CHAPITRE IV
De nos jeunes beautés aucune ne l'égale : On vante de ses traits le contour régulier, Et Jamais jeune fille à l'âme virginale N'aima plus tendrement un plus beau cavalier.
SOITHET.
Quand nous approchâmes de la maison où nous devions trouver Killy, Marbre lira les manches de sa veste, arrangea sa cravate noire et se déliarrassa de sa chique : bref, pour me servir d'une expression maritime, il fit branle-bas général. Kous trouvâmes à la porte quatre jeunes filles, fraîches, jolies, délicates, comme la plupart des femmes d'Amérique, et passablement bien mises. A notre aspect, elles échangèrent des paroles rapides et des regards de surprise ; elles se permirent même quelques ricanements étoufics , puis elles se préparèrent à recevoir les étrangers avec une dignité analogue à la circonstance.
La maison dans la cour de laquelle notre voiture s'arrêta était une ferme d'assez bonne apparence. Je saluai la compagnie avec toute l'urbanité possible en demandant mademoiselle Kitty Huguenin. Lue jeune personne de seize ans, d'un extérieur agréable, et qui ressemblait assez à madame Vvetmore ])Our être facilement reconnue, se délaelia du groupe avec empressement ; puis elle s'arrêta tout à coup par un mouvement instinctif de timidité.
— C'est moi qui suis Kitty, dit-elle en changeant plusieurs fois de couleur; qu'y a-t-il pour votre service, messieurs, venez-vous delà part de ma grand'mère ?
— Oui , madame Wetmore nous a prêté sa carriole pour nous rendre chez M. Van Tassel, à condition que nous vous prendrions en passant.
Ktty se hâta de faire ses adieux à ses compagnes et se plaça sans difficulté entre Marbre et moi. Pendant quelques instants le silence régna parmi nous; mais je m'aperçus que Marbre jetait à la dérobée de longs regards sur sa jolie petite nièce. Ses yeux étaient humides, il toussait avec violence , et par intervalles s'essuyait le front avec son mouchoir.
— Vous vous êtes enrhumé ce soir, monsieur Wetmore, lui dis-je en le nommant pour préparer la révélation de notre secret.
— Je ne sais ce que j'ai. Miles; je suis ûjourd'hui sensible comme une femme.
Je sentis Kitty se rapprocher de moi comme si elle eût appréhendé le contact de son autre voisin.
— Vous avez sans doute été surprise , miss Kitty , de trouver deux étrangers dans la voiture de votre grand'mère?
— J'étais loin de m'y attendre; mais vous êtes sans doute chargés de ses affaires avec M. Van Tassel? Eh bien, cnavez-vous obtenu quelque chose, convient-il enfin qu'on l'a payé?
— Pas encore, mais le ciel vous envoie des défenseurs qui ne vous abandonneront pas.
— Miles a raison, ajouta mon second; la vieille dame, que Uieu bénisse ! ne quittera jamais .son domicile , a moins que ce ne soit avec moi pour aller voir les théâtres, les musées et autres curiosités.
Kitty regarda son voisin de gauche avec surprise; toutefois par un sentiment de pudeur virginale, elle me serra de moins près qu'auparavant.
— Je ne comprends pas, répondit-elle après un moment de silence, pondant lequel elle avait essayé de deviner le sens des paroles de iMarbre ; ma grand'mère n'éprouve pas le désir de voir la ville ; il lui suffit de passer le reste de ses jours dans sa vieille habitation; d'ailleurs clic ne voudrait pas me laisser seule, quoique j'aie des protecteurs disposés à prendre soin de moi.
— Vous avez un anii, Kitty, auquel vous ne songez pas , et qux veillera toujours sur vous.
LUCIE HARDINGE.
— De qui voulez-vous parler, monsieur? serait-ce par hasard d'Horace Briglit?
Kitty prononça ces mots en rougissant , avec un mélange de pudeur et d'innocence enfantine qui me fit sourire involontairement.
— Qu'est-ce qu'Horace Bright? demandai-je eu essayant de conserver ma gravité.
— Oh ! c'est tout bonnement le fils d'un de nos voisins, vous voyez d'ici la ferme de son père, là-bas, derrière ces pommiers. Ma grand'mère n'a pas grande conliance en lui , et je crois pourtant qu'il est de bonne loi dans ses offres de service. En tout cas, si Van Tassel réussit dans ses projets , les sœurs de mon père ne me laisseront manquer de rien.
M. Van Tassel,
— Et si vos tantes vous oublient, s'écria Marbre avec sentiment, votre oncle arriverait à leur place.
L'étonnement de Kitty augmenta et elle se rapprccli.i encore une fois de moi.
