‹ Œuvres compl`etes de Fenimore CooperChapitre 24 sur 280 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

Les mouvements du jour n'étaient pas en contradiction avec la tranquillité de la nuit. Mabel et Rosée-de-Juin eurent beau regarder par toutes les meurtrières , elles ne virent dans l'île aucune trace d'être vivant, à l'exception d'elles-mêmes. A la place oii Mac-Nab et ses camarades avaient préparé leurs repas , il y avait un feu couvert dont la fumée onduleuse semblait destinée à servir de leurre aux absents. Les huttes et leurs aleulours conservaient leurs anciennes dispositions.

Mabel tressaillit involontairement lorsque ses yeux , après avoir longtemps erré , s'arrêtèrent sur un groupe de trois hommes revêtus des uniformes écarlates du cinquante-cinquième, et .issis noncbalamnent sur le gazon comme s'ils eussent charmé leurs loisirs par un insoucieux entretien. La jeune fille frémit d'horreur en reconnaissant en eux trois cadavres inanimés. Ils étaient assez près du fort pour avoir échappé à une première investigation. Leurs membres roidis avaient été arrangés avec une révoltante ironie pour imiter l'attitude d'êtres vivants.

Quelque horrible que fût ce spectacle pour ceux qui pouvaient en découvrir l'affreux mensonge, les poses étaient si naturelles et combinées avec tant d'art qu'un observateur superficiel devait inLiilliblement «'y laisser prendre à la distance de deux ou trois cents pus. Rosée-de- Juin découvrit sur les bords du lac le quatrième soldat adossé à un arbuste , les pieds suspendus au-dessus de l'eau et tenant une ligne à la main. Les têtes scalpées étaient recouvertes de chapeaux, et l'on avait lavé avec soin toutes les traces de sang.

Mabel chancela à cette vue, qui choquait à la fois ses idées acquises et ses sentiments naturels; elle se laissa tomber sur un banc et se cacha le visage dans son tablier.

Rosée-de-Juin la rappela pour lui montrer le corps de Jennie , debout contre la porte d'une cabane , tenant un balai dans la main et la tête tournée du côté du groupe de soldats. La distance était trop grande pour qu'on distinguât exactement les traits; mais Mabel crut remarquer que la mâchoire avait été déprimée, et que la bouche contournée simulait un épouvantable rire.

.— Rosée-de-Juin 1 s'écria-t-elle , cela dépasse tout ce que j'avais entendu dire , tout ce que j'avais cru possible de la perfidie de vos compatriotes !

— Les Tuscaroras sont très-rusés, dit l'Indienne de manière à montrer qu'elle approuvait plutôt qu'elle ne condamn^iit l'emploi qu'on avait fait des cadavres.

— Eh quoi! vous n'êtes pas révoltée de cette profanation?

— Les soldats ne fout plus de mal maintenant; ils font du bien aux Iroquois. On a eu leurs chevelures , et on se sert maintenant de leurs corps, que l'on finira par brûler.

Ces paroles apprirent à Mabel psr quel immense intervalle elle était séparée de son amie , et elle fut quelque temps avant de pouvoir lui p.iilir; maii cette aversion niomtat.iiiée ne fut point remarquée de l'Indienne, qui s'occupait à préparer un simple déjeuner avec l'insensibilité que lui avait donnée l'habitude. Elle mangea de bon appétit, comme s'il ne fût rien arrive d'extraordin.iire , tandis que notre héroïne toucha à peine au modeste repas. Celle-ci brûlait d'un désir fiévreux de rtttre la tète aux meurtrières; elle s'en rapprochait sans cesse, et quoiqu'elle s'en retirât immédiatcnieut avec di'goût, elle y éti 1 ramenée par le moindre fnMement Uts feuilles, par les moindres sounirs du vent. Il y avait en eiïel quelque chose de solennel dans ce liel jésert, peuplé par dis morts qui parodiaient les vivants et qui •embkient s'abandonner négligemment au plaisir de l'existeuce rus-

tique. Mabel se figurait parfois qu'elle assistait à un carnaval de démons.

