CHAPITRE XXIV
Lorsque l'on prononçait votre nom devant elle, Quand votre oncle vantait vos belles qualités, Ou bien quand on parlait de votre cœur lî'iole, De vos jeunes amours par le temps respectés , Une flamme subite éclairait sa prunelle. Et des rougeurs passaient sur ses traits agités.
BiLLBOl'SE.
J'exécutai sans diflicullé mon projet d'avoir une entrevue particulière avec Grâce. Il y avait à Clawbonny, de temps immémorial, une chambre exclusivement réservée aux maîtres de la maison. On l'appelait la chambre de la famille. Je me rappelais que, du temps de mon père, je n'avais jamais osé y entrer sans invitation expresse, et j'y pénétrais toujours avec le même respect que si c'eût été une église. Ce qui lui donnait à mes yeux un caractère particulier de sainteté, c'était que les morts de la famille étaient toujours déposés dans cette pièce avant d'être transportes au tombeau. La chambre, petite et de forme triangulaire, avait une seule fenêtre qui donnait sur un bosquet de rosiers, de seringuas et de lilas. Les meubles avaient été apportes d'Angleterre par Miles VVallingrord; car c'était ainsi qu'on appelait l'émigrant qui avait fondé en Amérique la dynastie de Clawbonny. Celle chambre faisait partie des premières constructions, et l'on n'en avait pas renouvelé le mobilier; seulement, ma mère y avait introduit un fauteuil pareil à ce que les Français appellent une causeuse.
Pour préparer cette entrevue, j'avais glissé dans les mains de Grâce «n billet ainsi conçu : n Rendez-vous dans la chambre de famille à six heures précises. » Quand je m'y rendis, j'y trouvai ma sœur assise sur la causeuse. La dernière lois que j'avais visité cette piice, c'avait été pour contempler les traits pâles de ma mère avant qu'on la mît au cercueil. Les souvenirs de cette scène se présentèrent au même instant à notre esprit. Je pris place à côté de Grâce, je lui passai le bras autour de la taille, je l'attirai vers moi, et je reçus sa tête sur mon sein. Elle versa d'abondantes larmes, et je ne pus retenir les miennes, Plusieurs minutes se passèrent dans un profond silence ; nous n'avions pas besoin de nous e\pliquer; nous nous comprenions mutuellement. Enfin, nous reprîmes Je l'empire sur nous-mêmes, et Grdce releva la tête.
— Vous n'êtes pas entré dans cette chambre depuis, mon frère ? me denianda-t-elle.
— ]\on, ma sœur, il y a longtemps aujourd'hui, longtemps pour des personnes aussi jeunes que nous.
-— Miles, vous renoncerez à l'idée de bâtir un château; vous ne détruirez jamais cette chambre consacrée par tant de souvenirs!
— iVoi), ma chère, Clawbonny me devient de Jibis en plus précieux, à mesure que mes illusions se dissipent.
Grâce se dégagea de mes bras, et me regarda avec anîiété de l'autre coin de la causeuse; puis elle prit une de mes mains entre les sieuncs cl la pressa nfl'cclueuscmcnt.
— Vous êtes trop jeune pour parler d'illusions détruites, medlt-clIc avec un accent de tristesse inaccoutumé. Un hamme de votre âge ne doit pas encore connaître les soucis. Nous autres femmes, je le crains bien , nous ne sommes nées que pour soud'rîr.
