CHAPITRE r
Au cœur de cet infâme Les sentiments sont morts; Que le temps en son àmo Éveille des remords 1 J'épargnerai le traître :
A quoi bon faire naître La rougeur sur son front?
C'est au juge implacable, Qui pumt tout coupable, A venger mon affront.
Le roi Leir.
Il est presque au5si impos»
sible de décriie ce qui se passa quand le canot atteignit le iValUngford , que les terribles incidents de ma lutte sous marine avec Drewett. Toutefois j'avais conservé assez de connaissance pour voir que iM. Hurdinge et iXabuchodonosor me doii- Daient des soins. Lucie n'était pas sur le pont; elle était sans doute auprès de Grâce, qu'elle préparait à entendre de fatales nouvelles. J'appris ensuite qu'elle était restée longtemps agenouillée dans la cabine, priant avec une ferveur convulsive, suivant l'babitude de ceux qui ont recours à Dieu en de grandes et soudaines catastrophes.
Durant les courts instants, les parcelles de temps, pour ainsi dire, oii mes sensations avaient pu s'étendre au delà de la terrible scène dont j'étais acteur , j'avais eateodu
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les yeux était son fils.
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vait, ije\ant
les cris de Cbioé; m;iis I»
voie de Lucie ne s'y était pas mêlée. Au moment oii l'on nous hissa sur le pont, la négresse s'y tenait debout, la face ruisselante de pleurs, partagée entre l'excès de la terreur et celui de la joie , ne sachant si elle devait rire ou pleurer. Elle regarda d'abord M. Marbre, puis son amant , et son admiration pour celui-ci lui arracha cette exclamation :
— Quel homme ! quel gaillard !
Ce fut heureux pour .\ndré Drewett qu'il yeùtparmi nous un homme d'eipérience et de résolution comme le docteur Post. M. Ilardinge et Marbre avaient commencé à tourner en tous sens le prétendu cadavre , et à le pendre la tète en bas, sous prétexte de lui faire rendre l'eau qu'il avait avalée ; mais l'autorité de l'habile docteur intervint à propos pour mettre un terme à ces dangereuses tentatives de résurrection. On dépouilla Drewett de ses hidiits on fit chaufl'er des couvertures au feu de la cuisine, et l'on employa les moyens les plus judicieux pour rétriblir la circulation du sang. Le médecin découvr.t bientôt des signes de vie, et, ne laissant auprès du malade que le nombre d'assist.iiits nécessaire, il le fit placer dans un lit chaud.
LUCIE HARDINGE-
Bientôt l'on put regarder Drewett comme hors de danger. La terrible scène que le patron du sloop l'Orphée avait vue de si près changea ses résolutions. Il borda lu grande voile, amena sa bonnette et sa voile de Lune, vint au vent, cl mit en panne par le travers du Waltingfurd. Pendant ces manœuvres on descendit Drewett dans l'entrepont. Une minute plus tard, la vieille dame Drewett et ses deux filles, llél(;ne et Caroline, vinrent à notre bord dans un canot. Je me chargeai de dissiper leurs tendres alarmes, car j'étais déjà en état de parler et de marcher, et le docteur Post ne s'opposa pas ii ce qu'elles descendissent auprès du patient. .le profitai de l'occasion pour sauter dans la cale du sloop, oii INabuchodonosor m'apporta des vêtements secs, et ce fut avec de véritables délices que je sentis sur mon corps la douce chaleur d'une ample redingote. Toutefois mes efforts avaient été tellement énergiques qu'il fallut une nuit de profond sommeil pour rendre le ton à mes nerfs et la vigueur à mes muscles.
J'achevais de m'habillcr quand on m'appela dans la cabine, (irâce me tendit les bras et pleura sur mon sein pendant quelques minutes. Elle avait éprouvé une forte secousse, quoiqu'on eût eu soin de lui cacher l'accident avant de pouvoir lui annoncer que j'étais sauvé. Lucie lui avait donné des détails avec réserve et circonspection, et l'on m'avait envoyé chercher. On m'accueillit avec la joie qu'éprouve Je propriétaire d'un objet précieux, quand il le retrouve après avoir été sur le jioint de le perdre. Mous étions encore livrés à nos transports quand M. Hardingc parut à la porte de la cabine, tenant un livre de prières à la main : il nous imposa silence et tous s'agenouillèrent dans les deux cabines pendant que le bon vieillard nous lisait le pater et diverseï oraisons. Cet acte de dévotion eut une influence salutaire sur tous les assistants et principalement sur les femmes. Lorsque j'entrai dans la grande cabine, l'excellent prêtre me prit dans ses bras , me donna sa bénédiction et m'embrassa comme il avait coutume de le faire lorsque j'étais enfant. J'avoue que je lus obligé de monter à la hâte sur le pont pour cacher mon émotion.