Pendant cette longue journée on ne vit ni Indiens ni Français, et la nuit s'étendit sur l'effrayante mascarade en vertu des lois invariibles auxquelles obéit la terre , indifférente aux misérables scènes qui se passent sur son sein.

La seconde nuit fut beaucoup plus calme que la première. Mabel s'endormit avec plus de confiance, car elle savait que son sort ne serait décidé qu'après le retour de son père; elle l'attendait le lendemain, et en s'éveillant elle s'élança à son observatoire pour juger de l'état des choses , de l'aspect du ciel et des pronostics du temps. L'horrible groupe reposait encore sur le gazon : le pêcheur, persévérant dans sa monotone récréation, avait toujours les jambes pendantes au-dessus de l'eau, et la figure de Jennie grimaçait toujours affreusement à 11 porte de la cabane; mais le temps avait changé : le vent soufflait du sud avec force , et quoique l'air fût doux , il contenait les principes d'un orage.

— Ma situation est de plus en plus difficile à supporter, dit Mabel; j'aimerais mieux voir l'ennemi que de contempler ce lugubre étalage de cadavres.

— Silence! ils viennent! Rosée-de-Juin entend des cris tels que ceux des guerriers qui scalpent leurs adversaires.

— Que voulez-vous dire? devons-nous encore assister à une nouvelle boucherie?

— Eau-Salée 1 s'écria l'Indienne en riant après avoir regardé par une meurtrière.

— Mon oncle ! grâce au ciel il vit encore ! Oh ! vous ne souffrirez pas qu'on le tue.

— La Rosée est une pauvre squa-w : quel guerrier ferait attention à ses paroles? Tête-de-Flèche le conduit ici.

Mabel vit en effet Cap et le quartier-maître entre les mains des sauvages, et amenés par une dizaine d'entre eux au pied du fort, qu'après cette capture ils savaient ne pouvoir contenir aucun homme; elle respirait à peine, lorsque toute la bande se rangea devant la porte. L'officier français vint s'y joindre, et tint conseil avec Tête de-Flèche ; puis tous deux eurent avec leurs prisonniers une conversation animée, à la suite de laquelle le quartier-maître dit à haute voix :

— Mabel , charmante Mabel, mettez la tête à la fenêtre et prenez pitié de notre situation. Nous sommes menacés d'une mort immédiate, si vous n'ouvrez aux vainqueurs. Attendrissez-vous donc , sinon , avant une demi-heure , nous aurons perdu la peau de nos crânes.

Le ton léger et impertinent de cette apostrophe fortifia Mabel dans 13 résolution de garder la place le plus longtemps possible.

— Parlez-moi, mon oncle, dit-elle, et faites-moi savoir ce qae je dois faire.

— Dieu soit loué ! cria maître Cap : le son de voire douce voix soulage mon cœur d'un pesant fardeau, car je craignais que vous eussiei partagé le sort de la pauvre Jennie. J'ai eu depuis vingt-quatre heures la poitrine aussi oppressée que si l'on y avait arrimé un tonneau de saumons de fer pour lest. Vous me demander ce que vous devez faire, mon enfant, et je ne sais que vous conseiller, quoique vous soyez la fille de ma propre sœur. Tout ce que je puis vous recommander, ma pauvre amie , c'est de maudire avec moi le jour oii nous avons vu cet étang d'eau douce.

— Mais, mon oncle, votre vie est-elle en danger? Pensez-vous que je doive ouvrir la porte?

— Un tour rond et deux demi-clefs font une amarre solide , et je ne conseillerais à personne étant hors des mains de ces enragés d'ouvrir n'importe quoi pour tomber en leur pouvoir. Quant au quartier-maître et à moi , nous sommes d'un certain âge , et comme pourrait vous le dire l'honnête Eclaireur, nous n'occupons pas une grande place dans la masse de l'espèce humaine. Il importe peu à mon compagnon de régler ses comptes cette année ou la suivante. Pour moi, si j'étais sur le pont d'un navire, je saurais ce qu'il y aurait à faire; mais dans ce désert je n'ai qu'ime chose à dire : c'est que , si j'étais derrière ces planches, les Indiens auraient de la peine à m'en arracher.