Je m'imaginais que Grâce allait me faire, pour la première fois, quelques confidences relativement à Ivupert; je supposais qu'il s'était depuis longtemps expliqué avec elle, et qu'il y avait entre eu: un eng-igcmcnt auquel il ne manquait que l'approbation de M. Hardinge et la mienne; toutefois. Grâce ne m'avait jamais rien dit de positif à cet égard. U'un autre côté, je n avais pas parlé à Grâce de mon amour pour Lucie. Avant d'être revenu de mon dernier voyage , j'ignorais moi-même toute l'ardeur d'une passion qu'avaient récemment développée la jalousie et l'incertitude. Jusqu'alors mon attachement m'avait semblé si naturel, si semblable à celui dont ma sœur était l'objet, que je n'en avais jamais étudié le véritable caractère. Kous touchions tous deux les points douloureux de nos cœurs , et nous hésitions tous deux à mettre à nu notre faiblesse,
— Vous savez ce que c'est que la vie, Grâce, dis-je après un moment de silence, avec une indifTérence afl'ectce. Tantôt la plus pure lumière, tantôt les plus sombres nuages. Je ne me marierai probablement jamais, ma chère sœur, et vous et vos enfants vous hériterez de Clawbonny, et pourrez disposer de la maison comme vous l'entendrez. Toutefois, comme chacun de mes aïeux ajoutait quelque chose à la maison, je veux y laisser au?si la trace de mon passage. L'anne-e prochaine, je ferai construire l'aile du midi, comme nous en avons le projet depuis longtemps, et disposer des appartements où nous pourrons sans rougir recevoir nos hôtes.
— Rien ici ne doit vous faire rougir, mon cher frère. Quant au mariage, vous n'êtes pas d'âge à prendre à cet égard un parti définitif.
Ceci fut dit d'un ton enjoué; mais il y av.iit sur le visage de Grâce une ombre de tristesse que j'aurais voulu n'y pas trouver. Je crois que Grâce devinait mon agitation intérieure ; mais par délicatesse virginale, elle s'abstint d'approfondir mes penséis, car elle ajouta:
— Ecartons ces idées décourageantes; pourquoi avez- vous désire me voir ici en particulier?
— Pourquoi? Nous savez que je vais melire à la voile dans la semaine; il y a longtemps que nous ne nous sommes trouvés ici. Nous sommes d'âge à nous communiquer nos impressions mutuelles; il est bon de commencer dès à présent. Il me semble que vous n'êtes ma sœur qu'à moitié quand je vous vois en présence d'étrangers tels que les Hardinge et les jMerton.
— Et depuis quand, Miles, regardez-vous les Hardinge comme des étrangers?
— 11 n'y a pas le moindre lien de famille entre nous.
— JNon, mais nous sommes unis par une amitié qui dure depuis l'enfance, et il m'est impossible de me rappeler une époque à laquelle je n'aie pas aimé Lucie Hardinge.
— Et à moi aussi. Lucie est une excellente personne, pour Laquelle je conserverai toujours un vif attachement. Mais ne trouvez-vous pas que la prédilection soudaine de madame Bradford a singulièrement changé la position des Hardinge ?
— Elle n'est pas aussi soudaine que vous le croyez, Miles; x-ous avez été absent, et vous n'avez pas calculé le nombre d'années qu'il a fallu pour établir cette intimité. iM. Hardinge et madame Bradiort sont enfants des deux sœurs; la fortune de cette dernière, qui dépasse, dit-on, six mille livres par an, sans compter la belle maison qu elle habite, vient de leur grand-père commun , qui n'a laissé à madame Hardinge qu'un faible legs, parce qu'elle a épousé un ecclésiastique. M. Hardinge est l'héritier légitime de madame lîradford. Il est tout simple qu'elle pense à laisser ses biens à ceux qui, sous certains rapports, y ont autant de droits qu'elle-même.
— Et l'on croit qu'elle nommerait Rupert son légataire?
— Rupert semble y compter; mais indubitablement Lucie aura une bonne part à l'héritage. Madame liradfort a conçu un si vif attachement pour elle, que, l'hiver dernier, elle a voulu l'adopter; mais Pli. Hardinge et Lucie s'y sont refusés. IN'otre excellent tuteur a remercié sa cousine en ma présence, et lui a déclaré qu'il croyait de son devoir de garder sa fille auprès de lui tant qu'il vivrait, ou jusqu'à ce qu'il la confiât à la protection d'un époux.
— Et Lucie ?
