‹ Œuvres compl`etes de Fenimore CooperChapitre 231 sur 280 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

Le monde , obéissant aux volontés divines, Sème sa route de ruines, Et, dans son cours déterminé,

Nous laisse seulement ce qu'il n'a pas donné.

LCST.

La résolution de mon vieil ami étant inébranlable, il fallait du moins songer à son bien-être et à sa sûreté. Avec les planches qui restaient dans le cbanlier, nous lui bàlimes une cabane solide, et propre à lui offrir un abri contre les orages des tropiques. On donna à cette construction douze pieds de large sur six de long. On y perça trois fenêtres et une porte, qui fut assujettie par des gonds. La chaleur du climat rendait une cheminée inutile ; mais, à peu de distance de la cabane, nous plaçâmes sous un auvent la cambuse de la Pauline. Nous entourâmes aussi de pieux et de cordages un terrain de deux acres d'étendue, dont le sol était fertile et eu plein soleil. Marbre savait un peu de jardinage. J'eus le triste plaisir de le voir houer son potager, et de l'ensemencer de mes mains avant de mettre à la voile. Ou y mit du blé , des pommes de terre , des pois , des haricots et des radis , et d'autres légumes dont on trouva les graines dans le jardin français. INoiiS transportâmes divers objets de ta Pauline auprès de la maison de Marbre. 11 se plaignait de ce que nous ne lui laisserions rien à faire , mais il ne pouvait s'empêcher d'être touché de l'intérêt que nous lui témoignions.

Les Français avaient abandonné leur chaloupe, qui était grande, doublée en cuivre, et gréée en lougre. Je la mis en état de naviguer sur cette mer tranquille et de transporter Marbre dans une autre île, s'il ava.l envie d'abandonner sa solitude. J'y plaçai deux mâts avec deux voiles, des vergues et des écoules. A quelques pouces au-dessous du plat-bord , je fis clouer solidement une corde qui faisait le tour de la Irèle embarcation. J'y attachai des garants, garnis d'œillels k leur extrémité; un câble passait dans ces œillets et dans ceux, de plusieurs éponlilles fixées sur les bancs. Je complétai ces mesures de précautions avec des prelarls goudronnés, de sorte qu'une vague pouvait défeiler sur la chaloupe sans la submerger.

Pendant que je m'occupais de ces préparatifs , Marbre me surveillait attentivement. La veiile de mon départ, au soir, il me prit le bras d'une main tremblante , et m'emmena à l'écart. Le voyant attendri , je conçus l'espérance qu'il allait m'annoncer un changement de résolution.

— Dieu vous garde, Jliles! me dit-il d'une voix entrecoupée. Vous seul me feriez regretter le monde, et j'aurai un grand plaisir à recevoir de vos nouvelles.

— Et comment, mon cher ami?

— C'est vrai , les communications sont difficiles entre New-York et celte île. Je sais que, lorsque vous aurez disparu , je serai séparé du reste du monde prol)ab!emcnt pour toujours; mais, qu'importe ! je n'ai plus beaucoup de temps à passer sur cette terre. Hier, miss Merton m'a donné sa Bible , et , à ma prière , elle m'a rLonlré le passage où il est question de Moïse. Je comprenJs maintenant pourquoi l'on m'a donné ce nom.

— Mais Moïse n'a pas jugé nécessaire de se réfugier dans une Ue inhabitée, uniquement parce que ses parents l'avaient abandonné.

— Ce .Moïse n'avait aucun motif pour rougir de ses parents C'était seulement par crainte qu'on l'avait exposé ; et puis il n'avait pas laissé surprendre par les Français un grus navire comme la Crise, montée par quarante hommes d'équipage.

— Allons, Marbre , vous avez trop de bon sens pour parler ainsi. Heureusement il n'est pas encore trop lard pour vous faire changer d'avis.

Tel fut le début du dernier effort que je tentai pour convaincre mon ami ; mais il y résista avec opiniâtreté. En le quittant, je lui rappelai la nécessité de profiter du \ ent jour mettre à la voile le lendemain matin.

— Je le sais, répondit-il. Il est inutile de me le répéter. 'Vos gens sont déjà à l'icuvrc. ^ oici Nab qui vient vous annoncer que le canot va partir. Je vais passer une première nuit à terre; demain vous voudrez sans doute serrer pour la dernière fois la main d'un vieux cama-

rade , et vous me trouverez sur le rivage, bonsoir. Jlais, avant de nous séparer, je veui vous remercier des effets que vous avez fait porter dans ma hutte. Je n'eu avais pas besoin; car j'ai assez de fil et d'aiguilles pour rempLr une boutique de fripier, et la vieille toile qu'ont laissée les Français me fournira des vêtements pour le reste de mes jours. I onsoir. mon cher enfant, que Dieu vous bénisse !

Malgré l'obscurité , je vis que les yeux de M. Marbre étaient humides, et je sentis ses mains trembler dans les miennes. Je le quitt;ii convaincu qu'une nuit passée dans la solitude lui ferait passer le goût de la vie d'anachorète.