— N'écoutez pas votre oncle, interrompit Muir; le malheur dérange évidemment ses facultés, et il est loin de calculer toutes les exigences de la position. Nous sommes, je dois le reconnaître, entre les mains d'individus très-respectables , qui ne se permettront pas de violences à notre égard. Lf:s désastres qui sont arrivés sont des incidents ordinaires de la guerre, et n'indiquent pas que l'ennemi ait l'intention de maltraiter des prisonniers. iSi maître Cap ni moi n'avons à nous plaindre de maître Tête-de-Flèche, dont les vertus et la modération sont dignes d'un Spartiate. Cependant il faut vous rappeler que les Indiens ont des us.iges particuliers , et qu'on peut offrir nos chevelures en holocaustes aux mânes des victimes du combat, si vous ne nous sauvez par une capitulation.

— Je ferai mieux de rester dans le fort jusqu'à ce que le sort de l'île soit réglé. Nos ennemis ne peuvent s'inquiéter beaucoup de moi, sachant qu'ils n'ont rien à en craindre, et je préfère rester ici, ce qui convient à mon âge et à mon sexe.

L'ONTARIO

— S'il ne s'agissait que de votre convenance, Mabel, nous nous empresserions d'acquiescer à vos vœui ; mais ces messieurs s'imaginent que la possession du fort facilitera leurs opérations, et ils ont un vif désir de s'en emparer. Pour vous parler franchement, me trouvant ainsi que votre oncle dans une position très-épineuse , j'en ai éloigné les conséquences en faisant une capitulation verbale par laquelle je me suis engagé à rendre le blockhaus avec l'île entière. C'est la fortune de la guerre, il faut s'y soumellre. Ouvrez donc la porte, charmante Mabel, etcouiiez-vous aux soins d'hommes qui savent les égards dus à la beauté, à la vertu et au malheur. Il n'y a pas de courtisans qui soient plus complaisants que ce chef, ou plus familiarisés avec les ■ois de l'étiquette.

— Ke quittez pas le blockhaus, murmura Rosée-de-Juin, qui, placée aux cotés de .Mabel , observait tout ce qui se passait. Le blockhaus est bon ; on n'y est point scalpé.

IVotre héroïne était peu disposée à suivre ce conseil ; elle commençait à croire que le parti le plus sage était de se concilier l'ennemi par des concessions, au lieu de l'exaspérer par une aveugle résistance. Du moment que Muir et son oncle étaient au pouvoir des sauvages , et que ceux-ci connaissaient la faiblesse de la garnison, Mabel s'imaginait qu'ils allaient battre la porte en brèche ou se frajer un passage avec leurs haches.

Rosée-de-Juin, voyant son amie indécise, lui pressa la main avec ardeur, et lui lança des regards suppliants.

— Ils ne sont pas encore prisonniers, murmura-t-elle. Avant de les emmener prisonniers ou parlementera longtemps.

Mabel, s'armant de résolution, déclara formellement qu'elle ne voulait pas rendre la place. Ce fut le lieutenant Muir qui lui répondit, car maître Cap semblait vouloir s'abstenir.

— Madame .Mabel, dit Muir, vous oubliez la capitulation que j'ai faite en vertu de mon grade. L'honneur d'un serviteur de Sa Majesté , et par conséquent du roi lui-même, est présentement mis en jeu. Vous allez compromettre la réputation d'un militaire.

— Je sais, monsieur Bluir, que vous n'avez aucun commandement dans celte expédition; vous n'avez donc pas le droit de rendre le blockhaus. En outre , si j'ai bonne mémoire , j'ai entendu dire à mou père qu'un prisonnier perdait toute son autorité.

— Pur sophisme, charmante Mabel ! vos refus sont attentatoires à la dignité de la couronne , et discréditent la commission que le roi m'a donnée. Prenez la peine de réfléchir, pesez les faits, et vous ne persisterez pas dans vos intentions. Il faut se pièter à la circonstance.

— Oui, interrompit Cap, c'est une circonstance ; mais que le diable l'emporte !

— Ne faites pas attention à ce que vous dit votre oncle, cria Roséede-Juin, qui s'était assise dans uu coin de la chambre. Le blockhaus est bon ; on n'y est point scalpé.

— Je resterai ici, monsieur Muir, jusqu'au retour de mon père, qui doit revenir dans dix jours.