Au bout de quelques minutes je fus assez rassis pour ordonner de mettre à la voile. l\ous suivîmes l'Orphée ea amont, et nous l'eûmes bientôt devancé. Comme madame Drewett et ses deux filles refusaient de quitter André , toute la famille resta forcément à notre bord. Je les vis à regret dans notre compagnie, prévoyant que je les trouverais toujours entre moi et Lucie pendant le court espace de temps que j'avais à passer avec elle ; mais il était inutile de se plaindre. Après avoir déployé les voiles, je i)ris une chaise sur le pont et commençai, pour la première fois , ii réfléchir froidement à tout ce qui s'était passé. Marbre s'assit à côté de moi , me serra cordialement la main et se mit à entamer la conversation. En ce moment Nabuchodonosor, qui avait changé de costume, se tenait sur le gaillard d'avant, les bras croisés à la manière des matelots et aussi calme que s'il n'eût jamais essuyé de coups de vent. Par intervalles , pour répoudre aux sourires de Chloé, il inclinait la tète, ricanait et grimaçait; puis, reprenant brusquement son attitude , il essayait de conserver sa dignité.
— La Providence vous destine à quelque chose de remarquable, me dit Marbre; vous avez été sauvé dans un canot près de l'Ile -Bourbon ; puis , dans un deuxième canot , à la hauteur de la baie de Delaware. Troisièmement, vous avez échappé ii un corsaire français, dans la Manche; puis, quatrièmement, vous avez su vous tirer des mains du Grand-Sec et de ses compagnons; ensuite, vous avez repris la Crise; sixièmement, vous m'avez recueilli sur les flots quand je me suis enfui de mon ermitage; enfin, aujourd'hui même, vous voila sain et sauf, après avoir porté sur vos épaules un homme d'un poids formidable au milieu des eaux de l'Hudson. Soyez-en sûr, Miles , la Providence vous réserve d'importantes fonctions; qui sait! un jour peut-être vous serez membre du congrès.
— Ces observations vous sont également applicables, car vous avez joué un rôle dans la plupart de mes aventures, et il vous en est arrivé d'extraordinaires à vous-même; rappelez - vous que vous avez été ermite.
— Silence, pas un mot là-dessus, ou les enfants mêmes me montreraient an doigt. Vous avez dû étrangement généralisir , Miles, quand vous avez plovigé pour la dernière fois , sans espoir de remonter à la surface 'i
— En vérité , mon ami , vos conjectures sont justes; lorsqu'on voit Ja mort de si près, on jette un coup d'œil rapide sur le passé ; il m'est venu à l'idée que ma perte vous causerait de vifs regrets.
— Oui, reprit Marbre avec sensibilité , ce sont des moments où la vérité se présente à nous , et c'est l'idée la plus juste qui vous ait traversé l'esprit; si je vous avais perdu, j'aurais acheté nue embarcation , et je serais allé m'établir dans la terre de Marbre. Mais voici votre cuisinière qui rôde autour de nous comme si elle voul.iit vous adresser la parole. Tous les nègres vont être fiers de l'exploit île INabuchodonosor, et je ne serais pas surpris que vous fussiez obligé de leur distribuer des cadeaux à la ronde.
— En effet, Didon désire me parler et je vais l'inviter à approclicr. Didon Clawbonny, que nous avions emmenée pour nous servir,
était la cuisinière de la lainilie et la mère de Chloé. Son teint pouvait être l'objet de la critique , car le feu lui avait communiqué un vernis peu agréable ; mais on ue pouvait lui refuser les avantages de la taille :
elle pesait deux cents. L'insouciance ordinaire de sa race se mêlait étrangement sur sa physionomie avec la sévérité indispensable à une cuisinière. Elle affirmait souvent qu elle était accablée de la responsabilité qui pesait sur elle, ayant seule à rendre comjjle des qualités du bœuf trop cuit , du poisson trop cru et du pain trop lourd. Elle s'était mariée deux fois, et il n'y avait encore qu'un an qu'elle avait contracté le dernier hyménée.