A mon retour sur la Crise , je donnai des ordres pour désaffourcher à la pointe du jour. J'avais investi Talcolt du grade de premier lieutenant , et pris pour second lieutenant un Philadelphien , dont l'unique défaut était un goût prononcé pour les boissons alcooliques. Avant de démarrer, je me rendis à terre. Les poules et les cochons étaient déjà rassemblés près de la porte de la hutte ; mais M. Marbre n'était pas là pour leur donner leur nourriture accoutumée, t-a cabane était vide !... Je supposai qu'après une nuit d'insomnie il était sorti pour jouir de la fraîcheur réparatrice du matin. Je le cherchai dans le bois voisin, le long du rivage, dans tous les lieux qu'il fréquentait; mais je ne vis nulle part la trace de ses pas. En jetant par hasard les yeux sur le lac , je remarquai que la chaloupe française n'y était plus, quoique je l'eusse laissée la veille amarrée avec un grappin assez solidement pour qu'elle ne pût être dérangée par un homme seul. Je relournai promplemcnt à bord, et commandai une revue générale. Tous les matelots étaient à leur poste. Ainsi M. Marbre aviiit seul détaché et emmené la chaloupe. Je montai dans les hunes, et du haut des barres traversières du grand hunier je promenai mes regards sur toute l'étendue de l'île et des eaux qui l'entouraient. Je n'aperçus ni 31. Marbre ni la chaloupe. Peut-être l'avait-il cachée derrière les débris de la Pauline} mais, en ce cas, il avait dû préalablement amener les mâts.

Cependant on avait levé notre dernière ancre , et la Crise avait le cap vers le goulet. Tout eu surveillant le pilote , je continuai à chercher des yeux le solitaire et son embarcation. J'envoyai inutilement un canot près du navire échoué. Après de vaines recherches et une conférence avec Talcolt, je demeurai presque convaincu que notre ami , se repentant de sa rïsolution , mais retenu loin de nous par une faus;e honte, s'était aventuré en mer pour gagner une île voisine. Cependant nous ne pouvions distinguer au large rien qui ressemblât à une embarcation. Une seule fois, du haut de la vergue de kakatoès, je distinguai sur l'Océan , droit au vent, un point obscur qui avait quelque analogie avec la voile d'une chaloupe. Mais il y avait tant d'oiseau» de mer qui voltigeaient aux rayons du soleil que je fus forcé d'admettre malgré moi que ce pouvait être l'un d'eux , et je fus forcé de ra'arrêter à cette supposition.

A midi, malgré mes justes inquiétudes, je donnai l'ordre de brasser carré et de continuer notre voyage. Le navire s'éloigna rapidement de la côte, et à deux heures la ligne de cocotiers qui bornait l'horizon s'enfonça complètement sous l'extièiue limitedcs vagues tumultueuses. Dès ce moment je renonçai à tout espoir de revoir M. Moïse Marbre ; mais cette circonstance répandit parmi nous une mélancolie qui dura plusieurs jours.

— II est fâcheux , me dit à table le major Merton , que l'orgueil ait empêché M. Marbre de reconnaître son erreur; nous l'aurions conduit à Canton , où il aurait pu vous quitter et passer à bord d'un autre navire.

— Comme nous comptons le faire, ajouta E;cilie avec une intention marquée. 11 est temps d'épargner au capitaine Wallingford les embarras que lui cause notre présence.

— Quoi ! miss Merton, répliquai-je précipitamment, votre charmante société peut-elle être un embarras pour moi? Puisque M. Le Compte vous a réservé un logement commode et que vous ne manquez de rien , je n'ai pas de motif pour rje priver du plaisir de votre compagnie.

Emilie parut enchantée de ce compliment, et son père reprit d'un ton pensif :

— Je vous dois cerlainement mille excuses pour la peine que nous vous donnons; et je suis d'autant plus reconnaissant que vous avez manifesté l'intention de n'accepter aucune indemnité. Aussitôt que nous serons en Chine , je m'empresserai de m'embarquer sur le premier navire anglais qui voudra bien nous recevoir.

Cette déclaration parut attrister Emilie; mais, quoiqtie je protestasse contre les intentions du major, je ne pouvais m'y opposer, puisque ni l'Angleterre ni Bombay ne se trouvaient sur notre route. Je voulus au moins profiler des moments que j'avais encore à passer dans la société des Merton. Le major, sans être brillant, avait l'esprit cultivé, et mes rapports avec Emilie me faisaient perdre celle rudesse particulière aux marins, pour y substituer quelques-unes des qualités de 1 homme du monde. C'est grâce à elle que j'ai acquis un eertaiQ aplomb et que j'ai cessé d'être timide dans la société des femmes.

