CHAPITRE XXV
Rosée-de-Juin ne put rien découvrir du haut de son observatoire que l'ombre enveloppait de toutes parts; mais il serait difficile de décrire les sensations qu'éprouva Mabel en entendant frapper doucement à la porte. Craignant que ses vœux ne fussent pas satisfaits et voulant toutefois faire savoir à Chingachgook qu'elle était là , elle se mit à chanter d'une voix tremblante et étouffée. Le silence de la nuit étai •i profond que cette espèce de gazouiUemeat entrecoupé se fit euiea
dre jusqu'au faîte de l'édiSce et Rosée-de-Juin ne tarda pas à desr cendre.
Immédiatement après, on frappa de nouveau à la porte , mais avee plus de force et d'assurance qu'auparavant , car on s'était d'abord contenté d'exercer une légère pression sur le battant.
Il n'y avait pas de temps à perdre. L'espérance fut chez Mabel plui forte que la terreur, et ses mains incertaines commencèrent à enlever les barres. L'une d'elles était déjà ôtée lorsque le bruit des mocassins de l'Indienne se firent entendre au premier étage. Il ne restait plus qu'une barre lorsque Rosée-de-Juin se montra sur l'échelle inférieure.
— Que faites-vous? s'écria-f-elle avec colère. Folle , vous voulez vous enfuir, quitter le blockhaus! le blockhaus est bon.
Les mains des deux amies se rencontrèrent sur la dernière barre; la femme blanche voulait l'enlever, l'Indienne le replacer; et celle-ci l'aurait probablement emporté si l'homme qui poussait au dehors n'avait fait sauter tout à coup par la pression de son corps le tasseau qui retenait la porte.
Elle s'ouvrit. L'étranger entra , et les deux femmes remontèrent précipitamment au premier étage comme si elles eussent eu les mêmes appréhensions.
L'étranger referma la porte, examina le rez de-chaussée avec le plus grand soin et gravit lentement l'échelle.
Dès que la nuit était venue, Rosée-de-Juin avait fermé toutes le» ouvertures de l'étage principal et avait allumé une chandelle. A la lueur vacillante de ce chétit flambeau, les deux femmes se tinrent aux aguets afin de constater l'identité du visiteur, dont on entendait sur les barreaux les pas lents mais assurés. Ce fut avec un ineiprJOiable étonncment qu'elles reconnurent l'Eclaireur!
— Dieu soit loué ! s'écria IMabel frappée de l'idée que le blockhaus serait imprenable avec un pareil renfort. Oh ! l'Eclaireur, qu'est devenu mon père?
— Le sergent va bien et il est vainqueur, quoiqu'il n'appartienne à personne de dire comment il finira. IN'est-ce pas la femme de Tctcde-Flèche qui est blottie dans ce coin?
— K'en parlez pas avec mépris, mon cher guide; je lui dois la vie jusqu'à présent. Dites-moi ce qui est arrivé au détachement de mon père ; dites-moi pourquoi vous êtes ici, et je vous raconterai les horribles événements qui se sont passés dans cette île.
— Je les connais déjà, Mabel; les hommes accoutumés aux diableries indiennes n'ont pas besoin d'explication. Kolre expédition a réussi; le Serpent, qui était sur le qui-vive , nous a fourni tous les xenseigncments désirables. Nous avons attendu les chaloupes françaises; nous en avons chassé les possesseurs , et nous les avons coulées bas, conformément à vos ordres, dans la partie la plus profonde de l'Ontario. Les sauvages du haut Canada se passeront cet hiver d'approvisionnements ; la poudre et les balles seront assez rares chez eux pour exciter les regrets des chasseurs et des guerriers. Nous n'avons pas perdu un seul homme , nous n'avons pas eu même une égratignure , et l'ennemi n'a guère plus souffert que nous. En somme , c'est une expédition telle que les aime le major. Le résultat est immense et la perte insignifiante.
— Ah ! l'Eclaireur, quand le major Duncan de Lundie apprendra l'issue définitive de celte entreprise, il est à craindre qu'il ne regrette de l'avoir conçue I
— Je vous comprends ; mais laissez-moi achever. Dès que le sergent s'est vu triomphant, il m'a envoyé devant avec le Serpent pour vous donner des nouvelles , et il nous suit avec les deux chaloupes , qui , étant beaucoup plus pesantes, n'arriveront que demain matin. Je me suis séparé de Chingachgook dms l'après-midi , et il a été convenu qu'il viendrait d'un côté, t.iudis que j'irais de l'autre pour mieux déblayer la route. Je n'ai pas vu depuis le chef mohican.