— Je n'ai point d'oncle, répliqua-t-elle avec timidité; mon père n'avait point de frère , et le fils de ma grand'mère est mort.
— Non, Kilty, répondis-je, en faisant signe à Marbre de me laisser parler; il a été retrouvé aujourd'hui même; il a passé l'après-midi avec votre grand'mère; il possède assez d'argent pour satisfaire aux injustes réclamations de l'avide Van Tassel , et vous servira de père.
— Est-il possible ! s'écria Kitty en se serrant contre moi plus que jamais. Quoi '. vous seriez mon oncle !
— Vous vous méprenez , regardez-moi , je suis trop jeune pour être le frère de votre mère.
— En effet, j'aurais dû m'en apercevoir; — c'est donc votre compagnon ?
A ces mots. Marbre s'approcha de la jeune fille et l'embrassa avec une ardeur vraiment paternelle.
La pauvre Kilty fut d'abord effrayée , et comme sa grand'mère, elle éprouva un vit désappointement ; mais il y avait tant de cordialité dans les manières du marin, qu'elle se rassura par degrés.
— Sans doule, dit Marbre en s'efforçant de retenir ses larmes, je ne suis guère digne d'une jeune personne comme vous, mais vous reconnaîtrez plus tard qu'il y a par le monde des oncles plus mauvais que moi : en somme, prenez moi tel que je suis, et ne vous iuquiétez plus des manœuvres de Van Tassel.
— Mais, reprit Kitly en se dégageant des bras du marin, ma grand'mère avait appris que son fils était soldat?
— C'était une erreur, j'ai toujours eu autant d'antipathie pour l'état militaire que d'inclination pour la marine.
— Et comment s'appelle mon oncle? demanda Kitty à voix basse et avec hésitation, -rr On l'avait baptisé Ololt.
— C'est vrai , ma chère , mais on m'a donné le nom de Moïse. ^ Vous connaissez sans doute Moïse, mon enfant?
— Assurément , mon oncle , dit en riant Kitty , c'est le législateur des Hébreux.
— Est ce bien cela, Miles?
Je fis un signe d'assentiment.
— Vous connaissez son histoire? vous savez comment il a été trouvé par la fille du roi d'Ethiopie?
— Vous voulez dire du roi d'Egypte, mon oncle Oloff, s'écria Kitty en riant de nouveau.
— D'Ethiopie ou d'Egypte , c'est à peu près la même chose. Savezvous , Miles, que cette enfant a reçu une fameuse éducation, et que sa compagnie sera d'une grande ressource pour moi dans les longues soirées d'hiver, lorsque j'aurai pris ma retraite.
En ce moment Kitty fit entendre une légère exclamation , et le changement de sa physionomie me prouva qu'elle songeait à toute autre chose qu'à son oncle Oloff; je lui demandai une explication.
— Ce n'est qu'Horace Bright qui nous regarde, le voyez-vous dans le verger? 11 va se demander avec inquiétude quels sont ceux qui m'accompagnent.
L'intimité qui régnait entre les deux jeunes gens ne favorisait guère les projets que Marbre avait conçus de garder sa nièce auprès de lui dans ses vieux jours. Nous avions atteint le sommet du coteau, et nous perdîmes de vue Horace Bright. La jeune fille ne s'occupa plus que de sa grand'mère et de l'effet qu'avaient dû produire les événements du jour sur une constitulion affaiblie par les années. A ma grande surprise, je trouvai M. Ilardinge assis auprès de madame Wetraore , à la porte ducolt.ige, tandis que Lucie se promenait aux environs dans un état d'agiliiliou qui ne lui était pas naturel. Je courus auprès d'elle, et elle me tendit la main avec grâce, mais avec une émotion qui ne me prés^igcait rien de bon.
— Mlles, me dit-elle, il y a un siècle que vous êtes absent; je serais tentée de vous gronder si cette bonne vieille ne m'avait expliqué les motifs do votre disparition. J'éprouve le besoin d'air et d'exercice, doiini7,-nioi le brss et faisons un tour pendant que mon père restera auprès do celte heureuse famille.
Marbre fait ccnuaissancc avec sa nièco Kitty.
Je donnai le bras à Lucie , et nous remontâmes la colline que la
voiture . :i il de descendre; nous marchâmes quelque temps en silence , puis ma compagne me dit avec une vive expression de regret :
— Miles, j'aurais voidu que nous n'eussions pas rencontré cet autre sloop, ce matin.
En prononçant ces mots, elle pâlit, ses lèvres tremblèrent, des larmes grosses comme des gouttes de pluie brillèrent sur ses longs cils soyeux , et toute sou attitude exprima la plus amère douleur.
