‹ Œuvres compl`etes de Fenimore CooperChapitre 247 sur 280 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Ceux qui firent notre gloire Nous sont bien vite enlevés, Mais nous gardons leur méraoire Quand nos yeux en sont privés.

Madame Hemans.

Grâce s'affaiblissait chaque jour , et tous les secours de l'art étaient devenus inutiles. M. Hardinge la voyait souvent, et j'étais admis tous les jours dans sa chambre oii elle aimait à reposer sur mon sein pendant des heures entières. Comme il ne fallait plus songer à faire une seconde visite à la chambre de famille, je fis porter la causeuse dans l'appartement de ma sœur; ce vénérable meuble existe encore, et je m'y assieds souvent pour rêver au passé et me rappeler les différentes scènes dont il a été témoin.

ftl. Hardinge, comme il l'avait désiré, officia dans son église le dimanche suivant. J'eus le courage d'assister au service , et fus touché des témoignages de sympathie des assistants , qui versèrent des larmes quand ou lut la prière pour les malades. A mon retour, je trouvai la maison déserte et silencieuse; j'y entrai sans rencontrer personne; mais dans le couloir qui conduisait à la chambre de ma sœur je vis six ou sept négresses agenouillées , et j'entendis la voix solennelle et doucement plaintive de Lucie qui lisait les prières des agonisants. Aussitôt qu'elle eut fini, je passai entre les négresses et pénétrai dans la chambre de ma sœur. LUe était à genoux sur une chaise longue, les yeux fermés , les mains jointes et dans une attitude qui indiquait une complète abstraction d'esprit. Elle ne s'aperçut pas de ma présence, et au moment oii j'allais lui adresser la parole, Lucie m'entraîna dans l'antichambre.

— Jla sœur est-elle plus mal? demandai-je d'une voix sourde; car, quoique je fusse préparé à un triste résultat, je ne l'attendais pas aussitôt.

— On ne peut dire qu'elle soit plus mal , Miles , puisqu'elle est plus près d'être appelée à Uieu ! Il y a une heure que Grâce m'a avertie qu'elle sentait approcher le terme de ses maux ! cependant elle n'a pas voulu que je vous envoyasse chercher.

Tant que je conserverai la mémoire , je me représenterai Lucie telle qu'elle était en ce moment ! Elle avait pour Grâce une tendresse dévouée, et cependant elle était si préoccupée de la communication qu'elle avait à me faire , que je ne lisais dans ses yeux qu'un tendre intérêt pour moi. Elle avait travaillé à étouffer ses propres douleurs ; fortifiée par les espérances de la foi , elle regardait ma sœur comme plus digne d'envie que de regrets , et j'étais l'unique objet de ses angoisses. Ce généreux dévouement augmenta mon courage; j'eus honte de témoigner tout ce que j'éprouvais quand la meilleure des femmes me donnait l'exemple de la résignation.

— Dieu tout-puissant! m'écriai -je, sommes-nous si près de perdre Grâce !

— Le terme de ses jours est marqué , et c'est à peine si je puis la plaindre en la voyant s'éteindre si doucement et dans un calme si parfait.

— La volonté de Dieu soit faite! murmurai -je, le ciel convient mieux à son âme que le séjour des hommes.

Lucie me serra la main et parut soulagée d'un lourd fardeau par ma tranquillité apparente ; elle m'ordonna de rester où j'étais jusqu'à ce qu'elle eiit appris mon retour i Grâce. M. Hardinge arriva peu d'instants après.

— Que le ciel ait pitié de nous! me dit-il; je dis de nous, et non pas de vous seul , car Grâce m'a toujours été aussi chère qu'un de mes enfants. Donnez-moi de quoi écrire. Miles, et choisissez-moi un exprès parmi vos gens , et qu'il soit prêt à monter à cheval dans une demi-heure.

— Pourquoi? répondis-je. Nous avons reçu la visite du docteur Wuriz, notre médecin ordinaire, et il n'a pas vu d'autre moyen de prévenir le mal que ceux que nous connaissions déjà. Pourtant je serais plus rassuré si le docteur Bard se décidait à passer l'eau, et j'ai déjà songé à l'envoyer chercher par Nab.

— Vous avez raison , reprit M. Hardinge en s'approchant d'une petite table oii le docteur Wurtz avait écrit pour la forme quelques prescriptions. Envoyez Nab sur l'autre rive et il mettra cette lettre à la poste ; c'est la manière la plus expédilîve de la faire parvenir à Rupert.