Mabel raconta la manière dont elle avait découvert le Serpent , et dit qu'elle s'attendait à le voir venir au blockhaus.
— Il n'y paraîtra pas! Un batteur d'estrade ne se poste jamais derrière des murailles quand il peut se rendre utile en rase campagne. Moi-même je ne serais pas venu, Mabel, si je n'avais promis au sergent de vous rassurer et de veiller à votre sûreté, llélas! j'ai eu le cœur gros en poussant ma reconnaissance dans l'île , et j'ai été bien tourmenté de la cruelle pensée que vous étiez au nombre des morts !
— Mais quel heureux hasard vous a empêché d'aborder hardiment dans l'île et de tomber entre les mains de l'ennemi?
— Le hasard qui indique au limier où il trouvera le daim et au daim comment il évitera le limier. Ces diaboliques arrangements de cadavres peuvent tromper les soldats du cinquante-cinquième et les officiers du roi ; mais ils n'ont point de prise sur des hommes dont la vie s'est écoulée dans les bois. Je me suis trouvé, à mon arrivée, en face du prétendu pêcheur, et, quoique les scélérats l'eussent campé assez adroitement , la ruse n'était pas assez bien ourdie pour tromper des jeux expérimentés ; la ligne élait phcée trop haut, car les soJdstâ du
L'ONTARIO
cinquanle-cinqiiiciiie ont appris à pêcher au bord de l'Oswego, quand même ils ne l'auraient pas su auparavant. En outre, l'iiomme était trop tranquille pour un pêcheur qui ne prend rien. Mais nous n'approchons jamais d'un poste en aveugles, et j'ai pasé toute la nuit autour d'un fort , parce qu'on avait changé la place des sentinelles. Le Serpent et moi, nous ne nous laissons pas attraper par ces grossières manigances ; elles sont bonnes pour tromper les Ecossais , qui ont quelques qualités , mais qui sont loin d'être des sorciers quand il s'agit de déjouer les projets des Indiens.
— Croyez -vous que mon père s'y laisse prendre? dit Mabel avec vivacité.
— Je tâcherai de l'avertir, Mabel. Vous dites que le Serpent est en embuscade : il y a donc double chance pour lui faire connaître le danger. Malheureusement j'ignore de quel côté il viendra.
— L'Eclaireur, dit l'héroïne d'un ton solennel, car, après les scènes affreuses qu'elle avait vues , la mort lui paraissait entourée d'horreurs inusitées; l'Eclaireur, vous m'avez témoigné de l'amour et le désir de m'avoir pour femme.
— J'ai pris la liberté d'en parler au sergent, Mabel, et il m'a dit dernièrement que vous étiez favorablement disposée; mais je ne suis pas homme à persécuter les gens que j'aime.
— Ecoutez-moi, l'Eclaireur: je vous respecte, je vous honore, je vous révère; sauvez mon père de cette horrible mort, et je suis capable de vous adorer. Voici ma main , comme gage de ma foi.
— Merci, Mabel, merci, c'est plus que je ne mérite, et j'oserai à peine profiter de votre bonne volonté. Je n'avais pas besoin de cela pour me décidera servir votre père. Nous nous devons mutuellement la vie. JN'ous sommes de vieux camarades, ce qui n'est peut-être pas une recommandation à vos yeuï.
— Vous vous recommandez vous-même, l'Eclaireur. Ma raison approuve vos actions et vos paroles, et mon cœur vous sera donné.
— C'est un bonheur sur lequel je ne comptais pas celte nuit , mais nous sommes entre les mains de Dieu, et il nouî protégera comme il le jugera à propos. Vos paroles sont douces , Mabel ; elles n'étaient pas nécessaires pour me faire accomplir tout ce qu'un homme peut entreprendre dans les circonstances actuelles; mais elles ne diminueront pas non plus mes efforts.
— Maintenant que nous nous comprenons , ajouta Mabel d'une voix étouffée, ne perdons pas un de ces instants dont le prix est incalculable. IVe pouvons-nous prendre votre canot, et aller au-devant de mon père?
— Ce n'est pas là ce que je vous conseille. J'ignore par quel canal le sergent viendra, et il y a une vingtaine de cours d'eau. Laissez faire le Serpent , qui connaît les détours de ce labyrinthe , et restons ici. Les bûches de ce blockhaus sont encore vertes et il ne sera pas facile d'y mettre le feu. Si je parviens à l'emjiêcher, je suis en état de défendre la place contre toute la nation iroquoise. En tirant quelques coups de feu , nous avertirons le sergent , qui campe actuellement sur quelque îlot, et ne reparaîtra que demain. C'est pour lui rendre service que nous devons rester ici; s'il ne s'agissait que de nous, il ne serait pas très-difficile de nous échapper.