— Elle aime madame Bradfort, qui est après tout une bonne femme, quoiqu'elle ait un fol engouement pour le monde, les convenances et les usages. Lucie a pleuré entre les bras de sa cousine en disant quelle ne pourrait jamais se résoudre à quitter son père. Vous devinez, ajouta Grâce en souri.inl, qu'elle n'a donné aucune explication relative à l'éventualité d'un mariage.
— Et comment madame Bradfort a-t-elle accueilli ce refus de ses bicnfiili^
— l'arfaiteinent. M. Hardinge a consculi à ce que Luc'.' passât tous
SDR MER ET SUR TERRE
les hivers à New-York. Riiperl fait son droit dans cette ville, et il s'y l'iM'ra :i|)ics ;ivoir pris ses licences.
M.iiiitenant que l'on sait que Lucie a un riche héritafje en pers-
pcclivc, elle a plus de chances que jamais de trouver un mari qui l'af- Inmchisse de la tulclle paternelle.
— Quel que soit son choix , Lucie restera toujours la fille dévouée de BI. Uardinge ; mais vous avez raison , iMilcs, de supposer qu'elle a cté recherchée. Elle ne m'a point révélé ses secrets; car elle a des principes trop solides pour faire parade de ses conquêtes, même devant sa plus intime amie. Alais je sais positivement qu'elle a refusé un parti il y a deux ans, et trois partis l'hiver dernier.
la justice dans votre reproche. ISous ne traitons pas les amants malhcureuï aussi sérieusement qu'il le faudrait ; cependant je crois qu'il n'y a pas de femme capable de repousser sans compassion un homme qui semble lui êlrc sérieusement allaché. En outre, votre scie a des senlmients moins profonds que le nôtre, et l'on voit bien peu d'hommes mourir d'amour. (Juoi qu'il en soit, Lucie n'est pas femme à encourager un adorateur qui ne lui plairait pas; aussi n'a-t-clle point contracté de ces liaisons intimes sans lesquelles le cœur ne s'attache jamais. Les passions que n'enfante point un écliange mutuel de sentiments et d'idées, mon cher frère , ne sont guère que le fruit des caprices de l'imagination.
— Je soupçonne que les quatre prétendants sont tous aujourd'hui radicalement guéris , dis-je en continuant à siffloter d'un air dégagé.
— Je n'en répondrais pas, il est si facile d'aimer Lucie et de l'aimer avec ardeur ! Je sais seulement qu'ils ne lui font plus de visites; et quand ils la rencontrent dins le monde, ils se comportent comme doivent le faire, selon moi, des amants rebulés qui n'ont pas iicrdii tout respect pour l'objet de leur passion. Deux d'entre euï, peut-être, avaient subi l'influence de la fortune et de la position de madame liradfort; mais les autres étaient de bonne foi.
— Madame Bradfort est lancée dans la haute société, Grâce, dans une société que nous ne fréquentons pas nous-mêmes.
Ma sœur rougit li gèrcment, et il me fut facile de voir qu'elle était embarrassée. Toutefois, Grâce avait trop de fierté et de caractère pour souffrir d'une infériorité qui n'existait pas essentiellement. Elle ne res- I semblait pas aux gens vains et frivoles , si souvent froissés par leurs rapports avec une classe au-dessus de la leur , surtout quand certains membres de cette classe prennent à tâche de faire sentir aux autres une prétendue supériorité , fondée sur des dilférences de position plutôt qur sur des qualités individuelles.
Rupcrt.
— I\I. André Diewclt était-il du nombre? dcmandai-je avec une jréclpilalion dont j'eus honte immédiatement après. Hla vivacité lil tressaillir Grâce, qui répondit avec un sourire mélancolique :
— INon , sans doute ; autrement il aurait cessé ses assiduités. Lucie est trop franche pour donner du fausses espérances à un prétendant , et ceux dont elle a rejeté la demande sont maintenant avec elle dans les termes d'une froide politesse. Quant à M. Drcwctt, comme il se montre plus empressé que jamais , il est impossible qu'il ait élé repoussé. Vous savez que M. Uardinge l'a invité à venir à Clawbonny?
