CHAPITRE XXIII
Oui , ton mérite est grand, si j'en crois tes avenx, Mais pour cette beauté tu fais en vain des vœux.
Le Marchand de Venise.
Le lendemain malin, je fus sur pied de bonne heure, et, accompajné de liràce, je me rendis au jardin , oii je trouvai Lucie plus calme et plus Leureuse en apparence que les jours précédents. Elle m'accueillit avec une cordialité qui dissipa mes alarmes, et je commençai à douter qu'elle eût de l'inclination pour un jeune homme d'une profession plus libérale que celle de capitaine marchand.
— Je ne m'attendais pas à vous trouver ici , lui dit Grâce. Il n'y a pas vingt minutes que vous étiez dans votre chambre, et vous voilà occupée à manijer des groseilles vertes.
— Les fruits verts de Clawbonny valent mieux que les fruits mûrs de ces vilains marchés de iS'ew-York ! s'écria Lucie avec une vivacité q li n'était pas étudiée ; je préférerais une pomme de terre de Clawbonny à une pêche de New-York.
— Que nous serions heureux, reprit ma sœur, si vous pouviez renoncer à la marine , et venir vivre dans la maison que vos pères ont habitée avant vous !
— C'est impossible, répliqua Lucie. Les hommes ne sont pas comme nous autres femmes, qui donnons notre coeur tout entier à ce que nous aimons. Au lieu de cultiver en paix leurs terres, ils aiment mieux errer à l'aventure, faire naufrage, et relâcher dans les îles désertes.
— Il n'est pas étonnant que le séjour des îles désertes ait des charmes pour mon frère, puisqu'il y rencontre des compagnes comme miss Mcrton.
— Vous vous rappelez, ma sceur, que c'est àHyde-Park, à Londres, que j'ai vu pour la première fois miss Merton.
— Vous conviendrez, Lucie, que le silence de Miles à cet égard est extraordinaire. Lorsque des jeunes gens retirent de jeunes dames d'une pièce d'eau, ils devraient eu faire part à leurs amis et à leurs connaissances.
Combien de fois des paroles inconséquentes, proférées sans intention, nous causent des chagrins que nous pourrions nous épargner ! Grâce n'avait aucune arrière-pensée ; cependant les quelques mots qu'elle prononça me rendirent soucieux, et chassèrent les sourires de la physionomie ordinairement radieuse de sa compagne. La conversation languit, et bientôt après nous nous rendîmes ensemble à la maison. J'employai la matinée à parcourir le domaine à cheval avec IW. Hardinge, et ii écouler ses com]ite3 de tutelle. Je connaissais déjà les principaux résultats de son administration ; l'Aurore en était une preuve matérielle. Toutefois il jugea à propos d'entrer dans les explications les plus minutieuses. Il n'y avait pas sur terre un homme aussi facile à duper que cet excellent ecclésiastique, et si mes revenus avaient fructifié, c'était par suite de la prospérité générale du pays, des plans judicieux tracés par mon père et des précieuses qualités des agents que le défunt avait choisis. Si mes affaires avaient uniquement dépendu des connaissances et de la direction de il. Hardinge, elles eussent été promptcment en déficit.
— Je ne crois pas aux miracles, mon cher Miles, me dit mon tuteur, aveuglé par un amour-propre charmant ; mais je crois que mes facultés se sont renouvelées pour me rendre capable d'accomplir les difiiciles fonctions qui m'ont été si brusquement confiées. Dieu merci! les deux orphelins n'ont pas à se plaindre. Dans l'achat des grains , par exemple, j'ai déployé un discernement dont j'ai été moi-même stupéfait , moi qui n'aurais pas su acheter un boisseau de blé avant d'être gérant responsable de vos moulins. Au reste, je ne m'attribue pas l'honneur du succès.
— J'espère, mon cher monsieur, que le meunier Morgan vous aura secondé de tout son pouvoir.