Je débarquai mes passagers à Wampoa en leur faisant promettre de me revoir avant mon départ. Je vendis facilement mes peaux de loutres et mon bois de sandal à des conditions très-avantageuses. J'achetai des thés , des nankins , des porcelaines et autres olijels indiqués dens les instructions du capitaine Vv'illiams. Je fis aussi pour mon

propre compte des acquisition» que je destinai par anticipation à la iuture maîtresse de Clawbonny. Les marchandises indigènes se trouvaient à bas prix , de sorte que je devais recueillir l'honneur qui s'attaclie à un voyage fructueux.

Quand j'eus terminé mes opérations, après deux mois d'un travail assidu, je me hàlai d'aller prendre conf;é du major et de sa fille. Je trouvai Emilie seule , et , quand je lui annonçai mon prochain départ, cile en fut sensiblement aflectée.

— Dieu sait, miss Merton, si nous nous reverroDs jamais! lui dis-jc avec émotion.

Je ferai observer à mes lecteurs que je suis maintenant un vieillard, et que la vanité à perdu sur moi tout son empire. Ainsi, quand je rapporte les impressions favorables que j'ai produites sur les autres , je puis rac dire affranchi des faiblesses de l'humanité. Emilie tressaillit et devint pâle lorsque je lui parlai de la durée prob.ible de notre séparation. Sa jolie main trembla au point qu'elle essayait en vain de roanier l'aiguille. D'ordinaire si calme et si maîtresse d'elle-même , la

il. Lo CjDipIe capitaine de la Pauline.

rliarinanle fille était en proie à une agitation inusitée. Ce n'est qu'aujourd'hui que je me rends compte des motifs qui m'empêchèrent de me jeter à ses pieds pour la supplier de me suivre en Amérique; mais, en rcfléi hissant fioideineiit à celte scène quelques jours apns , je fus émerveillé de mou stoïcisme. Je n'aflirmcrai pas que j'aliribuasse à moi seul le trouble d'Emilie ; cependant j'avoue que je ne pouvais l'expliquer d'aucune autre manière aussi agréable pour moi.

L'arrivée du major Merton nous rappela la nécessité de paraître calmes. 11 avait l'air tellement inquiet que je lui demandai s'il éprouvait quelque indisposition.

— Je souIVre toujours, répondit-il, et mon médecin m'a dit franchement que, si je ne passais pas au plus vite dans uu climat froid , je n'avais pas six mois à vivre.

— Eh bien! m'écriai-je avec un empressement qui prouvait ma sincérité, partez avec moi! Gr.ice au ciel, il n'est pas trop tard pour vous le proiioser ; je mets à la voile demain malin.

— Ou me détend d'aller ii bombay, poursuivit le major. Il faut que je renonce à ma place.

— Tant mieux, monsieur! Dans quatre ou cinq mois je vous débarquerai il INew-Vork, où vous trouverez une tein])éralure assez froide pour vous guérir de toutes sortes de maladies. Vous serez à bord à titre d'hôte et non de passager.

— Je vous remercie de votre générosité; mais peut-être ue serat-ellc p.n (lu p.oûtde vos armateurs.

— ils uûut rien a ui'objeclcr. D'après le conli\.t jiasié avec cu\ ,

l'argent payé par les passagers me revient. On retient seuteuicui une faible somme pour les vivres et l'eau du navire ; mais, dans le cas où ils l'exigeraicut, vous la leur donnerez. Elle s'élèvera tout au plus à cent dollars.

— A cette condition , j'accepte votre offre; seulement, comme je désire arriver au plus vite en Angleterre , je vous prie de me dire si vous rehàcherez à Sainte-Hélène.

— Rien n'est plus facile si vous le désirez. Cette relâche sera même utile à la santé de l'équipage.

— En ce cas , Miles , notre marché est conclu ; je serai prêt demain matin.

Cet arrangement rendit à Emilie toute sa sérénité. Moi-même je me sentis soulagé d'un fardeau; car la fille du major occupait, sinon mon cœur, du moins mon imagination. Talcott fut aussi enchanté que moi d'apprendre que nous jouirions encore de la société des Merton. IVous mîmes à la voile à l'heure convenue, et l'on conçoit aisément que nous passâmes sur la dunette la plus grande partie de ce voyage long et monotone. Je jouais passablement du violon et de la flûte ; Talcotl connaissait ce dernier instrument, et nous fîmes des trios délicieux.

Dans le détroit de la Sonde , je recommandai aux matelots une surveillance assidue ; car ces parages étaient toujours infestés de pirates. Je supposais avec raison qu'il nous serait impossible de les éviter. Effectivement Talcott vint me réveiller un matin , et me cria : — Levezvous, capitaine Wallingford, les coquins se ])rcsseut autour de nous comme des corbeaux autour d'une proie, et malheureusement le vcnl accalmit. Je me précipitai sur le pont, où tout l'équipage était déjà rassemblé. Le major Merton avait braqué sa lunette sur les ennemis, et les deux lieutenants détachaient les canons. L'Océan semblait couvert d'agresseurs, et le major me dit qu'il n'avait pas compté moins de vingt-huit praui , dont quelques-uns avaient de l'artillerie. Tous mes gens, pleins de confiance dans la force de ta Crise, se préparaient à une vigoureuse résistance. INabuchodonosor montrait uu visage radieux, et semblait regarder comme une plaisanterie le combat qui allait s'engager ; et pourtant ce nègre n'osait pas visiter jiendant la nuil certaines localités de Clawbonny. Je suis même convaincu qu'aucun motif n'aurait pu le déterminer à traverser un cimetière, même en plein midi : mélange bizarre de courage héroïque et de crainte superstitieuse !

