‹ Œuvres compl`etes de Fenimore CooperChapitre 232 sur 280 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

Les vaisseaux ne sont que des planches , 1rs matelots que des hommes. 11 y a des rats de tei i e et des rats d'eau, des voleurs de terre et des voleurs d'eau , je veux dire des pirates ; et puis, il y a à craindre des eaux, des vents et des écueils. Néanmoins l'homme est bon... Trois mille ducats... Je crois que je puis prendre son billet.

Shtloce.

Je VIS presque tous les jours Grâce , Lucie , Rupert et le bon M. Hardinge ; mais une semaine s'écoula avant que j'eusse le temps de rendre visite aux Merton. Quand il me fut possible de me présenter chez eux, ils se montrèrent charmés de me revoir, quoiqu'ils n'eussent pas besoin de mes attentions pour vivre heiureux. Le major avait fait valoir ir*i droits auprès du consul anglais, le colonel Barclay, qui se

trouvait être né dans l'ile de Manballaii, et y avait des parents bien placés : circon^t^mce à laquelle le major dut un crédit ipie son grade seul ne lui aurait pas obtenu. Le colonel Barclay introduisit les Mcilon dans des maisons dont ma qualité de capitaine de navire marchand m'interdisait l'entrée. Cette exclusion, pénible en tout cas, eut pour moi des désagréments particuliers.

Lorsque j'appris à Emilie que Grâce et Lucie étaient à New-York , et qu'elles avaient l'intention de venir la voir le soir même, elle me témoigna moins de curiosité qu'elle n'en avait manifesté un mois auparavant. Après avoir exprimé le plaisir qu'elle aurait à voir ces dames, elle me demanda si miss Hardinge était parente de iM. Rupert liardinge, qui lui avait été présenté la veille dans une réunion. Je répondis allirmalivemenl.

— On m'a dit , reprit-elle , que c'était le fils d'un respectable ecclésiastique ?

— La famille Hardinge jouit d'une grande considération parmi nous. Le père et le grand-père de Rupert étaient dans les ordres et sou bisa'i'eul était marin.

— ' Marin? répliqiia-t-cUe. On m'avait dit qu'il avait élé officier au service de l'Angleterre.

— C'est la vérité , répondis-je. Le vieux capitaine Hardinge, ou Commodore Hardinge , avait commandé une escadre. Il servait dans la marine anglaise.

— Oh ! dit vivement Emilie, quand on occupe ce grade dans la marine militaire, en est plus qu'un simple marin.

Ces mots suffisaient pour me prouver que miss Merton avait cesse de regarder le patron de ta Crise comme le premier homme du monde. Un coup de soimelle annonça l'arrivée de deux jeunes filles, et Identôt j'eus le plaisir de voir ces trois aimables personnes réunies. Emilie reçut Grâce et Lucie avec une allabilité courtoise , et exprima chaleureusement la reconnaissance qu'elle me devait, à la vive salislactiou de mes jeunes amies, qui ne se lassaient jamais d'entendre faire mon éloge, i uison parla des cercles de New-York, et comme les personnes qu'on nommait m'étaient totalement inconnues, j'ius tout le loisir de comparer entre elles ces trois femmes. Grâce et Lucie l'emportaient sur la jeune Anglaise par la délicatesse de leur teint, la petitesse de leurs mains et de leurs pieds, et par l'élégance de leur taille et de leur tournure. Emilie avait plus d'éclat, plus de vivacité dans la phy sionomie , Lucie plus de finesse et de sensibilité. La fille de M. Hardinge, dans sa jolie toilette du malin, me parut éclipser Emilie ; mi.ij celle-ci aurait peut-cire obtenu plus de succès dans une salle de bal. Après une visite d'une heure, on se sépara avec la promesse de se revoir bientôt , et des que nous fûmes dans la rue , Grâce me dit : — Ma foi , Miles , vous pouvez vous flatter d'avoir rendu service à une charmante femme. Elle me plaît infiniment.

— Quelle est votre opinion? dcmandai-jc à Lucie.

— Absolument la même, dit-elle d'un ton moins enjoué qu'à l'ordinaire. J'ai rarement vu une jeune personne aussi aimable, et il n'est pas étonnant...

— Qu'est ce qui n'est pas étonnant? demanda Grâce, voyant que son amie hésitait.

— Oh ! j'allais dire une sottise ; il vaut mieux me tSire. Mais avsivous remarqué. Grâce, les élégantes manières de miss IMerlon':"

— Je serais tentée de leur reprocher un peu d'alVeelation.