— Lui! M. André Drewelt? Et pourquoi nous rendra-t-il visite?
— Je l'ai enli ndu demander à M. Uardinge la permission de se présenter ici. ISotre tuteur, qui ne voit jamais le dessous des cartes, n'a pas cru devoir refuser. D'ailleurs , il aime Drewelt , dont les qualités réelles ne sont gâtées que par ses prétentiiins de pclit-maître. La sœur de ,M. Drcwett est mariée, et habite de l'autre côté de l'eau; il est probable qu'il passera l'iludson pour se rendre a Clawbonny.
Je me sentis un moment indigné; mais bientôt la raison reprit son empire. Ma mère avait accordé ii M. Uardinge la permission expresse d'inviter qui lui plairait pendant ma minorité. Mais on eût dit qu'il bravait ma passion en introduisant chez moi un adorateur déclaré de Lucie. J'affectai un air d indifférence , et pour mieux dissimuler mon émotion, j'essayai de siDler entre mes dents, tout en détruisant avec ma canne une toile d'ar. lignée.
— Connaissez-vous , dis-je à ma sœur , les quatre gentlemen dont Lucie a refusé la main?
— Certainement. Lucie ne m'en a jamais parlé ; mais j'en ai plusieurs lois plaisanté avec madame Bradfort.
— Ah ! vous avez plaisanté sur ce sujet. En effet , rien n'est plus plaisant pour une femme que de voir un homme se fourvoyer de celle sorte; clic s'inquiète peu des souffrances qu'il éprouve.
Grâce devint pâle , et je remarquai sur sa douce physionomie une expression de rêverie et de repentir.
— Il y a pcut-èlrc, IMilcs, de la vérité dans votir observation et de
M. Hardin?" but à une vieille gardc-maladi? nonirm-e Pecgy-Perott , connue dans los environs de Clawbonny comme la plus laide femme du pays.
— En effet. Miles, repartit Grâce, je n'avais pas appris à Clawbonny à établir tant de distinctions entre les classes, et à voir tant de personnes de bon ton ; pourtant je ne pense pas être déplacée dans la soiiclé. M. Uardinge m'avait préparée à y figurer, et je m'imagine que plus les gens du monde ont d'élévation véritable , moins ils sont exigeants et vétilleux en fait de convenances.
— Et Lucie, comment est elle accueillie ? Est-elle courtisée , admirée, considérée ? Et vous-même?
— Si vous aviez plus vécu dans le monde, Miles, vous ne m'iiuriez pas adressé cette question. Lucie a toujours été reçue comme si clic lût été la fille de madame Rradfort , et pour moi je n'ai jamais cherché il dissimuler ma position; au contraire, j'ai eu le bon esprit de me montrer fière de mes parents.
SUR MER ET SUR TERREJ
— l'errac liez-moi de vous demander , Grâce, si l'on a sollicité votre main. ^
Grâce se mit à rire, et ses joues se couvrirent d'un rose foncé. L eiprcssion de son visage suffit pour me convaincre qu'elle avait aussi refusé plusieurs partis, et j'éprouvai une espèce de plaisir à voir qu'une fille <lc Clawbonny pouvait être courtisée sans succès par des gens du grand monde. Au reste, aucune parole de Grâce ne justifia mes suppositions.
— Puisque vous êtes décidée à garder le silence sur vos propres affaires, diles-moi au moins quelles sont la fortune et la position de M. Drcwett.
— Elles sont aussi avantageuses qu'une jeune femme peut les désirer; on assure même qu'il est riche. , .
— Dieu merci, il ne recherche pas Lucie dans l'espoir d'hériter de madame Bradfort?
— Pas le moins du monde ; il tsl si aisé d'aimer Lucie pour cllcmême, qu'un homme qui lui
ferait la cour par intérêt courrait risque d'être pris dans son propre piège. Biais M. Drewett n'a pas besoin d'avoir recours à de honteus calculs pour augmenter sa forlunc.
