CHAPITRE II
J'étais en droit d'attendre un meilleur avenir : J'ignore à quels deslins j'aurais pu parvenir; Mais une vérité plus facile a connaître, C'est que je ne suis pas ce que je devrais être.
Lord BïnON, Sardanapale.
L'instant d'après, le canot emmena la famille Drewett, et je vis enfin mon bâtiment reprendre un caractère calme et domestique. Lucie avait disparu; mais, conformément à ses voeux , je mis le cap en aval , et commençai ma traversée de retour sans même songer a mettre le pied sur le territoire d'Albany. Marbre était trop accoutumé à se soumettre sans enquête aux mouvements d'un navire pour combattre mon projet, et le Wall inq font , remorquant son canot, descendit avec la marée, à la faveur d'une légère brise de l'ouest. Les manœuvres nécessitées par ce changement de direction causèrent sur le pont un tel remue-ménage que Lucie ne reparut pas tout d'abord ; quand je la revis , je la trouvai triste et pleine de poignantes appréhensions. Grâce avait été profondément blessée de la conduite de Rupert, et la réaction de sa douleur sur le physique avait été si violente qu'il fallait la laisser dans le calme le plus absolu. Elle était sur le point de s'endormir, car, comme un enfant, elle cherchait à réparer par le sommeil ses forces épuisées, aussi souvent que l'ttat de son esprit le lui permettait. Elle était , je l'ignorais encore , comme la flamme qui ondule au gré des vents, et dont la frêle existence est compromise par la moindre augmentation du courant d'air.
Nous avions atteint les îles, quand la marée montante et le calme nous obligèrent à jeter l'ancre. Aussitôt que le sloop fut en sûreté dans un bon mouillage , je cherchai à avoir une entrevue avec Lucie; mais elle me fit dire par Chloé que sa présence était nécessaire dans la cabine pour y maintenir le silence peniant que Grâce reposerait. Après avoir reçu ce message, je descendis dans le canot avec Marbre et Nabuchodouosor ; ce dernier nous conduisit à terre , encouragé par les sourires de Chloé qui ne pouvait se lasser de s'extasier sur l'adresse avec laquelle, d'une seule main , et par un simple mouvement du poignet, il faisait bouillonner l'eau sous les bossoirs de notre petite embarcation.
Nous débarquâmes dans une anse sablonneuse , ombragée par d'énormes saules pleureurs. C'était une retraite agreste , où tout respirait la paix et le repos. On n'y voyait ni débarcadère, ni filets, ni rien de ce qui annonce la présence de l'homme. Une seule chaumière occupait le plateau d'une terrasse naturelle , élevée de douze pieds environ au-dessus du sol plantureux oii s'enfonrait les racines des saules pleureurs. Cette chaumière était le Beau Idéal de la propriété champêtre et du bien-être domestique. Elle était en pierre, et n'avait qu'un étage, surmonté d'un grand toit pointu. Elle semblait de construction hollandaise ; sa façade, qui regardait le fleuve, était blanche comme la neige, grâce à un récent badigeon. Les fenêtres avaient le charme de l'irrégularité ; et l'aspect général du logis indiquait un autre style et un régime différent de celui dans lequel nous vivions alors. En effet, les chift'res 1G98, dessinés par des barres de fer sur le mur de la cour, annonçaient que la maison était aussi ancienne que les seconds bâtiments de Claxvbonny.
Le jardin de la chaumière était remarquable, sinon par son étendue, du moins par l'ordre admirable qui y régnait. Il était situé derrière l'édifice et contigu à un verger dont les arbres, au nombre d'une centaine environ, commençaient à se charger de fruits. L'espèce d'amphithéâtre auciucl ce veri;er s'adossait semblait fait pour dérober ce charmant réduit à l'importune curiosité du reste du monde. Il y avait aussi, près de la chaumière, une demi douzaine de gros cerisiers dont les fruits n'avaient pas encore complètement disparu, et qui servaient à la fois d'ornement et d'ombrage. Les dépendances du corps de logis principal paraissaient à peu près de même date et n'étaient pas en moins bon état.
En approchant du rivage , je dis à Nabuchodonosor de quitter ses rames, et pendant (|ue la barque, obéissant à l'impulsion qu'elle avait reçue, s'approchait lentement de la plage sablonneuse, je contemplai avec admiration cette heureuse et paisible solitude.