La flottille agissait de concert , et douze pièces de canon , qui furent dirigées à la fois contre la Crise, nous firent éprouver quelques avaries. Comme pour nous barrer le passage, le plus grand nombre des praux s'était placé à notre avant. Ceux qui étaient à l'arrière et par notre hanche formaient une ligne de bataille beaucoup moins serrée. J'ordonnai de carguerla grande voile et de mettre du monde aux cargues de la voile de briganlinc. Les matelots employés à cette manœuvre furent pris exclusivement dans la batterie de tribord. Quand tout fut prêt, je mis la barre au vent; ta Crise vira sur sa quille et boulina facilement. En même temps la bordée de bâbord, chargée à mitraille, fut dirigée sur le gros des embarcations ennemiis. Au.ssilôl qu'on eut orienté et changé les amures , nous ouvrîmes le feu à bâbord et à tribord pour forcer les praux qui étaient à l'avant à abandonner leur position. Au bout de vingt minutes, tous les pirates étaient réunis à l'ouest , et c'était un grand avautape pou/ nous ; car nous pouvions les foudroyer d'une seule bordée. J'ai oublié de dire que le vent venait du sud.

La Crise déploya les basses voiles et les kakatoès , afin de gagner au vent. Six des praux résolurent de nous en empêcher en serrant le vent, et essayèrent de passer devant nos bossoirs. Le navire continua sa route comme pour les séparer du reste de la flottille, l'uis tout à coup il s'écarta d'environ trois points , et porta au centre même des forces ennemies. Les pirates , surpris de notre manœuvre , nous livrèrent passage , et nous traversâmes la flottille en la couvrant de mitraille et de charges en grappes. Trois ou quatre praux s'approchèrent de nous et firent mine de nous accoster; mais, pour les repousser, je ne jugeai pas à propos de déranger les canonniers, qui chargeaient et tiraient avec autant d'ardeur que de succès. Les pirates ne tentèrent pas de nous suivre. Quand la fumée se dissipa , je les vis à quelque distance à l'arrière, et dans un désordre qu'avaient causé les effets de notre artillerie. L'une des embarcations avait été coulée bas , et cinq ou six autres étaient réunies autour d'elle pour recueillir l'équipage ; trois autres avaient reçu des boulets dans leurs mâts. J'ai appris dans un voyage ultérieur que les assaillants avaient perdu quarantesept hommes. jN'ous eûmes quelques agrès endommagés; l'un de nos matelots mourut au Cap, moins par suite de ses blessures que faute d'un bon traitement chirurgical. ÎSabuchoilonosor fut aussi blessé, mais assez légèrement pour être rétabli à notre arrivée à Sainte-Hélène.

11 n'y avait point de vaisseau anglais dans ce port, et mes pass.igers durent se résigner à nous accompagner jusqu'à iNew-York. Tout le monde fut ravi de garder à bord Emilie, qui avait montré le plus grand sang-froid dans notre échauffourée avec les pirates. Les matelots prétendirent qu'elle nous portait bonheur, oubliant que la pauvre enfant avait été amenée par uuc suite de chances contraires à la si!;;aliou où elle se trouvait.

SUR MER ET SUR TERRE

CHAriTRE XXI,

A quoi bon des vœux superflus?

A quoi bon regretter la jeunesse ou la gloire? Puisque nos amis ne sont plus, Buvons du moins à leur mémoire.

!Voiis arrivâmes à New-York par un beau jour du mois de juin 1802. In enlraiit dans le port de New-York, que quelques Américains enthousiaôlfs ont comparé à la baie de Naples, i'cludiai avec intérêt la

Promenade du major Merton et de sa fille dans l'Ile de Marbre.

physionomie de mes compai^nons ; car j'éprouvais un désir juvénil ne connaître l'opinion des étrangers sur ma patrie. Le major ne sembla |)as frappé de la beauté du paysage; mais, soit par une satisfaction réelle, soit pour plaire à son hôte, Emilie fit éclater de vils transports. I.e navire était à la hauteur de Bcdlow, et le pilote commençait à diminuer de voiles quand un schooner vint à passer devant nous. Au même instant j'entendis une exclamation de Nabuchodouosor, qui était occupé à ferler les perroquets volants.

— Qu'avez-vous à crier ainsi? lui dis-je avec emportement. Faites silence, monsieur, ou je vous apprendrai à vous taire.

— Monsieur Miles , s'écria le nègre en montrant avec vivacité le schooner, voici la Folty!