Il y avait, dès l'an 1802, des coureurs de dots , mais leurs manoeuvres n'étaient pas aussi visibles qu'en 1 844.
Les mariages d'intérêt étaient rares, et les personnes des deux scies n'étaient pas dressées, comme aujourd'hui, par un apprentissage régulier, à briguer exclusivement des alliances avantageuses.
— Vous ne m'avez pas dit, repris-je, de quel œil Lucie voyait ce Drewett.
Ma sœur me regarda fixement, comme pour s'assurer si je pouvais lui adresser une semblable question avec indilTérence.
On doit se rappeler que nous ne nous étions pas expliqués verbalement sur la nature des sentiments dont nos compagnons d'enfance étaient l'objet. Nous ne connaissions que par induction l'état respectif de nos cœurs.
Tout ce qui s'était passé entre Lucie et moi pouvait être attribué à une tendresse produite en partie par l'habilude ; et si en maintes occasions nous nous étions donné des preuves d'un profond attachement, notre bouche ne l'avait point formulé.
— Lucie, répliqua Grâce, ne m'a point fiit de confidences; et d'ailleurs si elle m'avait communiqué scssccrels, je ne Jugerais point convenable de vous les révéler.
— Quoi ! m'écriai-je, elle n'a jamais témoigné de préférence pour personne !
— Jamais, répondit Grâce d'un ton ferme. Notre afTcction mutuelle nous suffit, et c'est d'elle seule que nous nous entretenons, sans chercher à soulever le voile qui doit cacher les sentiments d'une fille bien née.
Un long et pénible silence suivit ces paroles ; je le rompis le premier eu disant :
— Grâce, je n'envie pas la prospérité nouvelle de la famille Ilardinge; mais je pense que sans l'intervention de madame Bradfort nous aurions été beaucoup plus unis et beaucoup p!us heureux.
Ma sœur trembla et devint pâle comme la mort.
— \ous pouvez avoir raison, Miles, me répondit-elle après un moment d'intervalle, toutefois votre supposition n'est pas généreuse; pourquoi désirer que nos plus anciens «mis, les enfants de notre tuloiir, aient moins de fortune que nous? Sans doute il vaudrait mieux pour nous que tout fût resté comme par le passé; mais quand la famille Ilardinge jouit d'une position dont nous ne voudrions peut-êlro pas profiter, pourquoi aurions-nous l'égoïsme de leur souhaiter un sort moins heureux? Quille que soit la coii'lilion de I.ucio, elle sera toujours Lucie ; et quant à Runcrt, un oiissi lu'i'li.nt jeune homme n'a
A la vue du collier, les jeunes filles ne purent s'empôclier c leur admiration.
besoin que d'une occasion favorable pour s'élever aux plus hautes dignités du pays.
Grâce parlait avec tant d'émotion et semblait si désintéressée , que je ne trouvai pas dans mon cœur le courage de In sonder davantage. J'entrevoyais confusément qu'elle commençait à former sur Ruperl des soupçons qui répugnaient à son cœur pur et sincère; mais il était évident pour moi qu'elle hésitait à me révéler sa pensée intime. J'oubliais que je n'avais pas été franc moi-même et que je m'étais abstenu de toute ouverture susceptible de m'attirer la confidence de ma sœur, quoique rien ne m'imposât la loi de me taire. Après avoir laissé à ma sœur le temps de se remettre, je fis tomber la conversation sur nos intérêts de famille. ... -,
— Avant de nous revoir , Grâce, j'aurai atteint ma majorité. Nous autres marins nous sommes exposés à plus de périls que ceux qui restent à terre, et s'il m'arrivait un malheur, on trouvera dans mon secrétaire mon testament, signé et daté du jour de ma majorité. La principale disposition de cet acte est celle par laquelle je vous lègue Clawbonny.
— Voilà une triste et inutile conversation , repartit Grâce; cependant, je l'avoue, il me semble que, pour conserver la propriété dans notre famille, vous auriez mieux fait de la laisser ;» votre cousin Jacques WallingforJ.