— Voilà un ermitage auquel je |iourrais m'habituer, me dit Marbre dont les vciu n'avaient pas cesse de se fixer sur la mai^ull depuis que nous avions quitté le sloop. Voilà ce que j'appelle ua crmit.igc humain; ce n'est pas un sépulcre comme mon île. Un emplacement pour élever des porcs et des volailles ; un fin gravier pour dtsccndre à l'eau ; une bonne pèche au large, j'en suis conv.U.'îcu ; une maison bien grtéc ;
des arbres aussi gros que les mâts majeurs d'un vaisseau : tout cela peut suffire aux désirs d'un homme, et par-dessus le marché, il a près de lui de la société s'il s'avise d'engendrer la mélancolie. C'est dans un lieu semblable que j'aimerais à me caser, quand le temps viendra de me mettre en carène. Est-il endroit meilleur pour fumer un cigare que ce banc ombragé par un cerisier , et le grog ne doit-il pas avoir un goût deux fois plus exquis au bord de cette source fraîche ?
— Vous pourriez devenir propriétaire de cette résidence même, mon ami Moisc ; alors nous serions voisins , et pourrions nous visiter mutuellement par eau. 11 ne doit pas y avoir plus de cinquante milles d'ici à Chavvbonny.
— Je suis tenté de croire qu'on donnerait de ce petit domaine autant d'argent que d'un navire numéro un.
— ^ ous vous trompez, avec mille ou douze cents dollars , on achèterait la maison et la terre que vous voyez à l'entour. Je sais. Moïse, que vous avez ramassé plus de deux mille dollars dans vos voyages.
— Certainement, mais je voudrais que ce lieu fût un peu plus près de Clawbonny, et dans ce cas j'entrerais en négociation.
— ("e serait inutile après tout, je possède un aussi riant emplacement près de la Crique de Clawbonny , et je vous y ferai bâlir une lu.iisoii à laquelle je donnerai l'apparence d'une cabine de vaisseau.
— J'y ai songé, Miles, et je me suis d'abord figuré que c'était une charmante idée; mais elle ne supporte pas l'examen. Vous pouvez construire une chambre qui ait l'air d'une cabine , mais vous ne lui donnerez pas la nature d'une cabine; quand même vous y placeriez des traversins, des cloisons et des équipels, comment vous procurerezvous le mouvement? et qu'est-ce qu'une cabine sans mouvement? Je m'y trouverais aussi mal qu'en mer dans les latitudes calmes. Kon , ne me faites point de cabines immobiles. Si je suis en mer, que je sois en mer ; si je suis à terre , que je sois à terre.
Rous étions arrivés. La quille de notre barque raclait avec bruit les cailloux du rivage; nous nous avançâmes vers la maison dans l'espoir d'y trouver du lait, car deux vaches broutaient l'herbe épaisse d'un pré voisin; la porte était ouverte et nous pûmes jeter un coup d'œil dans l'intérieur sans violer les lois de la civilité. 11 n'y avait pas d'antichambre, mais on entrait directement dans une salle qui occupait toute la façade du bâtiment. Elle pouvait avoir vingt pieds carrés et sa hauteur dépassait celle qu'ont ordinairement les constructions de ce genre. Cette pièce était proprement entretenue. Le plancher était recouvert d'un tapis. L'ameublement se composait d'une douzaine de chaises en bois noir à dossiers élevés, de deux ou trois tables oii l'on aur.iit pu se mirer, de glaces entourées de moulures dorées, d'uu biilTet sur lequel étaient rangés des vases de porcelaine. Cet ensemble annonçait une position supérieure à celle des fermiers du pays, quoiqu'elle fût audessous de celle des plus modestes membres de la classe aisée. Je sn|)posai que les hôtes du logis n'étaient pas toujours restés attachés à leur clocher et qu'ils avaient dix voir le monde, mais pas assez pour y perdre leurs vieilles habitudes domestiques.