— Sans doute , il est toujours plein de bonne volonté , et vous savez que je ne manque jamais de l'envoyer au marché pour acheter ou pour vendre. Ses conseils m'ont été merveilleusement utiles.
— Mais comment ctes-vous parvenu à distribuer si avantageusement les différentes espèces de blés ?
— J'ai encore pris l'avis de Morgan , Miles , et la beauté de nos récoltes est véritablement providentielle.
— Le vieil Hiram, oncle de INab , a dû aussi vous être d'un grand secours? Il a beaucoup de jugement.
— Je me plais à le reconnaître , Hiram a été mon collaborateur assidu. Lu définitive, mon ami, vous devez être content de votre part de bonheur terrestre, et vous transmettrez à votre fils une excellente propriété. Vous n'êtes pas sans doute assez attaché à votre navire pour vous vouer au célibat, et je m'estimerai heureux de voir à Clawbonny une autre dame Wallingford. Ce sera la troisième; car je me rappelle voire grand'mère.
— Pourriez-vous m'indiquerune personne propre à remplir ce rang honorable? dis-jc en souriant.
— Que pensez-vous de miss Merton, mon ami? Elle est belle, et cela plait aux jeunes gens ; elle est instruite, et cela plait aux vieillards ; elle est bien élevée, et cela durera quand la beauté aura disparu, l'as plus tard qu'hier, j'en ai causé avec Lucie pendant que nous remontions l'Hudson... Slais voyez donc comme ce blé est magnifique! j'avais eu l'intention de le semer là-bas sur le coteau, et de planter ce champ de pommes de terre ; mais le vieil Hiram a tant fait que je me suis décidé à mettre les pommes de terre sur le coteau, et le blé dans la plaine, où il paraît venir miraculeusement.
— Mais, monsieur, vous oubliez de me dire le résultat de votre conférence avec Lucie.
— C'est vrai, c'est vrai; il est naturel que vous aimiez mieux entendre parler de miss Merton que de mes pommes de terre ; c'est ce que je dirai à Lucie , soyez-en sûr.
— Je vous prie en grâce de n'en rien faire , mon cher monsieur! m'écriai-je avec inquiétude.
— Ah! vous vous sentez coupable; votre air alarmé vous trahit; mais, quoi que vous disiez , votre sœur et ma fille seront instruites de la vérité. Je cause souvent de vous avec Lucie, qui vous aime comme un frère... Allons , mon ami , vous rougissez comme une fille de seize ans ; pourquoi rougiriez-vous d'un amour vertueux ?
— Laissez de côté ma rougeur, monsieur, et parlez-moi de votre entretien avec Lucie.
— Eh bien, je lui ai parlé de votre long tcfe-à-tète avec missMerton, à bord et dans une île déserte , et j'ai ajouté qu'il serait près ]ue impossible que deux jeunes gens aussi accomplis eussent passé tant de temps ensemble sans éprouver de l'attachement l'un pour l'autre ; à la vérité, la différence du pajs peut être un obstacle à votre union.
— Et celle de position , monsieur ! Vous savez qu'elle est fille d'un officier de l'armée anglaise , et que je suis simplement le patron d'un navire. Abstraction faite du mérite personnel et du privilège de l'âge, l'on ne me regarde pas à Nexv-York comme l'égal du major Merton.
— C'est possible, mais Clawbonny, l'Aurore, vos revenus, sont autant de poids qui font pencher la balance en votre faveur.
— Je crains qu'il n'en soit rien; et pour avoir rang de gentleman dans notre aristocratique société, j'aurais dû étudier le droit comme liupert. Vous pouvez voir par vous-même que sa position sociale est plus élevée que la mienne.
A peine eus-je prononcé ces mots que je m'en repentis ; M. Hardinge en parut blessé ; mais il était trop sincère et trop honnête homme pour nier un fait évident.