— Ah ! Mabel , cet artifice ne trompera pas les ennemis : ils sont instruits de tous nos plans par des moyens qui nous seraient incompréhensibles, si nous n'avions des soupçons trop fondés contre un malheureux jeune homme. Ils savent qu'avant le coucher du soleil le digne sergent et ses compagnons seront en leur puissance. Ne perdez donc point de temps; la soumission à la Providence est la première vertu du chrétien.

— Monsieur Muir, reprit Mabel avec fermeté, vous vous abusez sur la force de cette citadelle. Youlezvous voir ce que je pourrais faire pour la défendre, si j'en avais envie.

— Je ne m'en soucie pas, répondit le quartier- maître avec un accent écossais plus prononcé que de coutume, car l'émotion rendait toujours sa prononciation moins correcte.

— Que pensez-vous de cela? Regardez à la meurtrière de l'étage supérieur.

Aussitôt que Mabel eut parlé , tous les yeux se levèrent , et l'on vit sortir par l'ouverture d'une meurtrière le canon d'une formidable carabine. Rosée-de-Juin avait eu recours à cette ruse , dont le résultat ne trompa point son attente. Dès que les Indiens eurent aperçu l'arme fatale, ils firent des cabrioles en arrière, et en moins d'une minute ils étaient tous tapis dans les buissons. L'officier français regarda le canon de la carabine pour s'assurer qu'il n'était pas spécialement dirigé sur lui, et il prit froidement une prise de tabac. Comme Muir et Cap n'avuigut rien à craindre du blockhaus, ils ne se dérangèrent pas.

■— Soyez sage , ma jolie Mabel ! soyez sage ! s'écria le quartiermaître ; ne provoquez pas uue lutte inutile. Par tous les rois d'Ecosse! quel être altéré de sang avez-vous enfermé avec vous dans celle tour de bois ? Il y a de la magie là-dedaus, et notre honneur exige des explicaticins.

— Que penseriez-vous de l'Eclaireur pour défendre un poste aussi imprenable? cria Mabel, se permettaut une phrase ambiguë fort excusable dans un pareil moment.

— Ménagez des malheureux , charmante Mabel. Ne confondez pas les serviteurs du roi avec ses ennemis. Si l'Eclaireur est vraiment dans le blockhaus, qu'il parle, et nous entamerons directement les négociations avec lui. Il nous considère comme amis , et notre rivalité même est une garantie pour moi, puisque l'amour pour une même femme atteste une communauté de goûts et de sentiments.

Les autres assistants ne parurent pas avoir tant de confiance dans les dispositions amicales de l'Eclaireur, car le Français lui-même, qui avait fait jusqu'alors bonne contenance, recula à ce terrible nom. C était un homme de fer, accoutumé depuis longtemps aux dangers exceptionnels des guerres d'Amérique ; mais il avait entendu parler du tueur de daims, dont la réputation était aussi bien établie sur toute la frontière que celle de Marlborough en Europe. Il avait si peu d'envie de s'y exposer , qu'il ne dédaigna pas de décamper en invitant ses deux prisonniers à le suivre. Mabel était trop heureuse d'être délivrée de ses ennemis pour gémir du départ de ses compatriotes. Pendant que maître Cap s'éloignait à regret, elle lui prodigua des témoignages d'affection , et lui envoya des baisers avec la main.

L'ennemi renonça provisoirement à tous ses projets sur le blockhaus. Rosée-de-Juin , qui était montée au grenier pour mieux voir, annonça que toute la bande s'était réunie pour manger dans une partie boisée de l'île, et que les deux prisonniers prenaient part au festin avec la plus complète insoucianee. Cette nouvelle donna du courage à Mabel, qui se mit à chercher les moyens de s'évader, ou du moins de faire connaître au sergent l'embuscade oii il allait tomber. Il devait revenir dans l'après-midi, et un seul instant d'avance ou de retard pouvait décider de son sort- Plusieurs heures s'écoulèrent : l'île était toujours ensevelie dans la paix la plus profonde. Le jour tirait à sa fin , et cependant Mabel n'avait rien décidé : Rosée-de-Juin était dans le soubassement à préparer le dîner, et Mabel était montée au faîte de l'édifice, qui était garni d'une plate-forme à laquelle on arrivait par une trappe. De là on dominait l'île entière, à l'exception de quelques points qui étaient masqués par la cime des arbres. La jeune tille n'osa se hasarder sur la plateforme, de peur qu'il ne prit fantaisie à quelque sauvage de lui envoyer une balle : elle passa seulement la tête en dehors de la trappe , et employa l'après-midi à examiner les différents bras d'eau qui environnaient l'île ; elle était comme la saur Aune au sommet du donjon de la Barbe- Bleue.