Pendant que nous étions sur le seuil, la maîtresse de la maison ouvrit une porte avec cette régularité de mouvements qui caractérise la vieillesse, et parut devant nos yeux. C'était une femme de moyenne taille, presque septuagénaire; elle marchait lentement, mais d'un pas ferme , et paraissait bien portante. Son costume était à la mode du siècle précédent, simple mais aussi propre que tout ce qui l'environnait. Sa physionomie n'avait rien de cette délicatesse que donnent l'éducation et la bonne compagnie ; mais elle indiquait une âme bienveillante et sensible. Elle nous salua sans surprise et nous invita à nous asseoir.
— Les sloops relâchent rarement ici, dit la vieille femme ; ils débarquent d'ordinaire plus haut ou plus bas.
— Pourquoi? je vous le demande , dit Marbre avec la franchise familière d'uu marin. Selon moi, c'est un excellent mouillage et un délicieux séjour. On y peut être aussi solitaire qu'on le désire sans devenir absolument ermite.
La vieille dame regarda Marbre d'un air de douceur et d'indu'gencci mais en même temps elle semblait se demander à quelle espèce d'animal elle avait afïaire.
— Si les bateliers préfèrent d'autres endroits à celui-ci , répliqna-telle, c'est sans doute parce qu'il n'y a pas de cabaret ici , tandis qu'on en trouve un à deux milles en amont et un autre à deux milles en aval.
— Cette observation, dis-je aussitôt, me rappelle que nous devons nous excuser d'avoir pénétré si hardiment chez vous ; mais quelle (|ue soit notre conduite à terre, nous pouvons toujours, nous autres marins, alléguer la pureté de nos intenlions.
— Vous êtes les bienvenus ; je reçois avec plaisir ceux qui comprennent les égards dus à une vieille femme , et je sais pardoiiucr à ceux qui l'ignorent : à notre âge , nous connaissons le prix des bons procédés, car nous ne serons bientôt plus à même d'en avoir pour nos semblables.
— Vos dispositions bienveillantes viennent de ce que vous avez passé vos jours en celte a;;ré;ible demeure.
— Je crois plutôt qu'elles viennent de Dieu , et que lui seul est la source de tout ce que nous avons de bien en nous.
LUCIE HARDINGE.
— Cependant un lieu comme celui-ci doit avoir quelque influence sur le caractère. J'ose affirmer que vous avez longtemps vécu diins cette maison , qui , quel que soit votre âge , est beaucoup plus vieille que vous. Il est probable que vous l'habitez depuis votre mariage ?
— J'y suis née , monsieur, et mon père y est né avant moi. Vous avez raison de dire que je l'ai habitée depuis mon mariage , car j'y étais longtemps auparavant.
— Ceci n'est pas très-encourageant pour mon ami que voici. Dès le premier coup d'œil , il a eu envie d'acheter voire cottage ; mais maintenant qu'il sait combien il doit vous être cher, je doute qu'il ose vous faire des propositions.
— Et votre ami n'a-t-il point de maison où il puisse s'établir avec sa famille ?
— Je n'ai ni maison ni famille, ma bonne mère, répondit Marbre; e ne connais d'autre domicile qu'un vaisseau. Cependant, j'ai été un moment ermite et possesseur d'une île tout entière; mais lu profession ne me convenant pas, j'ai bientôt jeté le froc aux orties et rendu l'ile à la nature.
La vieille femme regarda Marbre fixement , et je lus dans ses traits qu'elle était invinciblement captivée par la sincérité et la bonhomie du vieux marin.
— Ermite ! répéta-t-clle avec curiosité; j'ai souvent entendu parler d'ermites, mais vous n'êtes pas tel que je me les suis figures.
— Parce que j'avais pris un métier auquel je n'étais pas propre : je suppose qu'un homme , avant d'adopter une carrière , doit connaître ses ancêtres , de même qu'il faut consulter la généalogie d'un cheval pour savoir s'il peut servir à la course. Or, comme j'ignore entièrement quels sont mes parents, il n'est pas surprenant que je sois tombé dans l'erreur. C'est une chose pénible, ma vieille dame, d'être né sans nom I
La sortie misanthropique de Marbre excita vivement l'intérêt de notre hôtesse.
— Quoi! s'écria-t-elle, vous êtes né sans nom! C'est un fait si extraordinaire, que je désirerais savoir comment il est possible.
