CHAPITRE V
On peut du noir serpent affionlcr la morsure ,
H est pour l'enchanter maints talismans vainqueurs.
Mais quelle puissance conjure Le serpent qui s'enlace autour do notro-cœur.
UHodies hébraïques.
Il ne fut pas facile de faire partager mon impatience à M. Hardinge ; il éprouvait (le la sympathie pour iMarbre, et était aussi charmé des événements du jour que s'il eût été de la famille. Je priai Marbre de
partir avec moi en lui promettant de le remettre à terre pour qu'il passât cette première nuit sous le toit maternel; il consentit volontiers à me suivre. Quand je lui eus appris que je me proposais de descendre l'IIiidson jusqu'à New-York pour consulter encore les médecins, il demanda à m'accompugner pour aller chercher les mille dollars qui devaient fermer la bouche à Van Tassel. En conséquence, il ht ses adieux à sa mère et à sa nièce, et vers huit heures nous étions à bord du sloop.
Je ne demandai pas h revoir ma sœur. Je ne m'étais pas présenté ti elle depuis le moment où nous avions trouvé Rupert en compagnie des Merton. A vrai dire, j'appréhendais de la revoir, sachant par expérience combien son moral inûuait sur son physi(|ue. Il me siiiiblait qu'il ne me restait qu'un seul devoir à accomplir, celui d'aller chercher le plus tôt possible les secours de la médecine. Les instructions écrites du docteur Post me paraissaient insuflisantes.
Le reflux commença à neuf heures, et nous mîmes aussitôt à la voile avec une fraîche brise du sud-ouest. Marbre ignorait aussi bien (|ue M. Hardinge la véritable position de ma sœur , et il résolut de célébrer par un souper la découverte de sa mère. J'avais envie de m'opposer à ce projet, mais Lucie me lit observer que de pareils convives n'étaient pas bruyants, et que leur conversation, entendue à travers la cloison, distrairait l'esprit de la malade. Le plan de Marbre fut donc mis à exécution, et au bout d'une heure les cabines du WaUinijfurd présentaient un singulier spectacle. Grâce, se prêtant avec patience au désir de son amie, feignait de se divertir des saillies de mon second. Lucie prodiguait ses soins à la malade et la quittait par intervalles pour aller prendre part au festin. M. Hardinge, philanthrope par excellence, ne songeait qu'à la bonne fortune de son compagnon, qui ne cherchait plus à comprimer ses vives émotions. Quant à moi . je fus forcé d'avoir l'air de partager sa joie, quoique la santé de Grâce m'inspirât de poignantes inquiétudes.
— Ce lait est le meilleur que j'aie jamais trouvé à bord d'un navire, s'écria le second en terminant son repas par une t,isse de cale, et voici du beurre comme je n'en ai jamais goûté! La petite Killy a apporté l'un et l'autre au canot , et quand les comestibles qui nous arrivent passent par les mains de nos parents, ils ont une saveur inaccoutumée. Vous devez le savoir par expérience, monsieur Hardinge?
— Je le comprends parfaitement , répliqua le vénérable ecclésiastique.
— Je suis vraiment un homme heureux , repartit Moïse Marbre ; j'aurais pu rencontrer dans ma mère une femme de mauvaise humeur, négligée dans sa personne, irréligieuse et aimant la bouteille ; au contraire , je toinbe sur une mère numéro un , sur une vieille dame qui ferait honneur an roi d'Angleterre en personne. J'ai eu un moment l'idée, monsieur Hardinge, de m'agenouillcr devant elle et de la prier de me dire : Dieu vous bénisse , mon cher fils , Oloff ou Yan Duzcr , quel que soit votre nom !
— Vous n'auriez pas eu tort, monsieur Marbre; tout homme peut désirer sans rougir la bénédiction d'une nère.
