CHAPITRE VIII
Nos bosquets sont déserts ; à de douces chansons
Succède un silence de glace; Des sièges sont restes vides dans nos maisons,
Et personne n'y prendra place.
Madame Hehans.
Je ne revis plus le corps de ma sœur après l'avoir remis entre les bras de Lucie. Une sorte de curiosité morbide nous pousse à contempler les traits des morts, mais je n'ai jamais été atteint de cette manie. Ou m'avait mené dans la chambre de famille pour contempler les dépouilles mortelles de mes parents à une époque oii il ét.iit de mon devoir d'obéir passivement; mais j'étais maintenant d'âge à pouvoir prendre une décision, et au bout de quelques heures, dès que je fus en état de réfléchir, je résolus de ne point substituer, dans mes souvenirs, l'image d'un cadavre à celle d'une mourante dont les derniers regards avaient reflété les sentiments les plus purs.
Dès que j'eus déposé un dernier baiser sur le front encore chaud de ma sœur, je me hâtai de sortir de la maison pour respirer et pleurer en liberté. En traversant la iielouse, j'entendis les lamentations des nègres qui s'abandonnaient sans réserve à leur affliction, maintenant qu ils n'étaient plus retenus par la crainte de troubler la malade. Je suivis la route sans autre but que d'échapper à la scène dont j'avais été témoin, cl j'entrai dans le bosquet qui avait attiré l'attention de ma sœur expirante : là, tout me rappelait le passé, les jours d'enfance et de jeunesse, la vie commune, les jeux et l'amitié fraternelle des quatre enfants de Claxvbonny. Je passai une heure dans ce petit bois, et mes rêves se transportèrent en deçà de l'heure présente. Je voyais, dans "haque massif de feuillage, la figure angélique de Grâce» J'entendaig
LUCIE IIARDINGE.
son rire, joyeux sans éclats, et les sons de sa douce voix retentissaient à mes oreilles. Je revoyais aussi Rupcrt et Lucie. J'essayais de prendre part , comme autrefois , à leurs innocents ébats ; mais l'affreuse vérité se faisait jour à travers mes douces illusions, et elle en détruisait le charme. Quand je quittai ce petit bois, ce fut pour ra'éloigner davantage de la maison. Je ne rentrai qu'à la nuit. Durant toute ma promenade, je fus sous l'empire d'une espèce d'hallucination mystique qui me transporta loin du présent; je voyais partout la douce figure de Grâce! J'entendais sa voix à chaque pas! Tantôt revenant aui impressions de ma première enfance, je la promenais dans son petit chariot; tantôt elle me suivait d'un pas incertain pendant que je faisais tourner mon cerceau, ou bien elle écoutait les tendres reproches que je lui adressais gravement pour quelques fautes enfantines : puis, je la revoyais dans la fleur de l'adolescence; aimable et digne détre aimée, maîtresse de ma confiance et capable de me conseiller dans tous mes projets. Que de fois, dans le cours de cette journée, le murmure d'un ruisseau, le bourdonnement d'une abeille, les vagues harmonies du feuillage se confondirent dans mon imagination avec la voix , le rire et les prières de cette sœur bien-aimée dont l'esprit éUtit remonté au ciel ! ! !
J'eus un moment l'envie de passer la nuit en plein air. A mesure qu'une étoile apparaissait sous la voûte céleste, je me figurais qu'elle pouvait èlre le séjour de l'âme de la défunte; mais en songeant à Lucie et à M. Hardingc, je sentis qu'il était de mon devoir de reutrcr. Kabuchodonosor et quelques noirs avaient été envoyés à ma recherche, mais ils n'étaient pas venus du côté oii j'étais. J'éprouvai un triste plaisir à les voir s'entretenir et pleurer ensemble : leurs gestes, leurs larmes, leur animation me faisaient deviner qu'ils parlaient de leur jeune maîtresse, et je n'.avais pas besoin d'autres éclaircissements pour comprendre ce qu'ils en disaient.
La nuit était close alors, je revins sur mes pas. Je distinguai dans l'ombre une figure, et, dans l'intention de l'éviter, je me dirigeais vers une porte bâtarde, lorsqu'elle marcha à ma rencontre : c'était Lucie.
