CHAPITRE VI
Pareille au ly^ , orgueil de la vallée, Qu'un jonr a vu briller et se flétrir, Je vois pencher ma tète désolée, Et suis , hélas ! condamnée à périr.
La reine Catherine.
Je revis Lucie à l'heure des prières du soir. Après s'être agenouillée , elle se releva baignée de larmes , embrassa son père plus affectueusement que jamais, et me tendit la main sans pouvoir parler.
Le déjeuner avait toujours été un gai repas à Clawbonny. Mon père avait renoncé à la vieille coutume américaine de manger au saut du lit. Nous déjeunions toujours à neuf heures : toute la famille , rafraîchie par le repos, ranimée par quelques heures d'exercice en plein air, prenait gaiement place au festin , au lieu d'y venir en bâillant comme si c'eût été un devoir et non pas un plaisir. Nous mangions aussi lentement que le permettait la vivacité de notre appétit. On riait , on jasait , on racontait ce qui s'était passé le matin , on faisait des projets pour la journée. — Notre sang circulait librement , et nous n'avions plus l'air de gens assoupis qui mangent pour accomplir une formalité indispensable. Plusieurs écrivains modernes ont célébré avec raison les déjeuners d'Amérique, qui sont toutefois très-inférieurs à ceux de France. Mais les habitants des Etats-Unis n'ont pas encore compris U
LUCIE HARDINGE,
maniera dont ils doivent jouir de la bonne chère. — Lucie se fit attendre et , en entrant, elle nous annonça que Grâce avait passe une nuit assez tranquille. Notre repas fut triste et silencieux , et, quand il fui terminé, Lucie me dit les larmes aux yeux :
Miles, rendez-vous dans une demi-heure à la chamhre de famille. Grâce désire vous y cnlretcnir ce malin, et je n'ai iiu me refuser à ses vœux. Elle est faible, mais elle croit que celle visite lui fera du bien. Ne manquez pas d'èlic exact, car une trop longue attence pourrait la désoler, lioujour, mon père, quand j'aurai besoin de vous , je vous enverrai chercher.
Lucie sorlit après cet avertissement de sinistre augure, et je sentis le besoin d'aller prendre l'air sur la pelouse. Je ne revins qu'à l'heure du rendez-vous; Chloé me reçut à la porte et me conduisit en silence à la chambre de famille. Elle avait à peine posé la main sur le loquet quand Lucie parut et me fit signe d'entrer. Je trouvai Grâce étendue sur la causeuse, pâle et tremblante, mais brillante d'une beauté céleste. Elle était à la place qu'elle avait occupée lors de notre première entrevue. Elle me donna la main , et jela un coup d'oeil sur Lucie pour la prier de nous laisser seuls. Sans dire un mot , je m'assis , et j'attirai doucement la tèle de ma sœur sur ma poitrine, position qui me permettait de cacher des larmes qu'il n'était pas en mon pouvoir de retenir. J'ignore combien de temps je passai dans cette douce attitude; je n'étais pas en état de calculer la marche des heures, et j'ai fait depuis de pénibles cfl'orls pour oublier les circonstances de celle solennelle entrevue. Toutefois, après tant d'années, je m'en rappelle encore douloureusement les principales particularités.
Lorsque Grâce se fut relevée, elle tourna sur moi des yeux remplis d'une tendre inquiétude dont j'étais l'objet plus encore qu'elle-même.
— Mon frère , me dit-elle gravement , il faut se soumettre à la volonté de Dieu; je suis au plus mal ; je me sens brisée; je m'affaiblis d'heure en heure. INous aurions tort de nous dissimuler la vérité.
Je ne répondis point, quoiqu'elle se fût interrompue pour me laisser parler. 11 m'eût été impossible de prononcer une syllabe , quand même il se fût agi de sauver ma vie. Ce temps d'arrêt fut court, mais éloquent.
— Si je vous ai mandé , mon cher Miles, poursuivit ma sœur, ce n'est pas que je considère ma fin comme prochaine. Dieu me conservera encore quelque temps à ceux qui me sont chers pour les familiariser avec l'idée d'une cruelle séparation; nous devons tous nous y préparer, et je n'ai point l'intention d'insister sur ce douloureux sujet; mais je vais profiter de la force et du courage qui me restent pour vous faire part de mes derniers vœux ; quand même ils vous paraîtraient déraisonnables, veuillez m'écouter avec calme et indulgence.
— Vos moindres désirs seront une loi pour moi , ma chère sœur! Je vous écouterai comme aux jours de notre enfance, dont le bonheur est si loin !
— Parlons donc une dernière fois de choses mondaines. Puis , ce devoir accompli , il ne me restera plus sur la terre que l'amour que je porte à ceux qui m'environnent.