— Wous sommes heureux de vous revoir, monsieur Miles, dit la cuisinière en faisant la révérence; tout le monde est bcureiu de ce que vous ne vous êtes pas noyé.
— Je vous remercie, Didon, je vous remercie de tout mon cœur; mon bain m'a du moins appris à quel point j'étais aimé de mes serviteurs... Eh bien! il paraît que vous avez pris un second mari pendant mon absence?
Didon baissa les yeux, suivant l'usage des nouvelles mariées de toutes les coiileurs, se tourna de trois quarts, et répomlit en s'inclinant :
— Oui, monsieur Miles; je voulais vous attendre et vous demander votre consentement, mais Cupidon, mou prétendu, m'a dit: — Qu'estce que ça lui fait? il est loin d'ici, et ne s'inquiète guère de vous. Et il m'a tellement tourmentée que j'ai fini par céder à ses instances.
— Afin que tout soit en règle, ma bonne femme, je vous donne actuellement mon consentement et de grand cœur.
— Merci, monsieur, dit la négresse en montrant ses dents blanches.
— C'est sans doute notre excellent recteur, M. Hardingc, qui a béni votre union?
— Assurément, monsieur, aucun nègre du Clawbonny ne voudrait se marier sans les prières de M. Hardinge; mes deux mariages ont été célébrés à l'église.
— Et j'espère que vous n'avez pas à vous plaindre de votre changement de position; le vieux Cupidon n'est certes pas beau, mais c'est un garçon honnête et rangé.
— Oui, monsieur, on ne saurait le nier.
— Je suiipose qu'il se conduit en bon père avec Chloé?
— Ce n'est pas le père de Chloé , monsieur ; son père s'en est allé pour toujours. Je venais vous dire un mot de Chloé et de ce garçon que vous voyez là-bas, Nabuchodonosor.
— Qu'y a-t-il, Didon? Je vois qu'ils s'aiment et ont aussi l'envie de se marier; si tel est l'objet de votre visite, je consens & cette union sans attendre votre requête.
— IN'e vous pressez pas tant, monsieur Miles ! s'écria la vieille négresse dont ce brusque consentement semblait contrarier les vues. 11 y a plusieurs raisons pour refuser à Kab une jeune personne dans la position de Chloé. Vous savez que Chloé est maintenant la femme de chambre de mademoiselle Gr.'ice. C'est elle seule qui l'habille et fait sa chambre , ma fille Chloé Clawbonny.
On pourrait appliquer ici le proverbe : tel maître, tel valet ; l'amour de INabuchodonosor n'avait pas d'autre destinée que le mien, et on nous repoussait tous deux par des motifs analogues. Je résolus de parler en faveur du pauvre garçon, mais il eût été contraire aux usages de la famille d'intervenir dans une affaire de cœur autrement que par des conseils.
— Si Chloé est la servante de ma sœur, repris-je, il faut vous rappeler que INab est attaché à ma personne.
— Voilà ce que dit Chloé; mais il y a une grande différence entre Clawbonny et un navire. Kab avoue lui-même qu'il ne vit pas dans la même cabine que vous.
— C'est vrai, Didon, mais il y a une autre différence entre un navire et une maison. On peut .avoir plus de confiance dans une femme de chambre que dans tout autre domestique qui sert à l'extérieur. Mais, d'après l'opinion des marins, pour quiconque n'est pas officier, il vaut mieux être matelot de l'avant qu'attaché au service de la cabine. J'ai été moi-même matelot de l'avant, et INabuchodonosor occupe une place dans laquelle son maître l'avait précédé.
— C'est une considération imporlante. monsieur; mais on m'a assuré, monsieur, que pour récompenser Kab de vous avoir sauvé la vie, vous alliez lui donner la liberté : or, jamais ma fille n'épousera un nègre affranchi ; ce serait une alliance déshonorante, à laquelle votre vieille et fidèle servante ne consentira jamais.
— Kab pense absolument comme vous, Didon ; je lui ai offert sa liberté, et le drôle l'a refusée. Toutefois les temps ont changé, et aujourd'hui un nègre libre est plus considéré qu'un esclave; un de ces jours la loi vous affranchira tous eu masse.