Le soleil disparaissait à l'horizon, et l'on n'avait aucune nouvelle des embarcations, quand Mabel monta pour la dernière fois à son belvédère; elle espérait que le détachement reviendrait dans les ténèbres, ce qui rendrait l'embuscade des Indiens moins dangereuse, et lui \>ermeltrait peut-être de faire, à l'aide du feu, quelque signal intelligible. Ses yeux firent avec soin le tour de l'horizon, et elle allait se retirer, lorsqu'un objet nouveau frappa ses regards. Les îles étaient si voisines les unes des autres qu'on distinguait à la fois six ou huit des canaux qui les séparaient. Sur l'un d'eux , presque entièrement caché par les taillis des rivages, flottait une pirogue d'ccorce montée par un homme. Convaincue qu'un signal pouvait avoir son utilité si c'était un ennemi, et n'avait aucun inconvénient si c'était un ami , la jeune fille arbora pour l'étranger un petit pavillon qu'elle avait préparé pour son père, en ayant soin de ne pas l'ofirir aux regards des habitants de l'île.

Mabel avait en vain répété huit ou dix fois ce signe de reconnaissance, et elle commençait à se désespérer, quand l'homme qui montait la pirogue répondit en agitant sa pagaye et se découvrit assez pour qu'on pût reconnaître Ching.ichgook. C'était donc un protecteur qui avait autant de capacité que de bon vouloir.

A partir de ce moment, Mabel fut entièrement ranimée ; le Mohicaa l'avait vue, il devait l'avoir reconnue; et, sans doute, aussitôt que les ténèbres seraient complètes , il ferait les démarches nécessaires pour la délivrer. Elle pouvait compter sur l'adresse et la prudence du vieux chef, dont les .illures circonspectes prouvaient qu'il était instruit de la présence de l'ennemi.

Rosée-de-Juin devenait un obstacle ; malgré la sympathie qu'elle avait témoignée à son amie blanche, elle était trop dévouée aux intérêts de sa tribu , pour laisser entrer dans le blockhaus un Indien d'une race hostile , ou pour souffrir que Mabel , en sortant de la forteresse , déjouât les plans de Tète-de-Flèche.

La demi-heure qui suivit la découverte du Serpent fut la plus pénible de l'existence de Mabel Dunham. Tous les moyens d'accomplir ses projets se trouvaient à sa portée, et cependant elle ne pouvait y atteindre. Sachant que la douceur féminine de la jeune Iroquoise n'excluait ni le sang-froid, ni la résolution, elle arriva naturellement à conclure que .on unique ressource était de tromper sa fidèle compagne. Une femme aussi franche, aussi pure de cœur, aussi naïve que Mabel Dunham, avait peine à se décider à une perfidie ; mais il s'agis sait de la vie de son père et d intérêts qui auraient écarté de plus grands scrupules.

Dès qu'il fut nuit, le cœur de Maliel battit avec plus de violence, et dans re.sp,ice d'une heure, elle changea de plan plusieurs fois. Elle était convaincue que Clii.g.icligook nu t. rderait pas à se présenter à la perle; mais couuiicul Svisurcr do sa présence, comment le f.iire

entrer sans donner l'alarme à sa vigilante compagne? Il fallait néanmoins prendre une prompte résolution , car le Mohican pouvait se montrer et disparaître avant qu'elle fût prête à le recevoir. Il eût été dangereux pour lui de rester trop longtemps dans l'île , el il devenait nécessaire d'adopter un parti quelconque , fùt-U contraire à la prudence.