— Je suppose , mon cher monsieur , ajouta Marbre , que mes nouveaux sentiments sont de nature religieuse. J'ai souvent prévu que je finirais par avoir de la foi , et maintenant que mon cœur est à l'aise sur ce sujet important, je veux vivre en paix avec toute la famille humaine, excepté pourtant l'infâme Van Tassel.
— Il ne faut excepter personne : on nous dit d'aimer ceui qui nous haïssent et de prier pour ceux qui nous persécutent.
Marbre regarda M. Hardinge avec stupéfaction. Il eût été difficile de trouver dans un pays de chrétiens un homme de son âge plus ignorant en fait d'instruction religieuse. 11 est probable qu'il entendait pour la première fois ces préceptes si connus ; mais je vis qu il était pénétré de leur profonde moralité.
— Oii nous dit-on cela , mon cher monsieur? dcmanda-t-il après avoir regardé le prêtre pendant quelques instants.
— Dans la Bible , dans le Nouveau-Testament. Vous devez tâcher d'aimer M. Van Tassel au lieu de le haïr.
Marbre secoua la tête d'un air de doute, et, pour prévenir une discussion dont le bruit aurait importuné ma sœur , je pris aussitôt la parole.
— Je suis charme, dis-je à M. Hardinge, que le nom de Van Tassel ait été prononcé; cela me fournit l'occasion de vous demander conseil sur la conduite à suivre dans cette affaire.
Je racontai alors l'histoire de l'hypothèque; mon ancien tuteur connaissait mieux le pays que moi , et pour gagner du temps, il conseilla à Marbre de débarquer à Hudson et de prendre une voiture jusqu'à New- York. M. Hardinge se mêla de cette affaire avec l'ardeur qu'il apportait à toutes les bonnes œuvres, et il quitta la table pour écrire des instructions qui devaient diriger Marbre dans ses recherches.
Nous arrivâmes à Hudson vers minuit; comme la voiture publique ne devait partir que le lendemain matin, Marbre, impatient, se mit en quête d'un autre moyen de transport. Avant de retourner au sloop , nous eûmes le plaisir de voir le vieux marin installé dans un véhicu'e passable et suivant au grand trot la longue rue qui compose presque seule la cité d'Hudson.
LUCIE HARDINGE.
Le lecteur s'imaginera facilement que je ne dormis pas cette nuit-là. Mon anxiété était si grande que , m'étant assoupi un instant , je rêvai de l'affreux accident qui m'avait enlevé mon père : il me sembla le voir avec ma mère et ma sœur ensevelis tous à la fois dans la même tombe. Cependant tout était tranquille lorsque je remontai sur le pont pour respirer l'air frais du matin. Il n'y avait sur le gaillard d'arrière que le pilote qui tenait la barre, mais j'aperçus sous le gui , auprès du mât, deui jambes que je reconnus pour celles de ISabuchodonosor, et une robe noire qui me sembla celle de Chloé ; au moment oii j'approchais, j'entendis la négresse dire avec une animation peu conforme au ton ordinaire d'un entretien confidentiel :
— Non, jamais, monsieur, jamais sans l'approbation de ma mère et de toute ma famille ; vous n'avez pas une juste idée du mariage : bien des nègres se figurent qu'ils n'ont qu'à presser leur bonne amie de dire oui, et à se faire ensuite bénir par un prêtre pour que toutes choses soient en règle. Erreur, monsieur; la première condition pour se marier est d'obtenir un consentement.
— Eh bien ! Chloé, j'ai le vôtre depuis deux ans.
— Ce n'est pas de celui-là que je parle. Oseriez-vous , ingrat que vous êtes , vous marier sans le consentement de M. Miles , vous qui l'avez servi si longtemps, vous qui lui avez sauvé la vie, qui l'avez aidé à tuer une foule de sauvages, et avez habité avec lui un continent désert !
— Je n'ai jamais parlé de cela , Chloé , j'ai dit une île déserte.