LUCIE IIARDINGE.
— Il s'agit de Grâce ! m'écriai-je d'une vois entrecoupée.
Et quelle autre pourrait nous occuper, Miles? elle est l'unique
objet de mes pensées, et mes chagrins augmentent quand je songe que c'est mon frère qui l'a tuée.
Je n'essayai pas d'atténuer l'impression que l'odieuse conduite de Rupcrt avait produite sur ma sœur.
— Ainsi donc , rcpris-je , Grâce est plus mal depuis cette malheureuse rencontre?
— OU! Miles! quelle conversation j'ai eue avec elle! elle parle déjà comme si elle élait dans un monde meilleur. Il n'y a plus de secret entre nous. Elle m'a confié la nature de ses relations avec Hupert, et du moins ses aveux ont soulagé son cœur oppressé, car elle repose en ce moment.
— Grâce vous a-t-clle chargée de me communiquer ce triste récit?
— Oh! oui! Miles, c'est un triste récit. Grâce avait quinze ans lorsque Rupert a juré de l'épouser; ce n'était pas un engagement vague, indéterminé, c'était une promesse solennelle que Rupert a trahie , séduit par l'éclat qui environne le famille Mcrlon. Vous avez été élevé avec mon frère, vous connaissez son humeur capricieuse, mais vous ignorez peut-être jus(|u'oîi vont son égoisme et sa perfidie!
Je jugeai à propos d'arrêter Lucie; j'avais remarqué depuis longtemps qu'elle gémissait des rgarements de son frère; mais jamais elle n'avait trahi ses pensées devant moi. Je vis qu'en allant au-devant de mes reproches elle s'cllorrait de diminuer la force du coup dont Rupert nous avait accablés; et, pour lui éviter de prnibles aveux, je me hâtai de l'interrompi-e.
— Epargnez-vous, ma chère Lucie, des explications qui ne sont pas absolument nécessaires pour m'éclairer sur l'état de ma sœur. J'avoue, néanmoins, que je désirerais savoir comment Rupert est parvenu à rompre des liens formés depuis longues années.
— Je vais vous le dire : Grâce s'était aperçue des attentions de mon frère pour Emilie Merton , mais elle n'avait jamais provoqué d'explication verbale. Enfin , au moment de quitter la ville, elle crut se devoir à elle-même de connaître la vérité, et offrit à Kupcrt de le dégager de ses serments. Il feignit de croire qu'elle le désirait; elle le dissuada avec une naïve tendresse ; elle ne chercha pas à dissimuler combien l'inconslance de son amant lui était pénible ; alors il changea de système , il avoua qu'il n'était plus le même. — IS'ous étions bien jeunes, dit-il, quand nous avons pris rengagement de nous unir; les obligations contractées par les mineurs ne sont point valables, puis il représenta qu'il n'avait rien, et qu'il était complètement hors d'état de soutenir un ménage , puisque madame Bradford m'avait légué tous ses biens.
— Et voilà l'homme qui veut persuader au monde qu'il est l'unique héritier! voilà l'homme qui m'a dit lui-même qu'il vous considérait comme une espèce de mandataire, chargée de veiller sur sa moisson en attendant qu'il la récolte !
— Je sais qu'il répand de faux bruits à ce sujet, réiiondil Lucie à voix basse. Avec quelle joie je réaliserais ses e-spérances s'il pouvait me rendre mes illusions! J'abandonnerais sans regret toute la fortune de madame Bradford pour voir Grâce heureuse et Rupert honnête homme !
— Hélas! je le crains bien, ma sœur ne retrouvera jamais le bonheur en ce monde.
— Je n'ai jamais désiré cette union , depuis qne l'âge m'a mise à même d'apprécier le caractère de mon frère. Il aurait toujours été trop léger, trop volage, trop inconséquent pour satisfaire le cœur et le jugement sain de Grâce. Il a dit avec qiul(]ue raison que tous deux étaient trop jeunes pour s'engager inconsidérément : les jeunes gens ne savent ce qu'ils font et ne prévoient par les exigences futures de leur Caractère. Aujourd'hui Grâce refuserait d'épouser Rupert; elle m'a avoué que son plus vif chagrin était de le connaître à fond, et moi, loin d'excuser mou frère, je me suis expliquée sur son compte sans aucune réserve, afin de relever la fierté de Grâce. Mais, hélas! votre sœur était tout entière dans ses affections, et maintenant qu'elles ont été blessées tout son être est menacé de périr avec elles.
Je ne répondis pas à cette observation prophétique, mais elle m'inspira le désir de retourner promptement au sloop, oii il était temps de se rendre, carie crépuscule allait bientôt faire place à la nuit.