— A Rupert! m'écriai-je d'un ton que je me reprochai aussitôt.

— Certainement; nous ne pouvons nous dispenser d'envoyer chercher Rupert. Le pauvre garçon a toujours regardé Grâce comme sa sœur , et ce serait lui faire injure que de l'oublier dans une occasion aussi solennelle. Vous semblez étonné que je songe à le demander à Clawbonny !

— Rupert est aux eaux, monsieur , dans l'agréable société de miss Merlon ; ne vaudrait-il pas mieux l'y laisser?

— Que diriez-vous. Miles, si Lucie était à son lit de mort et qu'on négligeât de vous en avertir?

Je regardai le bon vieilllard d'un air si égaré, qu'il ne put s'empêcher d'établir une différence entre son hypothèse et la réalité.

— C'est vrai, mon pauvre Miles, dit M. Hardinge comme pour s'excuser, ma comparaison est défectueuse , puisque vous ne regardez pas Lucie avec les yeux d'un frère. En tout cas, il ne faut pas oublier Rupert, et ma lettre est déjà écrite.

— Il sera trop tard , monsieur, dis-je d'une voix entrecoupée ; ma sœur ne passera pas la journée.

M. Hardinge ne s'attendait pas à cette déclaration : il pâlit et sa main trembla en cachetant sa lettre.

— Si telle est la volonté de Dieu, dit-il, il faut nous y soumettre. Mais Rupert peut du moins prendre part aux honneurs que nous rendrons à la pieuse chrétienne qui nous est enlevée.

Il fallait se rendre sans discussion à tant de bienveillance et de simplicité. D'ailleurs, Grâce venait de me faire appeler. Quand je la revis , elle avait rouvert les yeux et je frémis en remarquant leur expression surnaturelle. Ils n'étaient pas empreints des horreurs de la mort, mais leur éclat céleste annonçait l'état d'un esprit qui s'était dégagé de tout lien terrestre pour entrer dans un nouvel ordre de choses. Je crois avoir éprouvé quelque regret à l'idée que ma sœur pourrait être complètement heureuse sans que je prisse aucune part à sa félicité ; il y a tant d'égoïsme dans nos cœurs qu'il s'en mêle toujours un peu à nos plus innocentes pensées.

Tant que l'âme de Grâce occupait une enveloppe d'argile , elle ne pouvait secouer entièrement les liens des affections humaines. Loin de là , les regards qu'elle jetait sur l'un de nous ou sur notre réunion exprimaient son inaltérable dévouement. On aurait dit que la mort se hâtait pour la délivrer avec le plus de promptitude et le moins de douleurs possible, et pourtant sa tendresse pour Lucie et pour moi lui donnait la force de parler. Sur un signe qu'elle me fit, je me jetai à genoux près d'elle. Je reçus sa tête sur mon sein; je me plaçai à peu près dans l'attitude que j'avais prise tant de fois depuis sa maladie, tandis que M. Hardinge, debout près de nous, murmurait d'une voix étouft'ée mais distincte les plus sublimes passages de l'Ecriture qui renferment des consolations pour les mourants. Quant à Lucie , elle était partout où ses soins étaient nécessaires, et souvent les yeux de Grâce se tournaient vers elle avec une expression de reconnaissance.

— L'heure est proche , me dit ma sœur, mais rappelez -vous qu|en mourant je demande pardon pour ceux qui m'ont olfensée aussi bien que pour moi-même. Ne perdez pas de vue ce que vous m'avez promis, ne faites rien pour affliger Lucie ni son père.

— Je vous comprends, ma sœur, répondis-je, et vous pouvez compter sur mes serments.

Grâce me remercia de cette nouvelle assurance en me pressant doucement la main.

— Laissez entrer, poursuivit -elle, tous les esclaves qui désireront me voir. Je ne puis les récompenser de tout ce qu'ils ont fait pour moi , mais je compte sur vous, mon frère.

Lucie sortit doucement de la chambre, et quelques instants après

LUCIE HARDINGE.

on vit défiler auprès de la porte toutes les négresses. La douleur de ces êtres naïfs, de même que leur joie, est d'ordinaire e.xpansive et bruyante; mais Lucie, énergique et prudente au milieu de ces cruelles tortures, n'avait introduit les négresses qu'à condition qu'elles observeraient le plus complet silence.