— Restons, murmura Mabel, restons; au nom du ciel, bravons tout pour sauver mon père.
— C'est la nature qui parle, Mabel , et je l'entends avec plaisir, car je souhaite que le sergent se tire d'embarras avec honneur. Il a réussi dans son expédition; et s'il parvient à battre en retraite, après avoir chassé les sauvages et réduit en cendres les habitations, Lundie l'en récompensera. ]\ous avons à sauver non -seulement la vie du sergent, mais encore sa réputation.
— On ne peut reprocher à mon père la surprise de l'île.
— Je ne saurais vous le dire. La gloire militaire est une chose trèsincertaine. J'ai vu les Delawares mis en déroute en se comportant plus vaillamment que dans d'autres circonstances oii ils avaient triomphé. On estime d'ordinaire le mérite d'un guerrier d'après ses succès, sans se demander comment il les a obtenus; et l'essenliel est moins de montrer toujours du courage que de n'être jamais battu. Pour ma part, j'ai pour règle de conduite de presser vigoureusement l'ennemi pendant l'action, et d'être modéré après la victoire II va sans dire que je suis modéré après la dtfjite , puisqu'une volée est la chose la plus humiliante du monde. Les ecclésiastiques prêchent 1 humilité dans les forts ; mais si l'humilité faisait les chrétiens, les soldats du roi seraient des saints , car depuis le commencement de la guerre , ils n'ont fait que recevoir des leçons entre le fort Duquesne et Ticondéraga.
— Mon père ne pouvait deviner que la position de l'île était connue à l'ennemi, reprit Mabel, qui calculait les conséquences que les derniers événeaieuts pouvaient avoir pour le sergent.
— C'est vrai ; et je ne sais pas comment les Français l'ont découverte. Le lieu est bien choisi, dilhcile à trouver, mèaie pour ceux qui l'ont abordé, et sans doute il serait encore caché, sans une trahison.
— Est-il possible?
— C'est tout simple, Mabel; car, pour certains hommes, il est aussi naturel de trahir que de manger. Quand je vois un beau parleur, j'examine de près ses actions , car lorsqu'on a un bon cœur et de bonnes intentions, on fait taire sa langue pour laisser parler sa conduite.
— Jasper Western n'est pas un de ces faiseurs de phrases, s'écria Mabel avec impétuosité.
— Non sans doute, personne n'est plus sincère , plus droit dans ses discours comme dans ses actions. Lundie, le quartier -maître, le sergent et votre oncle se sont mis en tête d'aussi folles idées que s'ils avaient cru voir briller le soleil pendant la nuit, ou les étoiles en plein jour. Je répoudrais de la probité d'Eau-Douce sur ma chevelure , et au besoin sur ma carabine.
— Dieu vous bénisse, l'Eclaireur! s'écria Mabel en pressant k s doigts nerveux de son compagnon avec une force dont son émotion l'empêchait de se rendre compte. Vous êtes tout ce qu'il y a de plus noble et de plus généreux ; Dieu vous en récompensera.
— Ah! Mabel, si cela est vr^i , je ne devrais point convoiter une femme comme vous ! Je devrais plutôt vous abandonner quelque personne plus digne que vous.
— N'en disons pas davantage là -dessus, ce soir, répondit Mabel d'une voix émue : nous devons moins nous occuper de nous-mêmes que de nos amis. Mais je me réjouis de toute mon âme à l'idée que Jasper est innocent. Maintenant, parlons d'autre chose... Faut-il rendre à Rosée-de-Juin sa liberté ?
— J'y songerai ; il serait imprudent de fermer nos yeux, et de laisser les siens ouverts, dans le cas où elle resterait ici. Si nous la tenions prisonnière dans le grenier en enlevant l'échelle?
— Je ne saurai traiter ainsi celle qui m'a sauvé la vie. Il vaudrait mieux la laisser partir , car je crois qu'elle m'est trop dévouée pour me nuire.
— Vous ne connaissez pas sa race, Mabel; peut-être ne partaget-elle pas toute la méchanceté des Iroquois, mais elle fait cause commune avec eux , et doit avoir appris quelques- uns de leurs leurs... Mais qu'est-ce que cela ?
— On dirait un bruit de rames ; c'est quelque embarcation qui traverse le canal.