— Eh bien ! c'est la même chose, ignorant! Vous auriez tort de vouloir me reprendre , car j'ai plus d'éducation que vous , j'ai assisté souvent aui leçons de miss Grâce et de miss Lucie , et je serais en état de les répéter aussi bien que mes jeunes maîtresses elles-mêmes. Ainsi, ISab, taisez-vous, vous n'avez pas eu le temps de vous instruire, et, si je vous épouse , soyez bien convaincu que ce ne sera pas à cause de votre éducation.
— Tous les habitants de Clawbonny assurent que nous sommes parfaitement assortis.
— Ils n'entendent rien au mariage; ils parlent à tort et à travers, et trop souvent sans savoir ce qu'ils disent. En premier lieu , ma mère, ma propre mère s'oppose à notre union, et c'est un motif assez grave.
— Laissez-moi parler à M. Miles, ma chère Chloé, il lui ordonnera de donner son consentement.
— Cela ne satisferait pas ma conscience, Nab; nous sommes noirs, c'est vrai , mais jamais un maître de Clawbonny n'a ordonné à un esclave de se marier ou de ne pas se marier ; ce serait intolérable , on doit être libre en mariage comme en religion. Mais, Nab, il y a encore un autre obstacle plus insurmontable.
En disant ces mots, la voix de Chloé devint tremblante. Elle continua presque en sanglotant :
— Ne me parlez jamais de mariage tant que miss Grâce sera aussi mal; je suis déjà assez préoccupée de la voir si pâle et si mélancolique , et , s'il lui arrivait un malheur, il vous faudrait renoncer à moi pour toujours. Si miss Grâce mourait, tout amour mourrait avec elle dans notre famille.
Ému de ce discours , je me retournai les larmes aux yeuï , et je vis Lucie sur le capot d'échelle ; elle me dit que ma sœur désirait me parler, je me hâtai de descendre. Grâce me reçut avec un sourire angélique, mais les forces faillirent me manquer quand je m'aperçus du prodigieus changement qui s'était opéré dans un si court intervalle ; je lui baisai le front, que je trouvai d'un froid glacial, et ce fut avec effort qu'elle parvint à lever le bras pour me le passer autour du cou. Je lui pris la main et m'assis sur la barre d'arcasse ; Grâce , avant de me parler, me regarda pendant une demi-minute pour chercher à connaître l'opinion que j'avais de son état.
— Lucie me dit, mon frère, que vous voulez me conduire à la ville pour prendre de nouvelles consultations , je présume qu'elle s'est trompée.
— Non , ma sœur , si le vent se maintient à l'ouest, j'espère que vous serez demain soir chez Lucie ; je sais qu'elle vous donnera bien volontiers l'hospitalité, et j'ai cru pouvoir adopter ce plan sans vous le communiquer.
— Eh bien ! mon frère , si quelque chose au monde peut me faire du bien, c'est l'air natal, l'air pur de la campagne. Cédez à ma prière et arrêtez-vous à Clawbonny.
— Votre prière, Grâce, sera une loi pour moi, mais votre faiblesse, toujours croissante , m'inquiète , et il est de mon devoir de consulter les meilleurs médecins.
— Rappelez-vous, Miles, qu'il n'y a pas vingt-quatre heures j'avais auprès de moi l'un des hommes les plus habiles du pays. Nous avons ses instructions écrites , et elles peuvent me tenir lieu de tout secours humain. Cédez à mes instances , mon frère ; ramenez-moi à Clawbonny, le seul lieu du monde oii je puisse jouir du repos de l'esprit et du corps; ce vaisseau me fatigue — il m'est impossible d'y prier — mon cher frère, si vous m'aimez, ramenez-moi à Clawbonny.
— Je n'avais pas de résistance à opposer, je remontai sur le pont le cœur gros , et donnai au pilote les ordres nécessaires. Quarante-huit
heures après nous quittions l'Hudson pour entrer dans la rivière qui baignait mes domaines. Grâce était si faible qu'il fallut la transporter jusqu'à la voilure oii elle s'assit auprès de Lucie. M. Hardinge se chargea de conduire, et, à mon arrivée, je le trouvai sur le seuil.