— Je ne chercherai pas à me le dissimuler , dit-il ; Rupert semble même, à mon grand regret, s'apercevoir du léger avantage qu'il a sur vous; quant à Lucie, elle vous considère toujours comme un second frère.
Malgré l'assurance que me donnait M. Hardinge , je conservai des doutes que je me proposai d'éclaircir.
Le jour même , à dîner, je m'aperçus que Grâce avait introduit des améliorations sensibles dans l'économie domestique, et que les Merton eux-mêmes ne pouvaient trouver à redire à notre table. Quand on eut desservi , le major et M. Hardinge restèrent à vider une bouteille de madère, et nous nous retirâmes dans un coin pour converser. On permit à Rupert de fumer , à condition qu'il se tiendrait à quinze pas de la compagnie. Aussitôt que le petit cercle se fut formé, je passai dans ma chambre et je reparus bientôt après en criant :
— Grâce , je ne vous ai pas encore parlé d'un collier de perles que possède votre humble serviteur.
— Cependant nous le connaissons déjà , répondit Grâce avec une tranquillité désespérante; mais nous ne voulions pas vous demander à le voir, de peur d'être accusées de curiosité féminine; nous attendions votre bon plaisir.
— Qui vous a parlé de mon collier?
— C'est miss Merton qui vous a trahi.
— Ainsi la surprise que je vous préparais est manquée, dis-je avec un ton dans lequel perçait ma mauvaise humeur.
Emilie rougit et se mordit les lèvres sans rien dire; mais Grâce se chargea de l'excuser.
— Vous méritiez une punition , me dit-elle, car vous n'aviez pas besoin de nous préparer des surprises; d'ailleurs c'en était déjà une assez grande que de nous mettre en rapport avec Emilie Merton, sans l'avoir annoncée préalablement.
Le trouble d'Emilie augmenta à ces mots. Cependant elle dit avec calme : — Le capitaine Wallingfoid connaît bien peu les jeunes personnes, s'il a présumé que ses perles ne feraient pas le sujet de notre conversation.
— Voyons los perles, dit Lucie sans plus d'explication.
A la vue du collier, les jeunes filles ne purent s'empêcher de laisser éclater leur admiration, et Rupert lui-même, qui avait un f.iible pour les bijoux, déposa son cigare et franchit les limites qui lui étaient assignées. On convint unanimement qu'il n'y avait pas de collier semblable dans toute la ville de ÎNew-York; et quand j'eus raconté comment je les avais pêchées moi-même, Lucie ajouta à voix basse mais avec expression : — Celle circonstance en augmente le prix.
— Si miss Merton veut consentir à mettre le collier, dis-je galamment, vous le verrez dans tout son éclat, j'en ai déjà fait l'expérience.
SUR MER ET SUR TERRE-
Grâce appiiy.i ma proposition, et, quand les perles furent au cou d'Emilie, Lucie s'écria dans un accès d'udniira tien généreuse : — Comme elles sont belles maintenant ! Oh, miss Merton ! vous devriez toujours porter des perles !
Vous voulez dire ces perles, interrompit Rupcrt, i]ui était toujours prodigue du bien d'autrui. Ce collier devrait rester à la place qu'il occupe.
— Miss Alerton en connaît la destination et les conditions auxquelles on pourrait l'acquérir.
Emilie ouvrit lentement le fermoir, plaça le collier devant ses ycm, et le regarda longtemps en silence.
— (Quelles sont ces conditions? demanda nia sœur.
— 11 est évident, ajouta Lucie, qu'il a l'iutention de vous les donner; autrement qu'en l'crait-il?
— Vous vous trompez , miss Hardinge. Je prie Grâce de m'excuser si je montre un peu d'égoïsme dans cette circonstance. Je destine ces perles, non pas à miss Wallingford, mais à madame Wallingford.
— Sur ma parole, dit Rupert en jetant un regard significatif à Emilie, qui y répondit par un léger sourire; sur ma parole la tentation est double, mon ami. Je m'étonne que miss Merlon ait eu le courage de faire perdre au collier la position digne d'envie qu'il occupait.