— Néanmoins, reprit Lucie en me jetant un coup d'oSl furlif, elle doit plaire aux gens qui y sont actoutumés, et ils doivent regretter de ne pas les retrouver dans les .lulres.

Ce reproche indirect me déplut. Lucie semblait m'accuser d'avoir perdu ma franchise naturelle au point d'aimer l'affectation. Je prétextai des occupations pour m'cloigncr, et en passant dans Rectortitreet, je rencontrai M. Hardinge, qui n;e cherchait.

— Venez ici, me dit le bon vieillai-d , je veux avoir uu entretien avec vous. Je viens de causer avec mon vieil ami, John Murray, chef d'une des meilleures maisons de commerce d'Amérique. 11 y a de l'étoffe dans ce jeune homme, m'a-t-il dit , profitez -en; achetez -lui un navire, et qu'il fasse désormais des affaires à son propre compte. J'ai réfléchi à ce projet, et si vous l'approuvez, j'ai un bâtiment en vue.

— Mais, mou cher monsieur, je n'ai pas assez d'argent pour faire cette acquisilion. Après avoir navigué à bord du John., du Tigre et de la Crise , je ne me soucie pas de ra'embarquer sur un navire d'un ordre inférieur.

— Vous oubliez de mentionner la Polhj, dit le bon prêtre en souriant; en tout cas , votre dignité sera à couvert. '\ ous ne pouvez rien désirer de mieux que le navire que l'on m'a proposé. Il n'a fait encore qu'une traversée, et il est en vente pour cause de décès de son propriétaire. Quant à largenî, vous vous rappellerez que j'ai placé dans les fonds publics treize mille dollars de votre revenu. A combien évaluez-vous votre paye et votre casuel?

— J'ai en ce moment près de trois mille dollars, et j'ai encore ma part de prise à toucher.

— Le prix du vaisseau n'est que de quiiKu» mille dollars, et je compte que nous pouvons en réunir vingt. Allez donc voir le navire en question , et , s'il vous convient , je conclurai l'affaire.

— Mais, mon cher monsieur Hardinge, vous croyez-vous à même de juger de la valeur d'un bâtiment?

SUR MER ET SUR TERRE

Je me suis bien garde de m'en rapporter à mes propres lumières.

J'.ii pris l'avis de Joliii iMurnij-, d'Arcliibuld Gracie, de ^^ illiam Bavard, et iiièniu celui du docteur Ucnjamin Moorc, tous juges compclents en pareille matière.

— Les trois premiers sont connaisseurs , mais qu'est-ce que le docteur Benjaiiiiu?

— C'est celui que nous avons élu évêque pendant votre absence ; et , même en lait de navire , l'approbation d'un aussi honnête homme n'est pas à dédaigner.

Mes lecteurs riront, comme moi, de la simplicité de M. Hardinge , et pourtant est-il surprenant qu'un évêque se mêle de marine, quand nous voyons tant d'ignorants se mêler de discussions religieuses , sans avoir jamais ouvert un livre de Ihiologie.

Le navire que je visitai était doublé et chevillé en cuivre, et d'environ cinq cents tonneaux. Il avait été construit à l'hiladelpliie , ce qui était une garantie en 1S02. Il avait fait un voyage eu Chine, et il n'avait guère plus d'une année d'existence; on l'appelait l'Aurore. Après l'avoir examiné avec attention , je l'achetai à la lin de la semaine. Le moment était favorable , car il s'olTrait des passagers pour presque toutes les parties du monde. J'avais à choisir entre la llollande, la France, l'Angleterre et la Chine. Après avoir consulté mon tuteur, je me décidai à partir pour Bordeaux , dont je comptais revenir dans cinq mois, à l'époque de ma majorité. Je pris pour lieuleuanls Talcott et l'ollicier iiliiiadelphien de la i'ully , qui s'appelait Wallon. Eu attendant mon départ, je songeai à faire une visite à la maison paternelle. On était à l'époque oii la classe aisée quitte la ville pour occupir les villas construites le long des rives de l'iludsou. M. Hardinge soupirait après la campagne et ses troupeaux; les jeunes tilles commençaient à trouver la ville triste, et tout le monde, excepté Bupert, avait bâte de la quitter. J'avais invité les Merlon à passer une partie de l'été à Clavvbonny, dont le séjour pouvait améliorer la santé du major, auquel ses médecins avaient conseillé de chercher loin de i\ew-York un air pur et frais. Emilie était lancée dans une société si élevée, que je fus surpris de l'entendre presser son père de remplir sa promesse.