— Miles, mon cher enfant, mon second fils, me dit-il avec abattement , la main de Dieu pèse lourdement sur nous , votre bien-aimée sœur, ma chère Grâce, est plus mal que je ne l'avais supposé.
— Elle est entre les mains de son miséricordieux créateur , répondis-je en essayant de maîtriser mes émotions. — Il a résolu dans sa sagesse, je le crains bien , de l'enlever à un monde qui n'était pas fait pour elle. Je l'ai prévu dès les premières heures de mon retour, pourtant j'ai eu une lueur d'espérance quand Post nous a conseillé le changement de lieux ; cette excursion, loin de nous être profitable, a augmenté la souffrance de ma sœur.
— Mortels imprévoyants que nous sommes ! mais que pouvons-nous faire, mon ami ; j'avoue que ce choc inattendu anéantit toutes mes facultés ; j'avais supposé que cette maladie céderait à des soins assidus et à la force de la jeunesse, et la voici sur le bord du tombeau !
— Votre expérience , mon cher monsieur, peut m'éclairer dans ce moment critique, et je suis disposé à suivre vos conseils.
— Dieu seul peut vous soutenir, répondit mon ancien tuteur d'une voix étouffée. Nous prierons pour elle dimanche matin avec une ferveur sincère, car sa mère elle-même ne méritait pas davantage d'être aimée. Jlourir si jeune, dans toute la fleur de la beauté! — Ma raison me commande de ne pas m'afiliger — je devrais me dire qu'elle va rejoindre son Dieu et m'applaudir de la perdre ; pourtant je ne puis m'enipècber de la pleurer — je l'aime depuis son enfance, et le vœu le plus cher de mon cœur eût été de la voir unie à Rupert, tandis que vous auriez épousé Lucie ; mais le ciel en a décidé autrement — vous m'avez prévenu trop tard de votre amour pour ma fille — quant à Rupert, élevé auprès de Grâce, il ne lui a voué qu'un amour fraternel , ou s'il a éprouvé d'autres sentiments, il n'a pas osé se déclarer lorsqu'il était sans fortune et qu'il avait l'orgueil de la pauvreté.
Ainsi, le pauvre vieillard s'aveuglait encore sur son fils. Par une de ces illusions qui sont si fréquentes dans la vie, il regardait encore avec indulgence le misérable dont l'abandon causait la mort de ma sœur. Il me semblait alors incroyable que la simplicité put être poussée jusqu'à ce point, — et j'ai reconnu plus tard que tous les hommes étaient exposés à d'aussi grossières erreurs ; — leur sagacité est sans cesse en défaut: tantôt ils supposent des causes imaginaires aux événements dont ils sont témoins, tantôt ils établissent entre des causes et des effets une connexité dénuée de fondement. — Pour ne citer que mon exemple personnel , jamais l'on ne m'a rendu justice dans les circonstances de ma vie qui m'ont mis en évidence ; — souvent on m'a comblé d'éloges pour des actions insignifiantes ou qui du moins n'avaient pas le genre de mérite qu'on leur attribuait; — souvent aussi on m'a jeté la pierre quand ma conduite était digne de louanges. — On trouvera dans la suite de mon récit quelques preuves de ces faux jugements du monde.
M. Hardinge, qui était passé d'une folle sécurité à un complet désespoir, envoya chercher sa fille, avec laquelle il eut un entretien particulier d'environ une heure. Il la questionna, comme je l'ai su depuis , sur la maladie de ma sœur, et voulut même savoir si ses affections morales entraient pour quelque chose dans la cause de cet affaiblissement extraordinaire ; néanmoins, il était loin de penser à Rupert, et Lucie, malgré sa franchise, crut inutile de l'éclairer.