C'était en effet le navire construit par M. Le Compte , et je le hélai immédiatement.

— Ohé , la Polly !

— Ohé !

— Où allez-vous? Quand êtes-vous revenu de la mer Pacifique?

— Nous sommes en charge pour la Martinique. Il v a six mois que la l'ully est arrivée des mers du Sud. Nous avons fait depuis deux voyages aux Grandes-Indes.

j'avais donc la certitude que les armateurs avaient reçu de mes nouvelles. En effet, dès que la Crise fut entrée dans IHudson , deux des principaux membres de notre maison de commerce vinrent à bord dans un canot. Si l'amiral Nelson, après la bataille d'Aboukir, avait pu annoncer lui-même sa victoire au roi d'Angleterre, il n'aurait pas reçu un accueil plus flatteur que celui qui me fut fait par les deux armateurs. A chaque phrase on me donnait du capitaine; on m'adressait à la fois des éloges et des questions sur la valeur de la cargaison, si bien que je ne savais à quoi répondre. Les doux négociants m'invitèrent eu même temps à dîner pour le lendemain , et comme je m'excusai sur mes occuiiaàuiis, ils rcivoyèi-cnt rinvilaliou de jour eu joar jusqu'à

ce que j'eusse accepté. Quand ou apporte de l'or, ou est toujours le bienvenu.

Je donnai à l'équipage la permission d'aller passer la nuit à terre, et mes gens débarquèrent au milieu d'un cercle d'aubergistes prévenants et empressés. Le matelot qui a devant lui trois années de paye est une espèce de Rothschild dans la banque maritime. Quoique nos hommes n'eussent encore reçu un dollar vaillant, toulcs les harpies qui les assaillaient savaient que leurs avances étaient hypothéquées sur la cargaison.

L'Angleterre et les Anglais avaient alors une influence remarquable dans toute l'Amérique, principalement à New-York, oii un major anglais retraité était une sorte de gentilhomme au milieu des classes élevées. J'ai vu beaucoup de ces quasi-lords dont les titres de noblesse n'étaient que des commissions de capitaines ou de lieutenants signées par le roi de la Grande-brelagne. Il n'est donc pas étonnant que le jmajor Merton et Emilie fussent parfaitement reçus à leur arrivée, d'autant plus que leurs aventures avaient quelque chose de romanesque. L'un des armateurs leur offrit un logement convenable avec un empressement qui s'explique par l'importance qu'avait conservée notre ancienne métropole parmi cette élile de la société, qui avait soutenu la couronne pendant la guerre de l'indépendance. Je m'habillai, et je me rendis à terre, suivi de Nabuchodouosor. Mon projet était de passer au bureau de mes armateurs pour y recevoir des lettres, y répondre, et envoyer le nègre à Clawbonny avec la nouvelle de mon retour. L'heure à laquelle je passai près la batterie était celle de la promenade, et il y avait assez de jolies femmes pour me retenir un moment. J'errai quelque temps sous les arbres en regardant à droite et à gauche, suivi de Nabuchodouosor, qui poussait des cris d'admiration à la vue des Vénus noires occupées à promener les enfants de leurs maîtres. Je remarquai dans la foule deux jeunes gens vêtus simplement, mais avec un goût qui indiquait la classe aisée. Le jeune homme n'avait rien de remarquable, sauf une bruyante vivacité qui ne paraissait pas déplaire

André Drewelt était l'adorateur avoué ds Lucie Uardingo,

à sa belle compagne , à en juger par la manière dont ses dents éclatantes comme les perles de mon collier scintillaient entre des lèvres de corail. Un mélange de délicatesse féminine et de santé florissante, une démarche légère et gracieuse, un extérieur oii se peignaient le bonheur et la bienveillance, tout contribuait à faire de cette femme une charmante créature... Elle avait cette distinction qui est autant le résultat des sentiments naturels que le fruit de l'art et des rapports sociaux. Je ne pouv.iis deviner ce que son cavalier lui disait, mais je les pris pour deux amants dont .meun nuage ne troublait la félicité. Mon nègre lui-même les remarqua, et pour mieux les examiner il cessa de regarder les Vénus au teint d'éJU^«.

Je ne pouvais pas liifii distingiicr les traits de l'aimnble jeune femme; j'avuii vu seulement qu'elle avait des jeux d'un bleu loiicé, dout le ivi|ard rapide me fascina quand je paasai auprès d'elle. Tout à coup j'entejidis une voix dont le son me fil tressaillir. Ce seul mot : — Miles! prononcé avec une expression pénétrante, suflit pour me faire reconnaître Lucie Hardingc. ïreniblante, incertaine, pâlissant et rougissant tour à tour, elle ne savait si elle devait suivre ou réprimer son impulsion ; sa physionomie dénotait à la fois l'espérance, la ci'ainte, le doute, le sentiment, la méfiance et la pudeur.

— Lucie! est-ce bien vous? Est-ce vous dont j'admirais la beauté sans vous reconnaître ?