— M. Hardinge, dit-elle, m'a assuré que Clawbonuy était une jolie résidence. Vous n'attendez pas de nouvelles d'Angleterre avant plusieurs mois, et je sais que le capitaine Wallinglord nous recevra avec plaisir.

Dès que j'eus décidé les Merton à me suivre, je fis une démarche auprès de Uupert ; mais il refusa d'abord de nous accompagner.

— Mou cher Miles, me dit-il, vous admettrez sans doute que Clawbonny est un séjour insipide pour un habitant de New-York. Je suis bien ici, et mon excellente cousine Marguerite Bradford fait tout pour m'être agréable. Croiriez -vous que depuis deux ans elle m'a donné douze cents livres. Quelle excellente femme !

Connaissant l'attachement de madame Bradford à sa famille, je crus sans peine à sa libéralité; mais je fus étonné que Rupert eût été dans le cas d'y avoir recours, car il avait touché jusqu'au dernier centime les fonds que j'avais mis à sa disposition.

— Je suis fâché, répondis -je, que vous ne veniez pas avec nous; car je comptais sur vous pour divertir les iMerton.

— Les -Merton? Est-ce que réclleuicnt ils doivent passer l'été à Clawbonny ?

— Pourquoi pas? Ils partent avec nous demain matin.

— Miles, mon cher ami, vous ne connaissez pas le monde ; les Anglais, en particulier, sont esclaves des convenances et de l'étiquette. Je puis vous l'aflirmcr, car je passe la plus grande partie de mon temps dans la société anglaise.

La société dont parlait Rupert comprenait une partie de l'aristocratie américaine, quelques Anglais de familles respectables, et bon nombre d'aventuriers qui s'y glissaient à la faveur d'un extérieur avantageux et d'un certain usage du jargon du monde. Ils parlaient beaucoup, buvaient sec, aûectaient un mépris souverain pour les hommes et les choses d'Amérique. Comme ils avaient souvent à la bouche les noms de lord R..., de sir John B..., ou autres grands personnages qu'ils connaissaient par ouï-dire, le novice Rupert s'imaginait qu'ils étaient en rapport avec les dignitaires de la Grande-Bretagne; il cherchait à copier les manières de ces faux gentlemen , et je le voyais avec peine s'efforcer de corrompre les bonnes qualités dont il était doué , pour s'attaiher à l'imitation de ces modèles équivoques.

— Claubonny n'est pas une résidence d'un genre élevé, répondis-je après un instant d'hésitation; toutefois c'est une habitation convenable.

— Sans doute, Miles, mais c'est une ferme , et, si les jeunes personnes aiment les excellents produits des fermes, elles ne sont pas pour cela disposées à y établir leur domicile. J'ai eu occasion de voir plusieurs fois Emilie Merlon, et j'ai pu observer qu'elle avait beaucoup de délicatesse dans les goûts. Elle regrette que vous ayez suivi la profession de niaiin , qui, vous savez , n'est pas comme il faut.

—;■ Vraiment, Rupert? répondis-je en partant d'un éclat de rire, car il me semblait absurde de ne pas accorder son véritable rang à un état aussi noble et utile. En tous Cas , miss Merton no peut pas se plaindre que j'aie cherché à la tromper sur ma position réelle.

— Je n'eu répondrais pas. Elle avait sur votre propriété de Clawbonny des idées tout à lait .•.r.;;l..i^cs En A:-:;k-;::M- ui\c. pio;>riété

donne à un homme une certaine considération. Mais la terre est chose si commune chez nous que ceux qui en possèdent quelques acres ne jouissent point jiour cela d'une estime particulière. Voila ce que j'ai expliqué;! nii.iS Jlerlon.

— Et que lui avez-vous dit, je vous prie? Rupert ôta son cifîare de sa bouche , lança la fumée par jets intermittents, leva le nez en l'air comme pour observer les astres , puis il daiffua me répondre :

— J'ai ajipris ii Emilie que Claubonny était une ferme et non une propriété. Puis je suis entré dans des détails sur la position des fermiers aux Etats-Unis.

— Et vos explications ont-elles fait perdre ii miss Merlon la bonne opinion qu'elle pouvait avoir de moi?

— Pas du tout; elle vous estime comme marin , elle vous regarde comme une espèce de Nelson dans la marine marchande ; mais e-ic vous voit avec regret suivre une carrière qui n'est pas au nombre des professions libérales. Toute autre jeune personne aurait à cet éga.'d les mêmes idées.

— Vous vous méprenez, Rupert. Pensez- vous, par exemple , quo Lucie regrette que je ne me sois pas destiné au barreau?