— Oh! mon cher Miles, que je suis heureuse de vous revoir! me dit-elle en me prenant la main avec une ardeur et une franchise fraternelles, nous étions inquiets sur votre compte ; mon père est allé jusqu'au presbytère, pensant que vous aviez pu vous diriger de ce côté,
— Depuis que je vous ai quittée , ma bonne Lucie , je n'ai cessé d'être avec vous , avec Grâce et avec votre père. Je suis maintenant plus maître de moi-même, et mon état ne doit pas vous inquiéter.
La manière dont Lucie fondit en larmes trahit la vivacité des émotions qu'elle avait jusque-là renfermées dans son sein. Tant que dura ce paroxysme de douleur, elle ne se fit aucun scrupule de s'appuyer sur mon épaule.
— Psous avons éprouvé une perte irréparable, reprit-elle en s'essuyant les yeux lorsque l'accès fut passé. Personne ne remplacera Grâce auprès de nous. Nous ne pouvons recommencer notre existence, nous ne pouvons revenir à l'enfance, avoir les idées des enfants, vivre et aimer comme eux et grandir ensemble avec les mêmes vues, les mêmes désirs, les mêmes opinions et les mêmes principes.
— JN'on , Lucie , le passé est à jamais perdu pour nous ! Clawbonny ne sera jamais ce qu'il était !
Il y eut un moment de silence , pendant lequel il me sembla que Lucie faisait des efl'orts pour éloulïer ses sanglots.
— Cependant, Miles, reprit -elle, nous ne pouvons désirer de la revoir; nous aurions tort de souhaiter qu'elle échangeât de nouveau contre nos misères la félicité dont nous avons tout lieu de croire qu'elle jouit dès à présent. Bientôt Grâce sera pour vous et pour moi tin aimable modèle de bonté, de vertus, de dévouement, et nous aurons un plaisir triste, mais profond, à nous souvenir des plaisirs que nous avons dus à son affection , et de l'union intime qui a régné entre nous ici-bas.
— Ce sera un lien entre nous, Lucie, un lien qm résistera, je l'espère, à toutes les vicissitudes et à l'égoïsme flétrissant du monde.
— Je l'espère aussi, répliqua Lucie avec un embarras que je ne manquai pas d'attribuer au souvenir d'André Drewett; amis depuis l'enfance, nous n'avons pas besoin de nouveaux motifs pour continuer à nous estimer et à nous traiter avec affection.
Après cet entretien, nous entrâmes dans la maison, dont M. Hardinge avait réuni les habitants pour la prière du soir. Durant cette douloureuse cérémonie, je crus plus d'une fois entendre la voix de Grâce, et il me sembla que son âme rôJait autour de nous. Tous les nègres me regardaient avec intérêt, comme celui qui devait être le plus cruellement frappé. En se retirant, ils me saluèrent avec respect; la pauvre Chloé surtout était presque étouffée par ses sanglots. Elle n'avait cou-* senti à quitter le corps de sa maîtresse que pour un seul instant, et l'on eût dit qu'en la perdant elle avait perdu une partie de sa propre existence.
Abrégeons ces pénibles détails. Cessons de m'appes:>ntir sur mes chagrins, et de présenter aux lecteurs de sinistres tableaux. Grâce était morte un dimanche à l'heure accoutumée du dîner, elle ne fut enterrée que le jeudi suivant à midi. INous attendions peu de parents; la plupart de ceux qui auraient pu être invités aux funérailles demeuraient trop loin pour qu'il fût possible de les avertir à temps. Cepen-
dant, la veille de l'inhumation, un homme d'environ cinquante ans, aux traits durs et prononcés, entra dans mon cabinet, me serra chaleureusement la main et s'assit sans cérémonie. Il portait le costume d'un fermier, mais ses manières et son langage annonçaient une classe supérieure. Après l'avoir regardé deux fois, je reconnus mon cousin Jacques Wallingford, propriétaire dans la partie occidentale de ISew- York.