J'aurais passé une semaine à composer une salutation flatteuse, qu'il m'eût été difficile de mieux réussir. Je poursuivis l'œuvre que j'avais si bien commencée, et malgré les passants, malgré la gravité subite du joyeux cavalier de Lucie, je pressai cette tendre amie contre mon cœur, et lui donnai un baiser comme elle n'en avait jamais rec u. Les marins d'ordinaire ne font pas les choses à moitié, et j'y allai bon jeu, bon argent.

— Trêve, je vous prie, dit Lucie, rouge et confuse, en s'cfl'orcant de se dégager de mes étreintes. Voici Gr<ice. mon père et Taipert.

En eft'et, toute la famille était venue respirer l'air du soir en compagnie d'un certain André Drcwctt, compagnon d'études de Rupert et adorateur avoué de Lucie. Grâce s'écria également : — Miles! Mais au lieu de s'élancer vers moi pour reculer ensuite, comme l'avait fuit sa compagne, elle me sauta au cou et m'embrassa six ou huit fois de suite. Je pus remarquer que celte manifestation de tendresâe fraternelle eicitait la sympathie des passants.

Le bon M. Ilardinge oublia sans doute que j'étais maintenant plus grand que lui et bronzé par un long voyage, car il m'embrassa comme si j'eusse été un enfant, et donna un libre cours à ses larmes et à ses actions de grâces. J'étais tellement ému que je me hâtai, pour me remettre, de donner une poignée de main à Uupert, de la part duquel je n'aipréhcndais pas une démonstration aussi sentimentale. Nous nous hàlàmes de nous dérober aux yeux de la foule et de chercher un endroit plus convenable pour nous entretenir. M. Drewett, chemin faisant, dit à Lucie : — C'est un ami intime ou un proche parent, miss Ilardinge ?

— Oh! oui, répondit-elle, c'est à la fois un parent et un ami.

— Oserais-jc vous demander son nom?

— Son nom, monsieur Urewett, mais c'est Miles, notre cher Miles; vous nous avez sans doute entendu parler de Miles? Mais j'oublie que vous n'avez jamais été à Clawbonny... N'est-ce pas une heureuse surprise, ma chère Grâce?

Grâce serra la main de Lucie, et eut avec elle un colloque rapide, dont M. Drewett attendit la lin avec une patience qui me sembla digne d'éloges. Puis il ajouta :

— Vous étiez sur le point de me dire quelque chose, nii^s Hardinge?

— Moi! quoi donc? Je vous demande pardon, monsieur Drewett, mais je ne m'en souviens plus. Ah ! maintenant je me le rappelle, j'allais dire que c'est M. Miles Wallingford de Clawbonny, pupille de mon père et frère de Grâce.

— Et à quel dei;ré cst-il votre parent? poursuivit le jeune homme avec insistance.

— A quel degré? à un degré très-rapproché. C'est Toutes mes

idées sont confondues ce soir... il n'a aucun lien de parenté avec moi.

Là-dessus, M. Drcwelt jugea convenable de se retirer, et prit congé de nous avec une politesse étudiée qui me charma, mais que je n'étais pas alors en état d'apprécier à sa juste valeur. Personne ne parut regretter sa présence, et nous causâmes aussi tranquillement que si nous avions été sous le vieil ormeau de notre manoir. J'étais placé entre M. Ilardinge cl Grâce. Lucie était à côté de son père, sur les genoux duquel elle s'appuyait, et durant notre entretien, elle resta penchée en avant, attentive et les yeux fixés sur moi.

— Nous vous attendions, s'écria M. Ilardinge. Le dernier navire arrivé de Chine a apporté la nouvelle que ta Crise mettait à la voile dans dix jours, et j'ai consenti à venir à New-York pour attendre voire retour.

— Et jugez de notre étonnemcnt, ajouta Rupert, quand nous avons lu ilans les journaux : La Crise, capitiiiiic Walliiigford !

— Est-ce que les lettres que j'avais écrites de l'île uc vous étaient pas parvenues?

— Vous nous y parliez de; M. Marbre, et j'en avais conclu naturelk'iiic nt qu'il reprendrait le commandement du navire.

— Il a bien voulu me le laisser, pensant qu'il était en bonnes mains, répondis-je avec une certaine fierté, car mou amour-propre me fit oublier nn moment la triste position du vieux marin.

— Vous vous en êtes bien tiré, à ce qu'il paraît, me dit M. Ilardinge. De toutes parts on fait 1 éloge de votre conduite, et la reprise du navire est, dit-on, digne de notre meilleur amiral.

— J'ai tâché de faire mon devoir, répondis-jc avec modestie. C'eût été un grand déshonneur pour moi d'être obligé de dire à mon retour que les Français s'étaient emparés de notre navire pendant que nous étions tous endormis.