— Sans contredit. Vous rappelez-vous comme elle a pleuré lorsque nous l'avons quittée pour aller en mer? C'était évidemment parce que vous faisiez choLx d'un état qui n'était pas digne d'un (jentleman.

J'étais loin de partager cette opinion; mais je n'avais pas le temps de discuter avec Rupert, et je me contentai de lui dire :

— Eh bien ! partez-vous ou ne partez-vous jias?

— Ma foi , puisque les Merlon sont de la partie, j'aurais mauvaise grâce à ne pas les suivre, ^ous rendrons visite aux familles qui s'installent pendant l'été sur l'autre rive de llludson. 11 serait bon , Miles, de vous ménager des relations avec elles.

— 11 y a cent ans que nous sommes avantageusement connus sur la rive occidentale , et j'ose espérer que nous serons bien accueillis sur l'autre , quoiqu'elle soit habitée par des personnes d'une condition supérieure. Le Wallinfiford met à la voile de bonne heure pour éviter la marée, cl je prie S olre Seigneurie de ne pas se faire attendre; car je serais assez peu gentleman pour vous brûler la politesse.

Je quittai Rupert avec un sentiment de mépris et de colère. Je ne m'abusais point sur ma position sociale, et, sans m'imaginer que la nature eût créé les hommes inégaux , j'admettais volontiers que les habitudes , l'éducation et quelquefois le hasard établissaient des distinctions nécessaires. Aussi je trouvais naturel qu'Emilie Merton , avec ses idées anglaises , eût tenu les propos que lui prêtait Rupert ; mais ce qu'il m'avait dit de Lucie m'attristait , et je résolus d'étudier ma jeune amie pendant le peu de jours que nous passerions à Clawbonny.

Le lendemain matin, nous appareillâmes à l'heure convenable, et favorisés par une fraîche brise du sud, nous déDarquàmes au moulin dans l'après-midi. En ma qualité d'hôte, j'ofl'ris le bras à Emilie, et nous arrivâmes bientôt à un monticule d'oii l'on dominait la maison, les prairies, les vergers et les champs.

— Voilà donc Clawboiiny ! s'écria Emilie. En vérité, capitaine Wallingford, c'est une ferme très-agréable, et je ne m'attendais pas à la trouver telle, même d'après la description que m'en avait faite M. Rupert Hardinge...

Cependant mon tuteur regardait d'un œil humide son habitation chérie. Sans s'inquiéter de miss Merlon, il me prit le bras, et m'entraîna à quelques pas en avant. Lucie donnait le bras à son père de l'autre côté, et nous nous mîmes à la lête de la petite caravane.

— C'est un riant séjour, IMiles , me dit M. Hardinge, et j'espère que vous ne songerez jamais à démolir celle vieille et solide maison.

— Pourquoi en aurais-je l'idée, mon cher monsieur? Elle a servi à mes ancêtres ; elle peut durer encore un siècle.

— Sans doute; mais vous voilà dans le commerce, et quand vous serez devenu riche, vous pouvez avoir l'envie de bâtir un château.

C'était en cllét l'un des rêves de mon enfance; mais le temps et la réflexion l'avaient depuis longtemps ellacé.

— Qu'en pense Lucie? demaudai-je; ai-je besoin, suis-je digne d'une maison plus belle ?

— Je ne répondrai à aucune de ces questions, répondit la jeune fille d'un ton qui me sembla passablement maussade. Je ne connais pas ce dont vous avez besoin , et je ne veux pas parler de ce que vous méritez. Mais je suppose que la question sera tranchée l'un de ces jours par une certaine madame Wallingford.

En disant ces mots, la jeune fille détourna la tête pour m'empêehcr de voir sa figure. >Iais son observation ne fut poii.t perdue pour M. Hardinge, qui la développa avec le zèle d'un attachement pur et désintéressé.

— Quand vous vous marierez, me dit-il , prenez une femme tsseï bonne et assez simple de cœur pour ne pas vouluii- abandonner ou modifier Clawbonny. Mon Uieu ! que de jours de bonheur et de tristesse se sont succédé sous ce toit, pour moi cl pour tous ceux qui me sont chers !

Ces paroles furent suivies d'une espèce d'i'numération des événements accomplis dans mon domaine, et mou tuteur la termina en répétant d'un ion solennel : — Gardez-vous bien, Miles, d'épouser une Icinme c.ip..Mc d'.ibaiido">ncr ou de chauler Clawbouny.

SUR MER ET SDR TERRE

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