— IS'e m'en parlez pas, monsieur Miles, ce jour ne viendra jamais pour moi, ni pour les miens; le vieux Cupidon partage mon opinion. Maintenant, monsieur, apprenez que iM. Van Blarcum Brom se met en quatre pour avoir Chloé, mais il ne l'obtiendra pas. ÎN'ous sommes de trop bonne famille, monsieur, pour nous allier aux \ an Blarcum; il n'y a jamais eu, il n'y aura jamais d'union entre nous.
— J'ignorais, Didon, que les esclaves de Clawbonny fussent si difficiles en mariage.
— Ils sont énormément difficiles, monsieur, et ils l'ont toujours été. Ne croyez pas, monsieur, que j'eusse moi-même épousé le vieux Cupidon s'il s'était offert un parti sortable d'uis la famille Clawbonny.
LUCIE IIARDINGE.
— Nab est de Clawbonny, et j'ai pour lui une affection toute particulière. J'espère donc que vous vous déciderez à l'accueillir favorablement.
— J'y penserai, monsieur Miles ; mais, quand j'aurai rcfléclu, j'espère que mes jeunes maîtres entendront mes raisons avant de donner leur agrément.
— Sans doute ; Chloé est votre fille ; elle vous témoigne le respect qu'elle vous doit, et, si elle voulait vous désobéir, nous ne l'encouragerions pas.
Uidon redoubla ses remercîments et se retira avec une dignité qui p.irut de mauvais augure aux deux amants. Cet entretien me laissa ([uelqucs instants rêveur. Chose étrange que le monde! des gens appartenant à la classe la plus infime de la nation , des gens condamnés à l'infériorité par la nature même, tenaient obstinément aux distinctions qui faisaient mon malheur, et dont les philosophes vont jusqu'à nier l'existence! Ma cuisinière raisonnait, dans sa sphère étroite, à la façon de Rupert, des Urewett, du monde, et peut-être aussi de Lucie Hardinge !
L'approche de Marbre, qui s'était éloigné par discrétion, coupa court aux réflexions que m'inspirait cette bizarre coïncidence.
— Poursuivons, reprit Marbre, maintenant que la place est libre et que la vieille a défilé son chapelet. Je viens de c;uiser avec la mère (lu jeune repêché; devincriez-vous à quoi elle attribue la folle action de son fils?
— Ma foi , non ! peut-être à ce qu'il a naturellement peu de cervelle.
— A l'amour ! Il paraît que le pauvre garçon est épris de votre aimable amie, de la sœur de Rupert; et ce n'est ni plus ni moins que l'amour qui l'a déterminé à danser sans balancier sur notre gui.
— iMadame DrcM'ctt vous l'a-t-elle dit positivement?
— Oui, capitaine Wallingford, car pendant que vous régliez avec la vieille Didon les destinées de IVab et de Chloé, la mère du jeune homme, le docteur et moi, nous nous occupions du sort d'André et de Lucie. La bonne vieille dame m'a donné à entendre que leur mariage était une affaire conclue , et qu'elle regardait déjà miss Hardinge comme sa troisième fille.
Il était singulier que madame Drewett eût mis Marbre et même le docteur Post dans sa confidence; mais il fallait tenir compte de son état de surexcitation et de la manière dont Marbre envisageait la part qu'il avait prise au conciliabule. Madame Drewett, à peine remise d'une violente secousse, pouvait avoir commis une indiscrétion vis-àvis un homme aussi éminent que le docteur, sans se préoccuper de la présence du vieux marin. Toutefois, de la révélation de celui-ci , je conclus qu'il était trop tard. Lucie devait avoir contracté un engagement , et n'attendait que l'époque de sa majorité pour avantager son frère avant de se marier. La manière dont elle me traitait était simplement le résultat de l'habitude et d'une amitié sincère, et, si elle redoublait d'attentions pour moi , c'était pour réparer le préjudice que Rupert nous avait causé. Avais-je droit de me plaindre en admettant la vérité de mes suppositions ? Longtemps j'avais ignoré moimême la passion que j'éprouvais pour elle, et je n'avais jamais cherché à la lui faire connaître. Elle n'était liée envers moi par aucune promesse , elle n'avait reçu aucune assurance d'attachement ; rien ne l'obligeait à attendre mon bon plaisir. Telle était la sincérité de mon affection pour Lucie, que dans mon malheur je me félicitais de ne pouvoir lui imputer le moindre mensonge, le plus léger détour. Après tout , il était peut-être naturel qu'elle me préférât André Drewett. Quand elle l'avait rencontré , elle était d'âge à éprouver de l'amour , tandis qu'elle avait été habituée dès l'enfance à me traiter avec la familiarité et la confiance d'une sœur.
