ai besoin , même quand vous aurez emporté les objets qui peuvent être utiles au navire.
— Je ne parle point des vivres; mais songez à la solitude, à l'isolement , aux chances de maladie , à la mort horrible qui vous surprendrait sans assistance.
— J'ai songé à tout cela; vivant en ermite, je serai parfaitement dans ma sphère. Sans doute j aimerais à vous avoir avec moi, ainsi que Talcolt ou le major; mais, jinisque votre devoir vous appelle ailleurs, il vaut mieux n avoir aucune société que d'en avoir une mauvaise. J'avais pensé à garder auprès de moi les matelots sandwichiens; mais il serait difficile de les maintenir dans l'obéissance après le départ du vaisseau. Je resterai donc seul. Vous annoncerez notre découverte à votre retour. 11 viendra des navires me visiter de temps en temps, et j'aurai ainsi de vos nouvelles.
— Mon Dieu, Marbre! pouvez-vous envisager sérieusement un projet aussi insensé?
— Regardez ma situation , Miles. Tous les lieux de la terre doivent m'être indifférents, excepté celui-ci, que je puis regarder comme à moi. Personne ne peut désirer mon retour dam ma ii.itrie. I) ailleurs cette patrie est ici. Cette contrée appartient à l'Amérique, et j'y planterai le pavillon des Etals-Unis, sous lequel je navigue depuis 1777, et que je n'abandonnerai jamais.
— Je serais sans excuse si je vous abandonnais ici.
— F.h bien, je me déroberai à votre vigilance, et votre responsabilité sera à couvert.
— Et que dirai-je à vos connaissances quand elles me demanderont ce que vous èles devenu?
— Vous leur direz, répondit Marbre avec amertume, que l'homme que l'on avait retrouvé autrefois est pe«lu de nouveau: mais vous atlacliez trop d'importance à ma personne. Mon aventure fournira tout au plus la matière d'un article de journal; elle aura, pour les abonnés, le même intérêt qu'un assassinat ou un empoisonnement.
— En y réfléchissant, repris-jc d'un air inquiet, je ne sais si vous trouverez ici des provisions suffisantes.
— N'ai-je pas mon fusil de chasse ? Vous me laisserez des munitions, et les navires qui passeront renouvelleront mes subsistances. J'ai des porcs et de la volaille, des tonneaux de sucre et des légumes secs. Je juiis planter, pêcher, chasser, faire des haies avec les cordages du navire échoué. 11 vous reste un bois.senu de blé de Turquie dont je puis ensemencer la plaine entre les bois. Je possède un eofl're d'outils, et j'ai acquis en naviguant quelques talents dans l'art du cliarpentier et du serrurier. Je ne vois pas ce qui me manque. Loin d'être à plaindre, je suis digne d'envie. 11 y a à Londres des milliers de malheureux qui échangeraient volontiers leurs rues populeuses et leur misère contre mon opulente solitude.
Je pensai qu'il était inutile de raisonner avec Marbre, et je confiai au temps le soin de lui ouvrir les yeux sur ses véritables intérêts. P>é.ininoiMs il persista, et anmiuça à l'équipugc l'intention de se fixer dans l'île qu il avait découverte.
Au bout d'une semaine nous eûmes embarqué sur le schooner toutes
SUR MER ET SDR TERRE
les marchandises dont on pouvait trouver le débit en Amérique. Sur le refus de M.irbrc, j"cn confiai le commandement à notre ancien troisième lieuteuant; j'écrivis aux armateurs, et j'ordonnai au capitaine du schoouer de mettre à la voile et de retourner à New-York par la route du cap Horn. Cependant la Crise avait été arrimée. Avant d'appareiller, je tentai un dernier effort pour ramener Marbre à de meilleurs sentiments. Je mis en avant le m.ijor Merlon, qui malheureusement avait employé trop d'arguments en faveur du projet de colonisation solitaire pour élre écouté quand il se ptonouçait dans un sens contraire. Tout fut inutile, et il me fallut céder à la bizarre fantaisie de Marbre.