— Mais vous avez aussi surpris les Français pendant le sommeil, et vous avez su garder votre complète, dit une douce voix, dont tous les

accents me semblaient mélodieux. Je me retournai et je rencontrai les regards expressifs de Lucie, qui, pour éviter les miens, se retira instiiictivement derrière son pi're.

— Oui, rrpoiidis-je, nous avons été plus heureux que nos ennemis; mais vous vous rappellerez que nous avons été favorisés par la com- )ilaisance du pauvre M. Le (.ompte, qui nous a laissé un schoonerà son propre détriment. Pour lui rendre justice, c'était un brave inarin et un vrai chevalier. La précipitation avec laquelle il nous a abandonné son bâliiuent était due peut-être au désir d'éloigner de nous miss .Merton , pour laquelle il avait un amour jaloux.

— ftliss Merton ! s'écria Grâce.

— Miss Merton! répéta liupert avec un accent de curiosité.

— Qu'est-ce que miss Merton? dit ;M. Ilardinge en souriant. Lucie seule gaida le silence.

— Je croyais, monsieur , vous avoir parlé de la famille Merton , et expliqué comment je l'avais rencontrée a Londres et retrouvée près de M. Le Compte.

— Vos lettres contenaient bien quelques mots relatifs au major ^Merton ; mais c'est la première fois que j'entends parler d'une miss Merton. N'est-ce pas, mes enfants, que dans les lettres de Miles U n'était question que du major?

— Assurément, répondit Grâce en riant; celle qui ih'élail adressée ne faisait nullement mention d'une jeune personne. Et la vôtre, Lucie?

— Bien entendu, dit Lucie à voix basse, qu'il ne m'aurait point parlé de ce qu'il jugeait à propos de taire à sa propre sœur.

— 11 est étrange que j'aie oublié miss Mcrtou, repris-jc avec un rire forcé ; les jeunes gens oublient rarement de s'occuper des jeunes demoiselles.

— Cette mi.ss Merton est donc jeune, mon frère?

— A peu près de votre âge, Grâce.

— Est-elle belle? a-t-elle des qualités?

— Elle vous ressemble , ma chère.

— Je suppose, ajouta M. HardinKC, qu'elle doit être belle, puisque vous avez oublié de parler de ses charmes dans vos letlrcs.

— Je crois, monsieur, que tous ceux qui n'ont pas le goût trop difficile doivent considérer miss Merton comme étant d'une beauté remarquable. D'ailleurs vous pourrez en juger vous-même, car elle est ici avec son père.

— Ici? s'écrièrent unanimement tous mes interlocuteurs.

— Oui. Faute de trouver une occasion favorable, le major retourne en Angleterre par la voie d' .-Amérique.

— Et combien y a-t-il de temps que le père et sa fille sont à votre bord? me demanda Grâce d'un ton grave.

— Environ neuf mois, et y compris le temps passé à Londres, à Canton et dans l'île, nos relations remontent à près d'une année.

— Certainement vous êtes restés assez de temps ensemble pour qu'elle se gravât dans votre souvenir, et vous n'auriez pas dû l'oublier dans vos lettres.

Celte sortie fut suivie d'un moment de silence que M. Ilardinge n'interrompit que pour m'interroger sur mon voyage de Canton. Comme il commençait a faire froid sur la Batterie, nous nous rendîmes chez madame Bradfort, où logeaient tous les habitants de Clawbonny. Cette dame avait un vif attachement pour Lucie, et l'avait introduite dans la meilleure société de New-York. Le coimnerre du monde avait eu pour elïetde rehausser le charme des manières de Grâce et de son amie, et de tempérer par un certain degré de réserve la franchise naïve de la fille de M. Ilardinge. Toutes deux avaient acquis des qualités telles, que je commençais à croire qu'Emilie Merton, loin de les éclipser, se perfectionnerait elle-même en leur compagnie.

Arrivé au logis, j'eus à répondre il une multitude de questions. On ne prononça ]ias un mot au sujet de miss Merton, et le sourire reparut sur la figure de Lucie. Afin de mieux examiner mes deux amies, je les priai de se poser devant moi. Grâce avait dix-neuf ans, et Lucie six mois de moins. Cette dernière n'avait pas, comme ma sœur, une taille frêle et délicate; elle s'était développée, sans toutefois que l'on pût lui reprocher la pesanteur qui accompagne souvent les formes rondes et potelées. Ses traits pouvaient être comparés avec avantage à ceux d'Emilie Merton, dont l'embonpoint avait fait disparaître tous les angles. La physionomie de Grâce avait toujours une expression d'intelligence; mais les yeux de Lucie étaient empreints d'une sensibilité qui les nndait pour moi plus séduis.inis que ceux de ma sœur. Bref, tout homme eût été fier d exciter comme moi l'intcrct de deux femmes aussi accomplies.