Ce Jacques Wallinjford , dont jen'oi pas encore parlé, était un célibataire de quarante-cinq ans, fils d'un frère cadet de mon grand-père; il habitait à quelques milles de Cajuga-Cridge, dans la partie occidentale de New- York; je ne l'avais vu qu'une seule fois, mais je savais qu'il était riche et qu'il n'avait aucunement besoin de notre bien patrimonial. Je quittai Grâce après un entretien qui resserrait les liens par lesquels nous étions déjà unis.
Jamais ma sœur ne m'avait semblé plus digne de ma tendresse, et jamais elle ne l'avait plus entièrement possédée.
Le reste de la semaine fut consacré aux plaisirs ordinaires delà campagne et de la saison. Me trouvant gêné dans la société des jeunes filles, je passai la plus grande partie du temps à courir les champs sous prétexte de commencer à surveiller mes domaines. M. Hardingc tint compagnie au major, et l'intimité s'établit bientôt entre ces deux vieillards;
figuraient que U .t.«... -, . . . . ,
eomplissement des prophéties. C'étaient des opinions assez gcneralement répandues en Amérique, et pour ma part, 3 étais prêt a dire comme Mercutio' : Malédiction sur vos deux maisons! car ni lune ni l'autre ne se conduisait convenablement avec nous. Rcanmoms une fraction de la nation seulement agissait conformément a 1 inlcret national. Le reste se divisait en deux partis, dont l'un chantait les louan-
tes du erand Corse, et dont l'autre regardait Filt comme un ministre envoyé par le ciel. Selon moi, la France et l'Angleterre auraient été beaucoup plus tranquilles si ces illustres personnages n avaient jamais vu le jour. Quoi qu'il en soit, mon tuteur elle major s étaient liés- et leur union se consolidait chaque jour davantage, fortifiée par leurs idées politiques. Quaut à Emilie, je ne m'en inquiétais que parce que sa liaison avec Ruperl pouvait exercer une fâcheuse influence sur l'avenir de ma sœur. Hupcrt lui-même avait cessé depuis longtemps de posséder mon estime, et je ne lui restais cncor<- attaché que par égard pour Lucie et pour M. Hurdinge,
' rcr.icnnoctc c'c Bonn'o cl Jul'plle,
r-UR MEn ET SUR TERRE.
Vous voyez, IV.il), (lis-jc un jour à mon ni'ijre qiii sortait avec
moi <Iii moulin, M. lUipcrt a complètement oulilié ce qu'il savait de la marine. Il a les mains aussi blanches qu'une jeune femme,
— Tant pis pour lui, monsieur Miles , il n'aura jamais la salisfaclien de fiirc naufrage, d'être prisonnier des Indiens.
— Vo-.is avez des rjoùls étranges, Nab, et j'en conclus que vous espérez revenir à New-York avec moi sur le fVallingford et vous embarquer sur l'Aurore.
— Assurément, monsieur Miles, quand vous allez en mer, comment ponvez-vous songer à laisser votre nègre h la maison !
En disant ces mots, Kabucbodonosor partit d'un bruyant éclat de rire; comme si la supposition qu'il venait de faire eijt été le comble de l'absurdité.
— Eb bien! Nab, je souscris h vos vœux, mais ce sera le dernier voyogc pour lequel vous aurez .î me demander ma permission ; car dès que je serai majeur, je vous rendrai la liberté.
— Rla liberté! Je n'en ai aucun besoin. A quoi me servirait-elle, puisque tous mes désirs sont satisfaits! Combien y a-t-il de temps que J^i famille Wallingford babite ce pays?
— 11 y a juste cent sept ans.
— Et la famille Clawbonny, monsieur Miles?
— Je ne puis vous répondre avec certitude, Nab, car votre généalogie est un peu confuse; il doit y avoir quatre-vingts ou quatre-vingtdix ans... Attendez, votre grand-père s'apptlait Pompée.
— Oui, monsieur .Miles, et c'étùt un fameux noir!