L'Eclaireur ferma la trappe qui menait au rez-de-chaussée pour empêcher l'Indienne de s'échapper. Il éteignit la chandelle, et courut rapidement vers une meurtrière. Mabel le suivit de près , et regarda avec anxiété par-dessus son épaule. Avant que les yeux du guide eussent pu sonder les ténèbres, deux bateaux étaient arrivés à un débarcadère situé à deux cents pas environ du blockhaus. L'obscurité l'empêchait de distinguer les objets , et il murmura à l'oreille de Mabel que les nouveaux venus pouvaient être des ennemis aussi bien que des amis , puisqu'il n'attendait pas sitôt le retour du sergent.
Un certain nombre d'hommes quittèrent les embarcations , et trois hurrah proférés en anglais ne laissèrent aucun doute sur le caractère de la troupe. L'Eclaireur leva la tr.ippe, se laissa glisser le long de l'échelle, et enleva les barres avec un empressement qui dénotait l'excès de son inquiétude. Mabel le suivit, mais elle gênait ses mouvements, au lieu de les favoriser; et la première barre seulement venait d'être ôtée , lorsqu on entendit une forte décharge de mousqueterie. Elle lut accompagnée du redoutable cri de guerre des sauvages , qui retentit dans tous les fourrés voisins.
La porte s'ouvrit; l'Eclaireur et Mabel s'élancèrent au dehors. Tous les bruits avaient cessé; toutefois, après avoir écouté pendant quelques instants , le guide crut distinguer près des bateaux quelques gémissements étouffes; mais la brise soufflait avec tant de force, et le frémissement des feuilles se mêlait si complètement avec les murmures des courants d'air , qu'il était impossible de s'assurer du fait.
Emportée par ses sentiments, Mabel prenait le chemin des bateaux, lorsque l'Eclaireur la prit par le bras , et lui dit vivement mais à voix basse :
— Qu'allez-vous faire? Vous vous exposez à une mort certaine, qui ne servira à personne. Il faut retourner au blockhaus.
— Mon père ! mon piuvre père est assassiné! dit la jeune fille avec égarement, quoique même en ce moment terrible une prudence habituelle lui imposât l'obligation de ne pas élever la voix. L'Eclaireur, si vous m'aimez , laissez-moi courir au secours de mon pèie.
— Vous ne pouvez rien pour lui, Mabel. Il est singulier que personne ne parle, que personne ne riposte. J'ai laissé mon tueur de daims dans le fort, mais à quoi me servirait-il, puisque je ne vois pas mes ennemis?
Tout en retenant Mabel avec force , l'Eclaireur n'avait cessé de promener les yeux autour de lui; il aperçut cinq ou six figures humaines qui s'approchaient de lui en rampant, dans l'intention évidente de lui couper la retraite. Aussitôt il prit Mabel sous son bras comme un enfant, et, développant toute son. énergie, il parvint à entrer dans la citadelle. Les pas de ceux qui le poursuivaient se faisaient entendre derrière lui; mais il eut le temps de déposer son fardeau, de placer une barre et de solidifier la porte, que l'ennemi, par de violentes secousses fai.sait grincei' tur ses gonds.
Assujettir les autres birres fut l'affaire d'un instant.
Mabtl monta au premier i:t.nge, et l'EcIairrur restn en sentinrlle .iu rez-de-ch;iussi'e. Rotie héroïne était dans cet cliit oîi le corps continue à cMTctrses fonclions, sans être soumis en a|>parence à l'inipire de l'c^i'rit. Elle ralluma niacliinalcnunt la cliandclU-, comme son compagnon le lui avait recomnianilé, et la rjpporla au guide. Celui-ci s'en servit pour examiner la iilace avec soin, pour visiter successivement tous les étages. Il se convainquit ainsi qu'il était seul avec Mahel dans la citadelle, et que Rosée de-Juin s'était enfuie. Dès que ce point important fut bien constaté, le brave cUas^eur rejoignit notre héroïne dans la grande salle du premier étage, et avant de s'asseoir, il regarda attentivement l'amorce de son lueur de daims.
— Nos plus tristes prévisions sont réalisées ! dit Mabcl , pour laquelle les émotions d'une existence entière semblaient se concentrer dans les cinq dernières minutes. Mon bien-aimé père et tout son détachement sont tués ou faits prisonniers!
— Nous ne le savons pas encore; le jour nous l'apprendra. Je ne crois pas que r.iff..iie soil terminée, autrement nous aurions entendu ces coquii.s de iMingos pousser leurs chants de triomphe autour de notre retraite. Ce qui est certain, c'est que, si les sauvages sont vainqueurs, ils ne tarderont pas à nous sommer de nous rendre. La Squaw les instruira de notre situation, et comme ils savent qu'ils ne pourront incendier le blockhaus en plein jour, tant que le tueur de daims méritera sa réputation, ils ne manqueront pas de nous attaquer à la faveur des ténèbres.