— Miss Merton doit comprendre, repris-je froidement, qu'en parlant de la destination de mes perles, j'ai voulu seulement plaisanter sans la moindre présomption. Quoi qu'il en soit, j'ai encore des perles, de quilité inférieure, je l'avoue : je m'estimerai heureux, mesdames, si vous voulez bien les partager également entre vous. On peut en faire trois jolies bagues et autant de broches.
Je mis entre les mains de Grâce une petite boîte qui contenait plusieurs centaines de perles, dont quelques-iuies étaient d'une beauté et d'une grandeur remarquables.
— A'e trompons point sa générosité, dit Grâce en souriant, et divisons le contenu de cette boite en trois lots. Il y a dans le nombre de superbes joyaux.
— Us auront, du moins pour vous, Grâce, et vraisemblablement pour Lucie, uuc valeur qu'ils ne posséderont pas peut-être aux yeux de miss Merton, c'est d'être le produit de mon travail.
— Certes, mon cher Miles, il suffit qu'ils nous soient offerts par vous pour noiis être agréables, à Lucie et à moi; mais rien ne les rendra précieux à miss Merton.
— Ils pourront lui rappeler les périls qu'elle a courus, les jours qu'elle a liasses dans l'ile et des scènes qui, dans quelques années, auront tout le vague d'un rêve.
— Si monsieur Wallingford veut me permettre de choisir, je prendrai une perle à titre de souvenir, dit Emilie avec plus de sentiment qu'elle n'en avait montré depuis sa rentrée dans le monde.
— Prenez au moins de quoi faire une bague, reprit Grâce du ton le plus cordial. Si vous en acceptez une des mains de .Miles, veuillez en prendre une demi-douzaine pour vous souvenir de moi. Allons, Rupcrt, vous avez du goût en pareille matière, aidez-nous à faire notre choix.
Piupert ne se fit pas prier deux fois, car il aimait à se mêler de toilette et de parure.
— En premier lieu, dit-il, il faut porter à sept le nombre des perles, en plaçant la plus grosse au milieu, et trois de chaque coté dont la grandeur ira en diminuant. 11 faut regarder à la qualité plutôt qu'au poids dans le choix des six assesseurs, comme nous dirions ,\u tribunal Le grand juge sera de noble apparence, et ses subordonnés doivent être dignes de lui.
— Pourquoi n'appelez -vous pas vos juges mylords, comme nous le faisons en Angleterre? demàîida Emilie en s'adress.mt à lÀiipert.
— Nous avons tort assurément, et je voudrais de tout mon cœur qu'en adoptât ici l'usage de la Grande-Bretagne.
— Rupert, s'écria Lucie, vous savez que la forme de notre gouvernement s'y oppose. 11 n'y a pas de nobles dans une république', et quand même voui pourriez avoir le titre de mylord, je suis sûre que vous ne le prendriez pas.
— Je crains bien de ne pas arriver même au titre de Votre Honneur... Voilà, miss Merlon, deux perles que je recommande à votre choix. Remarquez comme leurs dimensions sont graduées.
— Lesquelles allez-vous prendre maintenant, Notre ITo^ciir? ajouta Grâce, à laquelle la familiarité qui existait entre Rujiert et Emilie causait une certaine inquiétude.
— Celles-ci, elles compléteront une bague charmante, et j'envie ceux dont elles vous rappelleront le souvenir, miss Merton.
— Vous serez du nombre, monsieur Ilardinge, et vous y avez droit, non-seulement par la peine que vous vous donnez, mais encore par le bon goût que vous avez déployé.