— Je vois, mon cousin, me dit-il, que vous aviez oublié mon souvenir. Je regrette d'être obligé de renouer connaissance avec vous dans une si triste circonstance.
Notre famille est si peu nombreuse, monsieur Wallingford, que votre attention m'est doublement précieuse. J'avais le projet de vous écrire plus tard; mais je ne vous ai pas appris la perte que nous venons de faire, parce que votre résidence est très-éloignée de Clawbonny.
— J'ai appris par hasard la mort de ma cousine, et je me suis hâté d'accourir. Le sang et le nom de Wallingford m'ont toujours été chers, et je regarde Clawbonny comme un domaine patrimonial.
— La chère défunte, mon cousin, avait su apprécier vos bons sentiments; et comme vous êtes le seul parent de notre nom, elle m'avait prié de vous léguer celte terre avant mon dernier voyage.
— Je reconnais bien là cet ange dont on m'avait vanté les qualités, répliqua Jacques Wallingford en essuyant une larme, ce qui me donna bonne opinion de son cœur. Sans doute vous avez disposé de la propriété en sa faveur ?
— Oui, monsieur, quoiqu'elle annonçât le projet de vous la transférer aussitôt qu'elle la posséderait.
— Je l'aurais certainement refusée. Nous sommes à moitié sauvages dans nos contrées, mais nos terres commencent à acquérir de l'importance, et nous comptons déjà parmi nous de riches propriétaires.
Ces mots furent prononcés avec l'orgueil que donne l'opulence. Dans le courant de la journée , j'eus plus d'une fois occasion d'observer que mon cousin attachait un grand prix à l'argent, ce qui ne l'empêchait pas d'être plein d'honneur et d'équité. Il se concilia mon estime par la manière enthousiaste dont il parlait de Clawbonny. Ayant renoncé à l'espoir d'épouser Lucie, et décidé à vivre dans le célibat , je commençais à sentir la nécessité de faire un nouveau testament pour léguer mon domaine à Jacques Wallingford.
Je passai la soirée avec mon parent , et je le trouvai tellement à mon gré , que je le priai de marcher à côté de moi dans la cérémonie du lendemain. Cet arrangement , comme je m'en aperçus plus Ut\\\ , mécontenta au plus haut point plusieurs collatéraux qui étaient d'un degré plus rapproché , quoiqu'ils ne portassent pas notre nom. Nous sommes ainsi faits! nous nous disputons sur une tombe! nous nous laissons entraîner par nos passions ; nous soutenons des prétentions d'un intérêt éphémère au moment oii l'éternité s'ouvre devant nous. Par bonheur , je ne vis mes autres cousins que le lendemain. Us n'osèrent venir ni'importuner; si Jacques Wallingford se l'était permis, c'est qu'il avait un aplomb et un sang- froid qui l'affranchissaient de toute contrainte.
Je me levai tard le lendemain , et j'avais sur le cœur un lourd farde:u. C'était un beau jour d'été, la campagne, autour de Clawbonny, avait un air de fête ; c'était comme un dimanche exceptionnel qui avait le calme pieux du jour du repos sans en posséder le caractère pacifique et consolateur. Le rendez-vous était pour dix heures; je m'habillai à la hâte pour recevoir les voisins qui commençaient à arriver. M. Hardinge faisait les honneurs de la maison aux parents tpii déjeunaient dans la salle à manger. Depuis la mort de ma sœur, j'avais mangé seul dans mon cabinet. Ce jour-là , Lucie me fit dire , par un vieux nègre, qu'elle se proposait de déjeuner avec moi. Elle parut, revêtue d'habits de deuil qui ajoutaient à sa pâleur; son abattement donnait à sa figure une douceur particulière, et jamais elle ne m'avait paru plus aimable que lorsqu'elle s'avança vers moi en me tendant les deux mains. Je les pressai affectueusement et je lui donnai un baiser tout fraternel.
— Que vous êtes bonne, ma chère Lucie ! dis-je en la faisant asseoir. Quoique mon cousin, Jacques Wallingford, soit en somme un excellent homme, je n'aurais pas voulu l'inviter avec moi dans une pareille occasion.