Grâce s'arrêta, et je me demandai avec étonnement ce qu'elle avait à dire, en même temps que j'étais touché de son héroïque résignation.
— Miles , mon frère , continua-t-elle , j'ai appris que votre dernier voyage avait été fructueux.
— Le succès a dépassé mon attente. Outre Clawbonny , je possède un navire et de l'argent comptant. Ainsi, ma sœur, disposez comme vous l'entendrez de ce qui vous appartient, et je regarder.ii chacun de vos legs comme une preuve de votre bon cœur et de vos rares vertus.
Un vif plaisir colora les joues de Grâce; cependant elle était en proie à une incertitude qui lui causait un tremblement nerveux.
— Vous vous rappelez sans doute. Miles, que, par le testament de notre père, ma fortune vous appartient si je meurs sans enfants avant l'âge de ma majorité; ayant à peine vingt ans , je n'ai pas le droit de tester.
— N'importe, Grâce , vos dernières volontés seront aussi sacrées que si la loi les autorisait. Je vais aller chercher une plume et de l'encre , et j'écrirai sous votre dictée.
— C'est inutile, mon frère, j'ai déjà exprimé tous mes désirs dans une lettre qui vous est adressée et qu'on trouvera parmi mes papiers; mais je ne voudrais pas vous voir consentir aveuglément à ce que je me suis proposé ; j'aimerais mieux vous laisser le temps d'y réfléchir et m'en rapporter à vous.
— Je souscris d'avance à tout ce qu'il sera en mon pouvoir d'exécuter.
— Touchée de cette marque d'atlachement , Grâce me pressa la main contre son cœur, mais elle avait une équité trop réelle pour s'en tenir à ces explications.
— Vous devez savoir, ajouta-t-elle, à quoi vous vous engagez. — M. llardinge a géré fidèlement ma fortune : le peu de dépenses que nécessitait mon genre de vie , l'économie et des placements avantatagcux ont augmenté mon avoir; en renonçant à mon héritage , vous abandonnez un capital de vingt-deux mille dollars.
— Je voudrais qu'il ijlt plus considérable , ma sœur , pour avoir le
plaisir de vous l'offrir; s'il ne suffit pas à l'accomplissement de vos projets, ajoutez-y dix mille dollars de mon argent; je veux augmenter, plulol que diminuer , les moyens que vous a\ez de faire le bien.
— Miles! s'écria Grâce avec agitation, ne parlez pas ainsi ; vous me f.iites presque repentir de mes intentions. — JLiis non , écoulez-moi, car je sens que ce sera la dernière fois que j'oserai vous enlrelcnir à ce sujet. — Je désire qu'en souvenir de moi , vous consacriez une somme de cinq cents dollars à Lucie. — Vous donnerez raille dollars à M. llardinge pour les distribuer aux pauvres. Vous ferez quelques présents aux esclaves , de manière à conserver intacte une somme de vingt mille dollars.
— Et à quoi les emploicrai-je , ma sœur? demandai -je en voyant qu'elle hésitait.
— Je lègue celle somme à Rupert. — Vous savez qu'il est sans fortune et qu'il a les habitudes d'un homme riche. — Le peu que je lui laisse peut l'aider à faire figure dans le monde. — J'espère que Lucie ne l'oubliera pas quand elle sera majeure , et que l'avenir sera plus heureux pour lui que le passé.
Ma sœur parlait si vite, qu'elle fut obligée de s'arrêter pour reprendre haleine. Quant à moi, il est plus facile d'imaginer mes sensations que de les peindre. Les circonstances ne me permettaient pas de soumettre à ma sœur des objections, et je sentais mon âme partagée entre une foule de sentiments , la douleur, le regret, l'indignation, la surprise, la pitié cl la tendresse. Ainsi donc l'amour de la femme durait encore! Elle s'occupait de celui dont les dédains avaient détruit en clic les sources de la vie ! Presqu'à l'heure de l'agonie elle lui léguait tout ce qu'elle possédait pour qu'il put assouvir son cgoisme et sa vanité !
— Cela doit vous sembler étrange , reprit Grâce, m^is je mourrais malheureuse si je ne donnais à Rupert un gage de pardon; d'ailleurs Emilie et lui sont sans ressources , et il est en mon pouvoir de venir à leur secours.
— Vous êtes un ange! murmurai-je , mais croyez-vous que Rupert acceptera ?
— Comment refuserait-il une offre que je lui fais en quelque sorte du fond de ma tombe ! — 11 doit l'accepter au nom de notre ancienne affection , car il m'a aimée. Miles.
— Lui! m'écriai-je , incapable de me contenir plus longtemps, Rupert Hardinge n'aime que lui , il n'a jamais été digne d'occuper un seul instant vos pensées.