La scène du matin, la présence de madame Drewett et de ses filles produisirent un changement complet dans notre société. Les dames restèrent presque toujours en bas et le docteur Post conseilla à Drewett de ne pas quitter la chambre avant d'avoir recouvré ses forces. M. Hardinge quitta peu le malade, auquel il prodigua des attentions qui me parurent être celles d'un père pour son fils. Cependant /« Wallingford continuait à remonter la rivière ; il fut favorisé jusqu'au soir par une légère brise du sud, devança tous les autres sloopô, et au moment oii le soleil disparaissait derrière la chaîne de montagnes de Cattlkills, nous étions à quelques milles de l'embouchure du cours d'eau qui donne son nom à ces hauteurs.
Il serait difficile d'imaginer un plus charmant paysage que celui qu'on apercevait du pont du sloop ; aucun de nous , à l'exception de M. Hardinge , n'avait remonté l'iiudson jusque-là, et tous firrent appelés en haut pour jouir des magnificences d'un beau soir. Les dames restèrent sur le pont jusqu'à la nuit ; puis , comme le vent était tombé et la marée contraire, je résolus de jeter l'ancre; j'avais arrangé dans les cales pour iMarbre et pour moi un gîie qtie je gagnai avec joie après les fatigues du jour. Dans la soirée , à travers la cloison, j'entendis de mon lit les dames rire et causer gaiement. Marbre, en rentrant, me dit qu'elles avaient oublié leurs peines , et qu elles avaient tenu des propos si divertissants que lui-même en avait été charmé.
Nabuchodonosor nous appela au point du jour. Le vent fraîchissait de l'ouest-nord-ouest, ni-js le reflux commençait. J'étais si impatient de me débarrasser de mp ^ hôtes, que je rassemblai immédiatement tout
l'éqiiipage sur le pont, afin de mettre à la voile. IN'ous nous avançâmes rapidement au milieu de canaux étroits, entre les îles qui divisent cette partie de l'Hudson , et nous atteignîmes heureusement la ville d'AIbany. Ce fut avec un vif plaisir que j'en aperçus les quais bordés de magasins qui, je puis le dire sans exagération, vomissaient des blés et de la farine , que des sloops emportaient pour l'approvisionnement des armées européennes. Je proposai à ma sœur de débarquer, pour visiter la C'ipitale de l'état d'Albany , et ma demande fut favorablement accueillie non-seulement par Grâce et Lucie , mais encore par la famille Drewett , charmée d'avoir une occasion de rester plus longtemps avec nous. Tout le monde était sur le pont quand le Wallingford dépassa un autre sloop que nous avions eu vue depuis environ deux heures. En ce moment, Lucie et Chloé passèrent auprès de moi, soutenant Grâce, qui était d'une pâleur livide, et dont les jambes flageolaient au point qu'elle pouvait à peine marcher. D'un geste suppliant , Lucie me pria de me taire, et j'eus la force de souscrire à ses vœux. Je tournai les yeux du côté du sloop , oîi je trouvai l'explication de l'agitation subite de ma sœur. Les Merton et Rupert étaient sur le gaillard d'arrière du sloop étranger, et si près de nous , qu'il était impossible d'éviter de leur parler. En cette circonstance embarrassante, Lucie revint auprès de moi, dans l'intention, comme je l'ai su depuis , de me prier d'éloigner le Wallingford, mais il était déjà trop tard.
— Quelle agréable rencontre ! s'écria Emilie Merton en apercevant Lucie ; je vous croyais à Clawbonny , auprès du lit de miss Wallingford.
— Miss AVallingford est ici avec mon frère, madame Drewett et... Lucie ne compléta pas sa pensée.