— Bien certainement , j'entends un gémissement,
— C'est votre imagination , Mabrl : quand une femme à la tèle troublée, elle invente souvent des choses qui n'ont aucune espèce de réalité, j'en ai vu qui donnaient une forme positive à leurs rêves...
— Mais je ne me trompe pas ; il y a bien certainement en bas quelqu'un qui souHVe et se plaint.
L'Eclaireur fut forcé d'avouer que les sens de Mabel ne l'avaient point abusée. Il lui recommanda de réprimer son agitation ; il lui rappela que les sauvages avaient recours à toutes sortes d'artifices pour atteindre leur but, et qu'il était vraiseuibhhle que ces so-ipirs étaient simulés afin d'attirer la garnison hors du blockhaus, ou de la décider du moins à ouvrir la porte.
— Non, non, non! dit précipitamment Mabcl. Ces bruits ne sont pas l'eflet il'une ru-e; ils expriment une doùleiir ]hjsique et morale; ils sont d'un naturel effrayant.
— Eh bien, nous ne tarderons pas à connailie s'iis viennent d'un ami ou d'un ennemi. Cachez la lumière, Mahtl, et je vais entamer la conversation par une meurtrière.
D'après le jugement et l'expérience de l'Eclaireur, il fallait une grande circonspection, même pour exécuter ce simple projet; car il avait vu des imprudents périr faute d'avoir pris des précautions que des ignorants auraient pu trouver superflues. Il n'.appliqua point si s lèvres à l'ouverture, mais il les mil assez près pour se faire entendre eu élevant la voix; il observa la même règle de prudence en collant sou oreille au plancher.
— Qui est là? demanda-t-il, est-ce quelqu'un qui souffre? si c'est un des nôtres, qu'il parle, et qu'il compte sur notre protection.
— Mon cher guide, npondit une voix que 5Iabel et l'Eclaiicur reconnurent en même temps pour celle du sergent, au nom du ciel, dites-moi ce qu'est devenue ma fille?
— Mon père, je suis ici en sûreté, et je voudrais pouvoir en dire autant de vous !
Ces paroles furent accueillies par un cri de joie auquel se mêla un gimissi ment de douleur.
— Mes pressentimeuts ne m'avaient point trompée ! dit la jeune fille avec le calme du désespoir. L'Eclaireur, il faut introduire à tout prix mon père dans le blockhaus.
— Ainsi le veut la nature, ainsi le veut la loi divine , mais de grâce, conservez votre sang-froid. Noui allons entreprendre pour le sergent tout ce dont les forces humaines sont capables. Je ne vous demande que d'être calme.
— Je le suis, je le suis; je n'ai jamais été plus recueillie, plus courageuse qu'en ce moment. Mais rappelez-vous que chaque minute augmente le danger, et agissez sans délai.
Le guide fut frappé de la fermeté avec l.-^quelle s'exprimait Mabel ; peut-être fut-il un peu abusé parla tranquillité forcée dont elle faisait parade. En tout cas, il ne crut pas nécessaire d'entrer dans de plus longues explications, mais il se mit en devoir d'enlever le-i barres de la porte. Il y procédait avec sa prudence habituelle, et il avait déjà mis le battant en état de rouler sur ses goiuls, quand il sentit une pression de dehors, qui le lui ht brusquement refermer. Reconnaissant d'un coup d'cfil la cause des craquements qu'il entemlait, il n'opposa plus de résistance, et le sergent Dunh.im, qui était appu\é contre la porte, tomba en partie dans l'intérieur. Le guide s'empressa de le faire entrer, et de remetlie les barres j puis, avec sa compagne, il prodigua si s soias m blessé.
En cette cruelle épreuve , Mabrl se conduisit avec l'éni rgic cxc> ptionnelle que déploie son sexe dans les inomenls ite surexilation. Elle prit la lumière , versa de l'eau sur les lèvres desséch"es de son p"'ie, et aida l'Eclaireur à lui faire un lit de padle et un oreiller de bardes. Tout cela se fit rapidement, et presque sans parler; .Malnl ne versa de larmes que lorsqu'i lie entendit !>on père la remercier de sa tendresse par de sourdes bénédictions.
Pendant tout ce temps, la jeune fille n'avait formé que des conjectures sur létal de sou père ; mais l'Eclairtiir l'avait apprécié ; après un examen attentif; il s'était assuré qu'une balle avait traveràé le cor|!S du sergent, et il connaissait assez les blessures de ce genre pour présumer que le vieux soldat ne survivrait pas à la sienne.