— Je ne dis rien de ses qualités, je crois qu'il en valait bien un autre. Eh bien, le vieux Pompée, votre grand-père, a été importe de Guinée et acheté par mon grand-père en 1 an 1700.
— Eh bien, monsieur Miles, depuis cette .innée 1700, a-t-on connu un n'grc de Clawbonny qui ait réclamé sa liberté?
— 11 m'rst impossible de répondre à cette question , mon camarade; car j'ignore vos désirs secrets, et plus encore ceux de vos ancêtres.
Nabucliodonosor ôta sa casquette de prélart goudronnée, se gratla la tête, et roula les yeux pour témoigner la satisfaction qu'il éprouvait en me prenant au dépourvu. Puis il fit la roue, et poussa en même temps ;in cri de joie qui ébranla les collines et les vallées. Ce Jour de force était un de ceux que Nabuchodonosor m'avait appris dix ans auparavant.
— Si j'étais libre, monsieur Miles, s'écria-t-il, comme s'il eût imaginé un argument irréfutable, vous trouveriez un nègre capable d'en faire autant! Non, monsieur, je vous appartiens , vous m'appartenez, et nous nous appartenons.
Les choses en restèrent là provisoirement. NabucLodonosor reçut l'ordre de se tenir prêt pour le lendemain, et à l'heure indiquée j'allai prendre congé de la compagnie.
II avait été convenu que le m.ijor et Emilie resteraient à la ferme jusqu'au mois de juillet, et qu'ils iraient ensuite prendre les eaux dans le voisinage. J'avais passé une heure seul avec mon tuteur, et je n'.-\vais plus qu'à recevoir sa bénédiction. Je n'osai demander .à Lucie de l'embrasser; c'était la première fois que nous nous séparions ainsi; mais j'étais sur la réserve, et elle me parut pleine de froideur; néanmoins elle me tendit la main, que je pressai avec ferveur en lui disant adieu. Quant à Grâce, elle pleura dans mes bras. Le major et Emilie m'exprimèrent une afi'ection cordiale, et je les quittai avec l'espoir de les revoir à Ncw-Vork. ilupert m'accompagna jusqu'au sloop.
— Si vous trouvez une occasion. Miles, me dit mon ancien ami, donnez-nous de vos nouvelles. J'ai un vif désir d'avoir des détails sur la Fr.ince , et je compte môme prochainement la gratifier de ma présence.
— Vous ! si vous avez l'intention de visiter la France , ce que vous avez de mieux à faire, c'est de partir dans mon navire. Sont-cc vos affaires qui vou:. y appellent?
— Pas du tout, j'y vais par plaisir. Noire cxecllcnte cousine pense qu'un jeune homme d'une certaine classe doit voyager, et je crois qu'elle se propose de me faire attacher, sous un titre quelconque , à la l-g;ition des Etats-Unis.
J'étais confondu! Rupert Hardinge, sans ressources n.iguère, parlait maintenant de voyage en Europe, et de légation! J'aurais dû me réjouir de sa bonne forlune, et je fis des efforts pour me persuader que j'en étais satisfait. 11 ne resta pas longtemps à bord du sloop, et nous ne tardâmes pas à appareiller. En longeant les bords escarpés de la crique, j'eus constamment l'œil au guet, dans l'espoir d'apercevoir au moins ma sœur ; mon attente ne fut pas déçue. Grâce et Lucie avaient pris un sentier qui aboutissait directement a l'embouchure de la petite rivière, et elles étaient sur la rive au moment où le sloop entra dans 1 Iludson. Toutes deux agitèrent leurs mouchoirs, et j'y répondis en leur envoyant des baisers. Au même instant, un canot à voiles passa devant nos bossoirs; cl j'y vis un jeune homme debout, et faisant éga-
lement des signaux avec son mouchoir. C'était André DrewetI, fjni débarqua bientôt pour saluer les jeunes filles. .Son cmbarcaion remonta la crique; et quand je le perdis de vue, ce nouvel hôte prenait avec mes compagnes le chemin de Clawbonny.