Lucie sembla pétrifiée. Elle était h.ihitude depuis longtemps à considérer Grâce comme sa future belle-sccur: c'était une affaire conclue, st les intentions évidentes de Rupcrt pour Emilie inspiraient à sascrur des soupçons de la n-jlurc la plus inquiétante. Je comprenais mieux qu'elle le caractère de Rupert, dont j'étais loin d'attendre une con duile conséquente et dirigée par des principes solides. Si mon imagination ava'it été un moment séduite par Emilie Merton, son image
avait été promplemcnt effacée par celle de Lucie : mat.-jré mon attachement et mon estime pour celle-ci , je désirais vivement que ma sœur n'épousât pas son frère; au lieu d'éprouver du ressentiment en le voyant infidèle, j étais disposé à m'en applaudir. J'avais pu apprécier combien il était indigne de devenir l'époux d'une femme telle que Grâce ; mais il était impossible de calculer les effets qu'aurait son inconstance sur le cœur sensible de ma sœur. Si mes doutes avaient été éclaircis au sujet de M. André IJrewett, je me serais peu inquiété de Rupert et de ses caprices.
Les perles destinées à miss Merton ayant été choisies par Rupcrt, je me chargeai de distribuer les autres. — Je serai, dis- je, l'arbitre impartial , car je n'ai pas de pnférence pour l'une de vous : Grâce et Lucie me sont également chères.
— Tant mieux, dit Emilie avec un sourire significatif; il est bon que les jeunes gens traitent les jeunes personnes comme leurs sœurs ; car en ce cas leurs sentiments n'ont pas besoin d'être réprimes. Les marins, quand ils sont à terre, observent rarement les limites que la société leur impose.
Je ne compris pas quelle intention avait dicté ces paroles; mais Rupert en rit comme dune excellente plaisanterie, et il ajouta avec une vivacité qui ne lui était pas ordinaire :
— Vous voyLZ, Miles, que vous auriez mieux fait de suivre le barreau; les dames ne sont pas à même d'apprécier le mérite de vous autres gens de mer.
— L'est ce que je vois, répondis-je un peu sèchement. Il parait que miss Merton n'a pas été satisfaite de mes excursions maritimes?
Emilie ne répondit point , mais elle resarda les perles avec une attention qui prouvait qu'elle songeait plutôt à leur effet qu'à mes discours.
— (Jiic dois-je faire maintenant? demandai-je après avoir achevé le triage. Voulez-vous tirer les lots au sort, ou vous en rapporter à mon impartialité?
— INous avons pleine confiance en vous, répondit Grâce. Le parLngc est tellement équitable que l'une de nous ne saurait être favorisée au préjudice de l'autre.
— Puisqu'il en est ainsi, ce paquet est pour vous, Lucie , et x'oici le vôtre. Grâce.
Grâce se leva, me passa affectueusement les bras autour du cou, et m'embrassa comme elle le faLsail toujours pour me remercier de mes présents. Le saint attachement qu'exprimaient ses yeux eût suffi pour me récompenser de dons d'une valeur centuple.
Je fus sur le point de lui offrir le collier. Quant à Lucie , en apercevant les perles, elle murmura quelques mots inintelligibles, mais sans quitter sa chaise. Emilie paraissait éprouver de l'ennui ; elle prit son grand chapeau de paille et proposa de profiter de la beauté de la soirée. Rupert et Grâce y consentirent avec joie , et tous trois sortirent. Je m'excusai sous prétexte que j'avais des papiers à ranger dans ma chambre ; et Lucie attendit pour suivre la compagnie qu'une domestique lui eût apporte son chapeau.
— Miles, me dit-elle en me tendant la petite boîte de papier oit j'avais mis les perles qui lui étaient réservées.
— \oulez-vous que je les mette de côté pour vous, Lucie?
— Kon , dit-elle d'un ton de douce supplication. Gardez-les pour vous, pour Grâce, pour madame Miles Wallingford , si vous le préférez.
— Qu'ai-je fait pour mériter ce refus? dis-jeavec ctonnement etlc cœur partagé entre le mécontentement et la tristesse.