— Je suis prêt à vous l'expliquer, ma bonne mère; mais une complaisance en vaut une autre. Je vous prierai d'abord de répondre à quelques questions que je compte vous adresser sur les propriétaires de ce petit domaine. Quand vous m'aurez dit votre histoire, je m'empresserai de vous raconter la mienne.
— - Oh! je vois ce que c'est, dit la vieille femme alarmée, vous venez de la part de M. Van Tassel pour savoir si on lui payera la somme dont il est créancier hypothécaire.
— Nous ne venons de la part de personne , ma bonne dame, dis-je avec précipitation , nous appartenons à ce sloop , nous sommes venus à terre pour nous dégourdir les jambes , et nous n'avons jamais entendu parler de M. Van Tassel, ni de sa créance hypothécaire.
— Le ciel en soit loué ! s'écria la vieille, dont un profond soupir parut soulager à la fois l'esprit et le corps. M. Van Tassel est un homme dur; et une veuve, sans autre appui qu'une petite fille de seize ans , n'est guère en état de lui résister. Mon pauvre vieux mari avait toujours soutenu que la somme due avait été payée ; mais maintenant qu'il est mort, RL Van Tassel me présente l'obligation et l'hypothèque en me disant : — Je consens à suspendre toutes poursuites si vous parvenez à prouver que tout a été payé.
— La circonstance est si étrange, dis-je à la vieille dame, qu'il vous suffit de m'en instruire en détail pour vous assurer un autre défenseur. A la vérité , je vous suis étranger et le hasard seul m'a amené ici; mais la Providence a quelquefois des voies mystérieuses , etj'ai le pressentiment que nous pourrons vous être utiles. Dites-nous vos embarras, et, s'il le faut, on vous procurera le meilleur conseil judiciaire du pays !
La vieille dame parut touchée de mes offres ; le langage sympathique du cœur, plus éloquent que celui de la bouche, ne manque jamais d'aller au cœur , et mes paroles produisirent les fruits ordinaires de la franchise et de la sincérité. Elle me crut; et après avoir essuyé quelques larmes involontaires , notre hôtesse me répliqua sans détour:
— Vous n'avez pas l'air d'émissaires de Van Tassel; ces gens-là regardent déjà ma maison comme leur propriété , et jamais je n'ai vu d'êtres plus avides; mais vous ne leur ressemblez point. J'espère que je puis me fier à vous.
— Soyez-en sûre, la mère , s'écria Marbre en serrant cordialement la main de la vieille ; je suis personnellement intéressé à cette affaii-e, puisque j'avais déjà résolu de vous acheter ce domaine; et vous concevez que je ne suis pas disposé à le laisser à M. Van Tassel.
— Il me serait aussi pénible de vendre ma maison que de l'abandonner à ce vampire , reprit la vieille avec un jeu de physionomie qui confirmait ses paroles. Je vous ai dit que mon père même était né dans cette maison. J'étais sa fille unique, et lorsque Dieu l'a rappelé , douze ans après mon mariage , la petite ferme m'est revenue comme de juste. Elle me serait parvenue dès lors franche et quitte de toutes charges, sans une faute que j'avais commise dans ma jeunesse. Ah ! mes amis, quand on fait le mal , c'est en vain qu'on espère en éviter les suites !
Les pleurs de la pauvre vieille commencèrent à couler en abondance ; Marbre essaya de la consoler.
— • Le mal que vous avez fait, ma boune mère, ne saurait être de conséquence,
— Hélas ! que ne dites-vous vrai ; j'ai rompu le cinquième commandement de Dieu, j'ai négligé d'honorer mon père et ma mère. Néanmoins le Seigneur a été miséricordieux , car sa bonté m'a permis de vieillir jusqu'à l'âge de soixante-dix ans.
— N'est-ce pas, dis-je à mon tour, une preuve que vos erreurs vous ont été pardounées et que vous vous êtes rachetée par le repentir ?
-- Qui peut l'affirmer? Le malheur qui m'arrive , le danger que je crains de mourir sans abri sont peut-être le châtiment de cet acte de désobéissance. J'ai été mère, je puis dire que je le suis encore, car ma petite-fille m'est aussi chère que si je lui avais donné naissance ; et c'est plutôt en regardant sur la terre que dans le ciel que je comprends la force du cinquième commandement.