Grâce parla ù cliacune d'elles avec calme et leur donna d'utiles conseils. Les noirs se présentèrent également, et les plus vietu d'entre eux furent tour à tour l'objet de sou attention.

— Allez, dit-elle enfin, réjouissez-vous de me voir délivrée des soins de ce monde. Priez pour moi et pour vous. Je ne vous ai pas oubliés, et mon fière stra mon eséculeur teslamenlaire. Que Dieu vous bénisse, mes amis, et qu'il vous ait toujours en sa sainte garde !

Tel était l'ascendant de Lucie sur les noirs, que tous quittèrent la cbambre sans bruit; la solennité de cette scène les avait frappés d'une sorte de respectueuse terreur. Cependant les plus âgés avaient les joues baignées de larmes, et ce ne fut que par des efforts extraordinaires qu'ils parvinrent à comprimer les explosions accoutumées de leur cbagrin. Après leur départ, je m'étais mis à une fenêtre pour cacher mes propres émotions, quand j'entendis remuer dans les buissons qui étaient au bas de la maison ; j'aperçus Kabuchodonosor étendu la face contre terre; en proie à de cruelles tortures, il enfonçait ses ongles dans le sol, et pourtant ce fidèle serviteur étoufl'ait jusqu'il ses gémissements de peur de troubler les derniers moments de sa jeune maîtresse. J'ai su plus tard qu'il s'était placé là pour communiquer avec Chloé, qui, de temps en temps, lui donnait des nouvelles au moyen de signes télégraphiques. Sur l'invitation de Grâce, Lucie me rappela bientôt à la place que j'avais d'abord occupée.

— Ne me pleurez pas, reprit ma sœur; Dieu tempérera vos afflictions; il vous reste pour vous consoler monsieur Hardinge et notre Lucie...

A ces mots. Grâce s'arrêta et se tourna avec anxiété vers sa compagne. Voyant qu'elle n'achevait pas sa pensée, je présumai qu'elle était convaincue que le cœur de Lucie appartenait à André Drewctt; mais je n'étais pas dans une disposition d'esprit qui me permît de réOécliir longtemps sur ce sujet. I\L Hardinge venait de recommencer les prières; quand il les eut terminées, Grâce lui tendit la main, et, d'une voix claire et distincte, elle murmura quelques mots pour le bénir. Jamais je n'avais vu M. Hardinge plus ému. Celte bénédiction inattendue d'un vieillard par une jeune fille le jeta dans un trouble inexprimable, et il tomba, anéanti, sur une chaise. Puis, après avoir donné un libre cours à ses larmes, il reprit autant de calme qu'on en pouvait conserver au chevet de celle que nous perdions.

— Je meurs jeune, dit ma sœur, mais je suis lasse du monde, et me soumets sans murmure aux décrets de Dieu. Lucie, ma chère Lucie, passez dans la chambre voisine, et tirez les rideaux. Je veux regarder une dernière fois les champs de Clawbonny.

Il est assez ordinaire que les mourants prennent ainsi congé des choses de la nature matérielle et adressent un adieu aux magnificences de la création. Ce jour-là un calme religieux régnait sur les vergers , les prairies et les hauteurs boisées. De sa couche, Grâce pouvait apercevoir toute la ferme. En suivant la direction de ses yeux, je les vis fixés sur le petit bois oii Rupert et moi l'avions trouvée au retour de notre premier voyage. C'était là , sans doute, qu'avait eu lieu l'entrevue décisive de ma sœur et de son indigne amant. Quoiqu'elle fût sur le point de descendre au tombeau , son cœur de femme ne pouvait être insensible aux impressions produites par un pareil spectacle ! En vain la lumière des cieux inondait tout le paysage ; en vain les oiseaux gazouillaient gaiement; en vain les prairies étalaient leurs fleurs et les bois leur feuillage nuancé; toutes les pensées de Grâce ét.iient concentrées dans ce bosquet, et son imagination lui retraçait des scènes en rapport avec le plus vif sentiment de toute sa vie. Je la sentais trembler entre mes bras , et après avoir murmuré une prière dont Uupert était l'objet, elle demanda qu'on fermât les rideaux, afin de rompre avec les pensées qui l'obsédaient.