— Rappelez-vous, Miles, que nous ne sommes plus des enfants , et que nous avons atteint un âge oii il est de notre devoir de respecter les convenances. Ces perles doivent valoir beaucoup d'argent, et je suis persuadée que mon père ne serait pas satisfait de me les voir accepter.
— Pouvez-vous me traiter ainsi, ma chère Lucie?
— Je le dois, mon cher Aliles, répliqua la jeune fille, dont les yeux se remplirent de larmes, quoiqu'elle essayât de sourire. Prenez donc cette boite, et restons amis.
— Voulez-vous me répondre à une seule question avec votre franchise accoutumée?
Lucie devint pâle et réilcchit un moment avant de prendre la paro!e. Elle dit enfin :
— Je ne puis r.'pondre à une question avant qu'elle me soit adressée.
— Avcz-vous attaché assez peu d'importance à mes présents pour ne pas conserver le bracelet que je vous ai donne avant de m'euiLarquer pour l'Amérique du Sud?
— Non, Miles, j'ai votre bracelet, et je le garderai toute ma vie. C'est un souvenir de notre amitié d'enfance, et il m'est cher à ce titre. Sans doute, vous ne voulez p.ts me le redemander?
— Si je ne vous connaissais, Lucie Ilardinge , je doutcr.iis de vos sentiments. Depuis que je suis à terre, j'ai vu tant de choses étranges, et tant de caprices bizarres, surtout en fait d'attachement !
— Pourquoi doutericz-vous de moi, Miles? En aucun cas je ne x'oudrais vous abuser.
— Je le crois, et je vois que vous avez actuellement l'intention de me (Kiabuscr. Je suis convaincu de la sincérité de vos paroles; cepin-
SUR MER ET SUR TERRE
(lant je voudrais voir ce bracelet; montrez-le-moi, si vous l'avez sur vous.
Lucie fit un brH<:(]ue mouvement, comme pour me présenter le bracelet; mais elle s'arrêta, et ses joues se couvrirent d'une rougeur brûlante.
— Je vois ce que c'est , Lucie , vous n'avez plus mon souvenir, et vous n'osez pas me l'avouer.
En ce moment même le bracelet était aussi près que possible du ccpiir de la jeune tille, et sa pudique confusion provenait île la crainte qu'elle avait que cette circonstance ne fût découverte. Lucie se serait trùliie elle-même , si j'avais insisté ; mais je repris la boîte qu'elle me présentait avec une fierté que je pourrais qualifier île dramatique. Lucie me regarda fixement, et je m'aperçus qu'elle faisait de violents efforts pour ne pas fondre en larmes.
— ^ ous ai-je ofi'ensé , Sliles? me dit-elle.
— Je manquerais de franchise si je disais le contraire. Vous avez vu qu'Emilie Merton elle-même a consenti à nrcepter mon cadeau.
— En elïet, et pourtant elle a dû sentir combien il était inconvenant de recevoir un aussi ricbe présent ; au reste, elle a passé tant de temps avec vous qu'il n'est pas étonnant qu'elle veuille en garder un souvenir, en attendant que...
Lucie n'acheva pas sa phrase; mais son visage, qui était devenu pâle, reprit tout d'un coup un vif incarnat.
— Quand je m'embarquai avec Rupert , Lucie, vous m'avez donné tout l'or que vous possédiez sur la terre.
— Je ne m'en repcns pas. Miles ; car nous étions très-jeunes, et vous aviez eu tant de bontés pour moi , qu'il m'était doux de vous en témoigner ma reconnaissance. Mais notre position actuelle nous dispense tous deux de recevoir aucun présent de ce genre
Elle prononça ces mots avec un si doux sourire , que j'eus peine à m'empêcher de la serrer contre mon cœur. Elle s'éloigna, me laissant entre les mains la boîte, que j'allai porter dans la chambre de ma soeur. Je résolus d'avoir le soir même un entretien confidentiel avec Grâce, et d'apprendre ce que je devais penser des prétentions de M. André Drcwelt.