— Je l'ai vu. répliqua Lucie, et je suis disposée à l'aimer. Votre mère avait de la tendresse pour lui , c'est une recommandation à laquelle nous devons avoir égard.
— J'aurai soin d'établir avec lui des relations plus suivies que par le passé. C'est quand nous commençons à nous trouver seuls au monde que nous sentons la nécessité de compter nos parents et de nous assurer leur appui.
— Vous n'êtes pas seul, Miles, vous ne le serez jamais tant que mon père et moi nous vivrons. Nous sommes pour vous de plus proches parents que vos collatéraux eux-mêmes, et nous partagerons constamment votre bonheur ou vos souffrances.
Cette déclaration ne fut point faite sans effort ; toutefois , Lucie la proféra d'uu ton ferme et de manière à ne me laisser aucun doute sur sa sincérité. J'aurais désiré qu'en me faisant part de la sympathie qu'elle éprouvait pour moi, elle montrât moins de naturel et plus d'bé*
te
tUCIE HARDINGE,
sitation. L'amour, dont les tourments ont des charmes, nous laisse rarement le libre usage de notre raison.
Je causai ensuite avec Lucie de la cérémonie funèbre, nous y étions tous deui préparés, et, quoique les femmes n'assistassent pas d'ordinaire aux enterrements, Lucie m'annonça l'intention de m'accompagner à l'église; puis ell« ajouta avec émotion: — IMainlenant, mon clicr Miles, mon frère, mon ami, j'ai à vous présenter une requête que je puis seule vous adresser, car mon père n'en saurait comprendre la nécessité.
— Je crois vous deviner, Lucie, Rupcrt est ici !
M. Hardinge était assis auprès de madame Wetmore, à la perle du cottage.
— Oui, Miles; je vous supplie de vous rappeler quels seraient les désirs, les pleurs et les instances de Grâce si Ùicu ne l'avait pas séparée de nous.
— Eh bien ! qu'il vienne, répliquai-je d'une voix étouffée. Je désirerais ne pas le voir, mais je n'oublier.ii jamais qu'il est votre frère.
— Vous le verrez le moins possible. Merci, mon cher Miles, de celle concession.
En quittant la chambre, Lucie me baisa, à la hâte mais avec ardeur, sur le front. Jl me sembla que par ce baiser elle scellait un pacte trop sacré pour que je songeasse à le rompre.
Je glisserai sur les particularités du funèbre convoi. Suivant l'usage du pays , les amis suivaient le corps en voiture ou à cheval. Je n'aperçus pas Rupert dans le cortège. M. llardiiige lut l'office des morts avec un sentiment profond ; mais ce pieux ministre , tout entier au service de l'autel , puisa dans la grandeur de ses fonctions le courage de s'abstenir de toute faiblesse. Il se soumettait à la volonté du divin maître dans la maison duquel il se trouvait. L'énergie du prêtre se communiqua à mon cœur , et , soutenu par les saintes espérances que la cérémonie inspirait , je ne versai pas une seule larme. Lucie ne montra pas moins de stoïcisme. Dans le coin éloigné où elle s'était placée, je l'entendis murmurer les réponses. La même résignation m'accompagna dans le moment terrible où la terre de la vallée retomba sur le cercueil, et, api es avoir salué les assistants, je repris d'un pas ferme le chemin de la maison. (Juand je me fus éloigne , les noirs se groupèrent autour du tombeau -et demandèrent ii remplir la fosse de leurs propres mains , comme si Grâce n'eût pu reposer en paix sans leur intervention. Ils ne quittèrent le cimetière que lorsque la sépulture eut repris l'aspect qu'elle avait avant d'être fouillée par la pioche. On plaça dessus des rosiers qu'on avait enlevés avec soin , et il eût été diflicile à un étranger de s'apercevoir qu'une nouvelle tombe était voisine de celle du capitaine Miles 'Wallingford et de sa respectable veuve. Cependant la place était couuuc dans tout le
voisinage, et l'on y fit plus d'un pèlerinage dans le cours de la quinzaine suivante. Ce furent surtout les jeunes filles d'alentour qui vinrent visiter le tombeau de celle qu'on avait surnommée le lys de ClaW' bonny.