A peine ces paroles me furent-elles échappées, que je me repentis de mou indiscrétion. Grâce me regarda d'un air suppliant, en tremblant comme si son corps eût été près de se dissoudre. Je la pris dans mes bras. Je lui promis d'êlre plus maître de moi-même à l'avenir, et lui donnai l'assurance solennelle d'accomplir à la lettre toutes ses intentions. Cependant la pieuse faiblesse de Grâce ne m'empêchait pas de voir tout ce qu'il y avait de révoltant à enrichir un être aussi méprisable que Rupert, et il me semblait unpossible qu'il fut asseï vil pour accepter les dons de sa victime.
— Dans le casoii il refuserait, repris-je, que dois-je faire des vingt mille dollars?
— Il ne refusera pas, répondit Grâce, qui n'était pas encore détrompée sur le compte de Rupert; s'il n'a pas pu commander à son cœur, du moins il a conservé pour moi une amitié sincère — d recevra ce legs comme vous recevriez celui que pourrait vous faire Lucie.
Là - dessus ma sœur remit entre mes mains une lettre décachetée qu'elle adressait à Rupert et qu'elle me pria de lire quand je serais seul; puis, fatiguée de ses efl'orls et de ses émotions, elle laissa tomber sa tête sur son sein. Sentant qu'un peu de repos lui était nécessaire , je l'embrassai tendrement et la confiai aux soins de Chloé. En me rendant à la chambre qui me servait de cabinet de travail, je rencontrai Lucie dans le corridor. .
— Eh bien ! Miles , comment la trouvez-vous ? demanda-t-elle d'un ton bas et plaintif qui peignait ses propres alarmes.
— Nous la perdrons ! Lucie , répondis-je en sanglotant. — Lucie me prit la main et la serra avec ardeur en murmurant : Pauvre Miles! quelle douleur pour un frère! — Elle oublia, pour me consoler, celle retenue que l'âge avait substituée à notre ancienne familiarité , et quand elle me quitta , elle inclina sa tèle sur la mienne pour baiser les boucles de ma chevelure.
Resté seul , j'ouvris la lettre de ma sœur à Rupert, et la relus trois fois de suite, sans m'arrètcr même pour réfléchir. Elle était conçue en ces termes :
« Mon cher Rupert,
« Quand vous lirez cette lettre , Dieu , dans sa sagesse impénétrable, aura jugé à propos de me rappeler à lui! Que ma perte ne vous afflige pas, mon ami, car j'ai l'humble espérance de recueillir tout le fruit du grand sacrifice du Sauveur. Je ne pouvais être heureuse en ce monde, Rupert — c'est un bienfait pour moi qu'une vie meilleure; il m'est pénible de me séparer de votre excellent père, de vous-même, de votre chère Lucie et de mon frère bienaimé. — Celle
LUCIE HARDINGE.
douleur, excusable par son objet, est le dernier tribut que je paye à la nature — j'ai la ferme conviction que ma ftn sera sanctifiée pour l'enseignement de ceux qui me connaissent — rappelcz-vous-la donc comme un enseignement, mon cher Rupert , et tâchez de l'oublier sous tout autre rapport. — Vous n'avez pas été maître de votre cœur, et rien n'aurait pu me décider à devenir votre femme sans le posséder tout entier. — Je prie chaque jour, presque à chaque heure, pour vous et pour Emilie.
(Cette parlie de la lettre portait des traces visibles de larmes).
» Vivez ensemble et rendez-vous mutuellement heureux : c'est une charmante personne, elle a des qualités acquises que vous n'auriez pas trouvées à Clawbonny et qui contribueront à votre bonheur. Afin que vous songiez à moi de temps en temps , je vous ai fait un legs que Miles vous remettra; acceptez-le pour vous et pour Emilie; je voudrais qu'il fût plus considérable , mais vous me saurez gré de mes intentions. Cette somme, toute modique qu'elle est, peut vous mettre à même de vous marier; et s'il y manque quelque chose, Lucie se chargera d'y pourvoir.
■> Adieu, Rupert; je ne dis pas adieu , Emilie, car je pense que celle lettre restera un secret entre vous , mon frère et moi; mais je souhaite à votre future épouse toute la félicité terrestre et une fin aussi tranquille que celle de votre sincère amie ,
» Grâce Waliingford. »
O femmes! quelle vertu vous possédez quand l'éducation favorise en vous le développement de votre nature généreuse ! Quel trésor vous perdez quand la cupidité et l'envie pénètrent dans vos cœurs corrompus par ces intérêts mondains qui n'acquièrent d'empire sur vous qu'en détruisant votre beauté morale !