Après avoir ruminé divers projets, Mabel se rapprocha de son amie, et lui dit avec tout le calme dont elle était susceptible :

— Vos compatriotes s'imaginent maintenant que l'Eclaireur est dans le fort; pensez-vous qu'ils viendront y mettre le feu?

— Je ne le crois pas. On ne brûlera pas le blockhaus. Le blockhaus est bon; on n'y est pas scalpé.

— C'est ce que nous ignorons, Rosée-de-]uin. Les Indiens se cachent, parce qu'ils croient à ce que je leur ai dit de la présence du guide.

— C'est cette présence qui leur fait peur. Mais la crainte vient vite, et s'en va de même. Elle a déterminé leur fuite; le courage leur reviendra. La crainte trouble l'esprit des guerriers , aussi bien que celui des jeunes filles.

Là-dessus, Rosée-de-Juin se mit à rire , comme pouvait le faire une personne de son seie, en ayant l'esprit traversé par une idée plaisante.

— Je suis inquiète, la Rosée, et je vous prie de monter à la plateforme pour voir encore ce qui se passe dans l'île , et vous assurer qu'on ne complote rien contre nous. Vous devez mieux que moi distinguer les indices de ce que préparent vos compatriotes.

— La Rosée ira, puisque le Lys le désire; mais nous savons bien que les Indiens dorment et qu'ils attendent votre père. Les guerriers mangent , boivent et dorment toujours quand ils ne sont pas dans le sentier de la guerre. Alors, ils ne mangent pas, ils ne boivent pas, ils ne dorment pas. Eu ce moment , ils se livrent au repos.

— Puisse-t-il en être ainsi! mais montez , ma chère amie, et regardez bien de tous côtés. Le danger peut venir à l'instant oii on s'y attend le moins.

Rosée-de-Juin se leva, et se prépara à monter sur la plate-forme; mais elle s'arrêta quand elle eut mis le pied sur le premier barreau de l'échelle. Le cœur de Mabel palpita avec tant de violence, qu'elle craignit que son trouble ne fût remarqué; elle se figura que ses véritables intentions avaient été devinées par son amie. Elle avait raison jusqu'à un certain point, puisque la femme indienne réfléchissait sur l'opportunité de sa démarche. L'idée que Mabel voulait s'enfuir lui avait d'abord passé par l'esprit; mais elle s'élait dit que le visage pâle était dans l'impossibilité de sortir de l'île, et que le blockhaus était encore le lieu de refuge le plus sûr. La seconde pensée qui lui vint fut que la fille du sergent avait reçu de loin l'arrivée prochaine de son père. Mais celte pensée ne dur-i qu'un instant. Roséc-de-Juin a\'ait une pauvre opinion de la capacité de sa coiupiigne en uiutière de découverte ; elle la jugeait hors d'état de comprendre des symptômes qui avaient échappé à sa propre sagacité; elle avait pour elle le même dédain qu'une femme du grand monde pour sa camériste.

Aucune autre objection ne s'étant présentée à son esprit , Roséede-Juin gravit lentement les degrés. A l'instant oîi elle atteignait l'étage supérieur , une heureuse conception dont les résultats étaient inappréciables s'ofl'rit rapidement à notre héroïne.

— Je vais descendre , dit-elle , et écouter à la porte pendant que vous serez sur le toit. De cette manière nous serons toutes deux aux aguets, vous en haut et moi en bas.

C'était , aux yeux de l'Iroquoise , une précaution inutile , puisque personne ne pouvait pénétrer dans le fort sans l'intervention de celles qui l'occupaient, et que les dangers du dehors ne pouvaient se déclarer sans avertissement préal.ble. Cependant la iiroposition fut faite avec une apparence de franchise; aussi fut-elle accueillie sans défiance et attribuée simplement à l'ignorance et à l'ioquiétuile de Mabel. Celle-ci eut la faculté de descendre pendant que son alliée s'acheminait vers le toit. La dislance entre les deux jeunes filles était trop grande pour qu'il leur fût possible de continuer la conversation. Pendant quelque temps l'une fut occupée à percer du rtgard les épaisses ténèbres de la nuit, et l'autre à écouter à la porte avec tant d'attention que l'ouïe absprbait toutes ses facultés.

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