— Eh bien, nous marchons de surprise en surprise ! dit Rupert avec un aplomb qui me confondit. Tout à l'heure encore , nous vantions votre constance en amitié, et vous voici, mademoiselle Lucie, en route pour les eaux et courant après le plaisir.
— Kon, Rupert, répliqua Lucie d'un ton qui ne pouvait manquer de ramener le fat égoïste à de meilleurs sentiments ; non, Rupert , je ne vais pas aux eaux. Le docteur Post a conseillé à Grâce le changement d'air et de lieu , et Miles nous a tous emmenés dans son sloop , pour que, réunis en famille , nous puissions contribuer par nos efforts à la consolation de la chère malade ; nous ne débarquerons pas à Albany.
Je saisis cette insinuation et compris que je ne devais pas même rapprocher le sloop du quai.
— Sur ma parole, elle dit vrai, colonel, s'écria Rupert, je vois mon père sur le gaillard d'avant, .ivec Post et diverses autres personnes de ma connaissance.. Oui, voici Drewett, voici Wallingford. Comment vous trouvez -vous de l'eau douce, mon noble capitaine? vous vous écartez étrangement de vos latitudes !
— Comment vous portez-vous , monsieur Hardinge?
En disant ces mots, je lui rendis froidement son salut , puis je fus obligé de parler au major et à sa fille ; mais j'avais fait un signe à INubuchodonosor qui tenait la barre. Le Wallingford s'éloigna et bientôt les interlocuteurs ne purent communiquer qu'en agitant leurs mouchoirs et s'envoyant des baisers avec la main. Tous les Drewett prirent part à ces manifestations ; quant à Lucie, elte se tenait à l'écart, et je profitai de l'occasion pour lui glisser un mot à l'oreille.
— Que dois-je faire du sloop? il est urgent d'adopter un parti.
— N'abordez sous aucun prétexte. Oh ! quel cruel supplice ! les fenêtres de la cabine sont ouvertes, et Grâce n'a pas perdu une syllabe de l'entretien. On n'a même pas demandé des nouvelles de sa saiilé! Je vais descendre auprès d'elle.
Voulant éviter de parler de Rupert et de ma sœur, je me contenta" de répéter ma question. Lucie demanda s'il n'était pas possible de dé barquer mes passagers sans atterrir ; et , sur ma réponse affirmative, elle me conjura de nouveau de ne pas approcher du quai. En conséquence , le sloop gagna le large et vira de bord ; on mit à la mer le canot , oii l'on plaça le porte-manteau de Post , et l'on avertit la famille Drewett que tout était prêt pour les déposer à terre.
— Nous ne nous séparerons pas ainsi, s'écria la vieille dame ; pourquoi ne viendriez-vous pas avec nous? miss Wallingford pourrait se trouver bien des eaux.
— Le docteur ne le croit pas; il nous conseille de redescendre tranquillement le fleuve ; pourtant nous remonterons peut-être un peu plus loin, si Grâce en a la force et en exprime le désir.
Les Drewett protestèrent de leurs regrets et de leur désappointement; ils paraissaient s'occuper beaucoup de Lucie, et très-peu de ma pau\re sœur. Quelques tentatives furent faites pour détourner miss Hardinge de sa résolution, mais elle y opposa une fermeté calme contre laquelle se brisèrent toutes les instances de ses amis. M. Hardinge appuya brièvement la déclaration de sa fille, et les voyageurs se préparèrent avec répugance à entrer dans le canot. Après qu'il y eut placé sa mère, André Drewett se retourna vers moi, et m'eiprima sa reconnaissance en termes pleins de noblesse, de franchise et d'énergie. C'était la première fois qu'il me traitait en ami , et je dus lui répondre par une poignée de main. Nous nous séparâmes comme deux hommes liés ensemble par des obligations et des services mutuels.
Le visage de Lucie se calma, et pendant cette petite scène, elle
LUCIE HAnniNCF.,
parut éprouver un air de satisfaction , que je remarquai, quoiqu'il me fût impossible de préciser le sentiment qui prédominait dans son ànie pure et sincère. S'applaudissait-elle de la noblesse avec laquelle Dre- ■\vctl s'acquittait d'un de nos plus pénibles devoirs, celui d'avouer une obligation réelle ? Sa rou«;eur provenait-elle de l'intérêt qu'elle me portait ? je ne pouvais le lui demander, et il fallut me résoudre ù l'ignorer.