— Si j'étais mu par un simple sentiment de curiosité, ajoutai-je aussitôt, je n'oserais vous regarder en face en vous demandant des renseignements sur votre position ; expliquez-nous-la comme vous l'entendrez, mais parlez avec confiance, car, je vous le répète , il est en notre pouvoir de venir à votre secours.
La vieille dame me regarda fixement à travers ses lunettes, puis elle nous dit : — J'aurais tort de vous conter une partie de mon histoire sans vous l'achever, car vous pourriez penser que Van Tassel est seul à blâmer , tandis que ma conscience me fait considérer mes malheurs comme la juste punition de mes fautes. Vous saurez que je descends des anciens colons hollandais; je naquis avant la révolution , soas le règne du roi Georges II, longtemps après que les Anglais furent devenus nos maîtres; mais à une époque où nous n'avions pas encore oublié le langage et les traditions de nos ancêtres. J'avais quinze ans quand un jeune Américain arriva parmi nous en qualité de maître d'école. La plupart de nous désiraient apprendre l'anglais, car nous sentions l'inconvénient d'ignorer la langue et les lois de nos dominateurs. On m'envoya à l'école de Georges Wetmore avec la plupart des jeunes gens du voisinage, et je la suivis pendant trois ans. Si vous étiez sur le sommet de la colline qui domine le verger, vous pourrit z apercevoir la maison de mon instituteur, elle est à peu de distance de celle-ci.
— Je vois ce qui va arriver , s'écria Marbre ; le maître a appris à l'écolière quelque chose qui n'était ni dans l'alphabet , ni dans le catéchisme.
— Vous devinez juste , repiit la vieille ; après m'avoir fait la cour pendant un an entier, et m'avoir reconduite tous les jours en haut de la colline , Georges Wetmore me demanda en mariage.
— Eh bien, la mère, dit Marbre, j'ose espérer que vos parents l'accueillirent avec faveur.
— Non ; les liollandais avaient mauvaise opinion des enfants de la Nouvelle-Angleterre, mes parents ne voulurent pas entendre parler de cette union, et me proposèrent pour époux mon cousin Pétrus Storra, qui n'était pas aimé même dans sa propre famille.
— Sans doute, vous répondîtes en déclarant que vous ne vouliez pas quitter la maison.
— Je contractai un mariage secret avec Georges, et il tint son école pendant une année encore, quoiqu'on lui eût retiré la plus grande partie de ses pensionnaires. Au bout d'un certain temps j'allai rendre visite à une parente qui demeurait en aval de l'Hudson. A l'insu de mes parents, je donnai le jour à un fils que Georges confia à une pauvre femme qui avait perdu le sien. Dès lors je commençai à être punie d'avoir enfreint le cinquième commandement.
— Qu'est-ce que cela veut dire? demanda Mo'ise, est-ce que les commandements défendent à une femme mariée d'avoir un fils ?
— Non , certes, mon ami , mais ils nous c donnent d'honorer nos parents, et cette bonne femme s'était mariée contre le vœu de son père et de sa mère.
— Oui, monsieur, et j'en ai été cruellement punie; quelques semaines après mon retour à la maison, j'appris la mort de mon premier né, la douleur que j'éprouvai me trahit; la nature parla dans les cœurs de mes pauvres parents, ils me pardonnèrent, prirent Georges auprès d'eux et le traitèrent désormais comme un fils, mais il était trop tard ; si j'étais rentrée en grâce quelques semaines plus tôt, mon cher enfant m'aurait été conservé !
— Qu'en savez-vous , la mère ? nous mourons tous quand notre heure est venue.
— Son heure n'était pas venue. La misérable femme à laquelle Georges confia l'enfant, l'exposa pour s'éparguer de l'embarras et pour gagner vingt dollars avec le moins de peine possible.
— Arrêtez , interrompis-je , ma bonne femme ; en quelle année était-ce?
— Marbre me regarde avec étonnement, quoiqu'il devinât le but de ma question.
— C'était au mois de juin 1 765. Pendant trente ans je crus que mon fils était mort; mais celle qui me l'avait ravi ne ])ut emporter son secret dans la tombe, et avant de mourir elle m'envoya chercher pour me faire une trible révélation.
LUCIE HARDINGE.