Cependant NabuchoJonosor était allé retrouver une certaine Chloé Clawbonny, sa cousine issue de germaine, à laquelle il rendait déjà des soins avant son départ. A la demande de Lucie, on arracha le nègre à ses occupations galantes pour le faire monter au salon. Ce fut ]>our lui une grande faveur que d'être admis en présence de ses supéricm-s; car à celte époque un nègre reconnaissait volontiers qu'il avait des supérieurs. Aujourdhui cette qualification est proscrite; un homme en vaut un autre, et tous les citoyens se considèrent comme égaux entre eux, quoique les uns aient le malheur d être coud.imnés à de rudes travaux, taudis que les autres ont le loioir de vivre dans une opulente oisiveté.

Noire journée se termina par un souper égayé de plusieuiS toasts l

Sun MET, ET Sril TERP.E.

011 soiiii.iit encore en ce lemiis-là. La plupart ilc ceux dont on porta la santé m'étaient étrangers. Suivant les rèyles, on excluait toujours les personnes préscnlcs, et les veufs ou célibataires ne déiignalent que des gens placés dans les mêmes conditions d'existence. M. Uardinge excita notre hilarité en buvant à une vieille garde-malade nommée Pegsy Perott, connue dans les environs de Clawbonny pour la jihis laide fenuiie du pays. Madame Bradford porta la santé du docteur Wilson, vieil ecclésiastique de ses amis, et Hupcrt but à miss ^Vinlbrop , dont la famille appartenait à la haute aristocratie coloniale.

— Connaissez-vous cette miss Winthrop? demandai-je à Grâce à voix basse.

— Pas du tout; je ne vais pas dans cette société, répliqua-t-clle avec douceur ; Ruperl et Lucie sont reçus par plusieurs periounes que je ne connais pas.

C'était la première fois que m'était révélée la différence de position de Grâce et de ses amis. Nous sommes toujours mécontents d'apjjrendre ce qui nous est défavorable: aussi éprouvai-je d'abord de l'indignation, tandis que, si ma sœur avait eu l'avantage, je me serais simplement figuré que le monde accomplissait envers elle un acte de rigoureuse justice. Ces distinctions produisirent des conséquences qu'il m'était im possible de prévoir, et que je raconterai dans la suite de cet ouvrage.

Rupert invita Grâce a porter un toast, car l'usage voulait qu'une dame succédât à un çjenllcman. IMa sceur, sans se déconcerter, mais après un moment d'hésitation, but à M. Edouard Marston; c'était un jeune homme qui fréquentait la maison de madame liradfort.

— C'est à votre tour, mouclier Miles, me dit Grâce en souriant.

— Ma foi! je ne connais pas une âme. Nos jeunes filles du comté d'Ulster me sont sorties de la mémoire ; mais puisque vous me pressez , je pronirai le nom de celle auprès de laquelle je viens de passer neuf mois. Donc, à Euiilie Mertca!

A ces mots, M. liardinge devint rêveur, comme s'il eût songé à ses devoirs de tuteur; je n'osais pas regarder Lucie, quoique je n'eusse pas hésité a vider mon verre en son honneur, si les lois du toast ne s'y étaient opposées. C'était à son tour de proposer une santé , et elle en fut avertie par madame Bradfort, beaui oup trop inélhodi([uc jiour oublier quelqu'un. Lucie avait eu le temps de réfléchir; elle s'inclina, s'arrêta un moment pour se recueillir, et dit :

— A M. André Urewett!

Ainsi Lucie Hardinge portait un toast à ce jeune homme avec lequel je l'avais surprise au milieu d'une conversation si animée. Avec plus d'expérience du monde, j'aurais trouvé celte circonstance toute simple ; avec plus de connaissance de la nature humaine , j'aurais su qu'une femme pleine de tact et de dclicatesse n'eût pas prolité de l'occasion d'un vain usage pour trahir le plus cher de ses secrets. Mais j'étais jeune, prêt à porter devant l'univers entier la santé de celle que je préférais, et je ne me rendais pas compte des différences de sexe et de caractère. Le toast de Lucie me causa un mécontentement qui me rendit maussade tout le reste de la soirée. Ce fut sans déplaisir que j'entendis Rupert m'avcrtir qu'il était onze heures et qu'il fallait me chercher un gite.

Le lendemain malin, en m'occupant des affaires du navire, je découvris que les feuilles publiques avaient popularisé mon nom parmi les marchands et les capitaines. Partout je fus favorablement accueilli. 11 y a des hommes si forts de principes et d'intelligence, qu'ils se contentent de l'approbation de leur propre conscience, et opposent une égale indifférence aux louanges et aux mépris du monde. Mais j'avoue que je n'étais pas assez sloïque pour faire peu de cas de la bonne opinion de mes compatriotes. Je sais que le prix qu'on attache aux suffrages d'autrui est souvent un obstacle à l'élévatiun d'un homme ; car lorsqu'on est incapable de juger et d'agir par sa propre inspiration, on court toujours risque de faire aux vœux de ses semblables des concessions inopportunes Mais , comme dit le proverbe : d'un chat , on ne peut avoir que la peau ; et j'étais passablement fier du piédestal en miniature sur lequel m'avaient exhaussé les journaux.

Page 1