Ce triste souvenir dut hâter le terme fatal. Dès ce moment les idées de Grâce furent plus confuses et ses forces diminuèrent rapidement. Une heure entière s'écoula dans un silence interrompu seulement jiar le faible murmure de nos prières. Pendant cet intervalle, ma sœur demeura presque immobile, les mains jointes et les yeux presque continuellement levés au ciel. Enfin elle parut se ranimer, jeta les yeux autour d'elle et reprit la parole :

— Ma chère amie, dit-elle à Lucie, où est Rupcrt? Sait- il que je vais mourir ? S'il le sait , pourquoi ne vient-il pas me voir pour la dernière fois ?

Cette question me fit tressaillir; Lucie, interdite, se cacha la figure avec les mains; mais le bon M. llar<linge, qui n'avait jamais conscience du mal, s'empressa de disculper son fils.

— J'ai envoyé chercher Uupert, ma chère enfant, dit-il; et quoiqu'il soit tout à miss Merton, il ne manquera pas d'accourir aussitôt qu'il aura ma lettre.

— Miss Merton ! répéta Grâce «n Appuyant ses ni.iins sur ses tempes, qu'est-ce que miss Merton? Je ne me rappelle personne de ( nom.

^ous comprîmes que notre chère malade perdait ses faculté" -, et

nous ne fîmes aucun effort pour rétablir l'ordre de ses idées. Nous nous bornions à l'écouter en pleurant. Elle passa un bras autour du cou de Lucie, et l'attira vers elle en disant :

— Mon amie, nous détournerons ces enfants étourdis de leur idée d'aller en mer. Si le père de Miles et le grand-père de Rupert ont été marins, ce n'est pas une raison pour que le fils et le petit-fils aillent sur mer.

Elle s'arrêta, parut méditer et se tourna vers moi. Sa tête reposait toujours sur ma poitrine, et elle la releva pour me regarder en face, avec ce culte ardent qu'elle m'avait témoigné après mon retour dans la chambre de famille. Elle eut même la force de lever jusqu'à mon visage sa main que la maladie avait blanchie sans l'amalirir; elle me caressa les joues, sépara les boucles qui couvraient mon front, et joua comme un enfant avec ma chevelure.

— Miles, murmura-t-cUe d'une voit qui commençait à s'éteindre, n'oubliez pas que notre mère nous rccoinm:indait de dire toujours la vérité. Vous vous conduisez en homme, mon frère, et moi j'ai trop d'orgueil pour me souiller jamais d'un mensonge. Je voudrais que Rupert fi'il aussi franc.

C'était la première, la seule fois que Grâce me signalait un défaut dans le caractère de Rupert. Plût à Dieu qu'elle eût remarqué plus tôt ce vice essentiel ! Mais une enfant peut-elle posséder le discernement et l'intelligence d'une femme ?

La main de Grâce était encore sur mes joues, et, dans ce cruel moment, je n'aurais pas voulu la retirer, même pour acquérir la certitude que j'étais aimé de Lucie.

— V oyez , reprit ma sœur, comme il est bruni î Les joues de Rupcrl sont-elles aussi hâlécs, ma clière ?

— Rupert n'a pas voyagé comme lui , répliqua Lucie. L'esprit de la mourante prit encore une nouvelle direction.

— Lucie, demanda-t-clle, aimez-vous toujours Miles comme nous l'aimions quand nous étions enfants ?

— J'ai toujours conservé une affection sincère pour Miles Wallingford , répondit Lucie sans hésitation.

Grâce attacha sur moi ses yeux bleus, et ne les détourna pasjusqu'à son dernier soupir. Mes pleurs, auxquels je donnais un libre cours, semblaient l'embarrasser plutôt que l'affliger; on eût dit qu'elle en ignorait la cause. Tout à coup nous l'entendîmes parler à haute voix avec une ferveur qui lui rendait des forces. Les mots qu'elle prononça distinctement étaient empreints de sa tendresse pour moi :

— Père tout-puissant, dit-elle, du haut de votre miséricorde, jetez les yeux sur mon frère ; donnez lui la grâce de vous servir toujours fidèlement, et, quand il en sera temps, par les mérites de Jésus-Christ, ouvrez-lui votre demeure de déliccj.

Ce furent les dernières paroles de Grâce Wallingford. Elle vécut encore dix minutes, et mourut sur mon sein comme un enfant dans les bras de sa mère. Elle remua les lèvres plusieurs fois; je crus entendre un moment le nom de Lucie; mais je suppose qu'elle pria pour tous, y compris Rupert, jusqu'au momcul oii elle cessa d'exister.

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