Elle vous apprit, m'ccriai-je avec rnpidité, qu'elle avait eiposé
l'enfant dans un panier, sur un marbre funéraire, à bord d'un cullcr de Kcw-York ?
Eu effet, dit la vieille, tout dtonnée qu'un pareil fait ffit venu à
la connaissance d'un élrsnger, et elle nous contempla avec égarement, incertaine de ce qui allait suivre.
Marbre se mit à sangloter en se cacliant la figure entre les mains. Je ne laissai pas longtemps la vieille dame dans le doute ; mais, après l'avoir préparée graduellement, je lui déclarai que l'homme qu'elle avait devant les yeux était son fils. Ainsi, après un demi-siècle de séparation, la mère et l'enfant étaient réunis par un hasard providentiel. Le lecteur devinera aisément la nature des explications qui succédèrent à celte reconnaissance ; elles dissipèrent tous nos doutes. Madame VVelmore avait suivi les traces de son (ils jusque dans la maison des Enfants trouvés , mais comme elle n'avait obtenu de renseignements qu'après un intervalle de trente années, elle n'avait pu savoir le nom sous lequel il avait été inscrit. Plusieurs livres de l'hôpital avaient disparu pendant la révolution; toutefois il restait plusieurs personnes en état de donner des indications, et les époux VVetmore, désireux de s'éclairer, avaient dépensé beaucoup d'argent en démarches infructueuses. Ils avaient fini par découvrir une ancienne directrice des Enfants trouvés qui avait déclaré connaître l'histoire de l'enfant exposé; malheureusement sa mémoire l'avait trompée, elle avait dit que l'enfant s'appelait Pierre au lieu de Marbre; enelTet,on avait constaté qu'on avait admis à l'hospice un certain Aaron Pierre; il en était sorti pour entrer en apprentissage chez un marchand, puis il s'était engagé dans un régiment de ligne anglais et avait suivi l'armée à l'époque de l'évacuation, le 25 novembre 1783.
Les Wetmore s'imaginaient qu'ils étaient sur la trace de leur fils, et qu'ils le retrouveraient en Angleterre, portant encore l'uniforme. Après s'être consulté avec sa femme, Georges Wetmore résolut de s'embarquer pour la Grande-Bretagne dans l'espoir de retrouver son fils; mais l'argent était rare, ces braves gens vivaient à l'aise du produit de leur petite ferme, sans avoir fait d'économies; ils n'avaient d'autre parti à prendre que d'emprunter sur hypothèque. L^n avocat de campagne, appelé Van Tassci , se montra disposé à avancer cinq cents dollars sur un domaine qui en valait trois mille. Cet homme appartenait à l'odieuse classe des usuriers de campagne, race de cormorans bien plus dangereuse que leurs confrères des villes, parce que leurs victimes .soufi'rent ordinairement d'un dénùment réel et qu'elles manquent d'instruction et d'expérience. Pour parvenir à leur but, ces misérables savent prendre leur temps, et ils attendent une occasion favorable avec une patience prévoyante Van Tasse! , qui convoitait la petite ferme de madame VVetmore, fut d'abord plein d'égards et d'indulgence ; il laissa accumuler les intérêts pendant de longues années. Cependant le père alla en Angleterre, découvrit le soldat qu'on lui avait désigné et s'assura que Pierre connaissait ses parents. 11 revint sans ressources et succomba quelques années après sous le poids de ses malheurs; il perdit sa fille et son gendre, et Catherine VVetmore, née Van Duzer, demeura seule au déclin de ses jours avec Kitty sa petite fille. Toutefois, avant de descendre au tombeau , Georges Wetmore était parvenu à vendre une partie de sa ferme et a réaliser assez d'argent pour payer Van Tassci; la dette avait été acquittée au chef-lieu du comté, et Welmoïc, dans sa dernière maladie, avait montré la quittance à sa femme. Un an ajirès, on conseilla à la veuve de retirer son obligation et de faire lever l'hypothèque, mais il lui fut impossible de retrouver la quittance, et son créaucier lui opposa une demande reconvciitionnelle en la sommant de prouver qu'elle avait payé. C'était ainsi que Van Tassel avait commencé à prendre une attitude hostile, et il se préparait à faire vendre la ferme, quand la bonne femme retrouva si à propos son fils qu'elle croyait à jamais perdu.