CHAPITRE IX
Hélas I c'est vainement que j'osais espérer,
L'impitoyable mort devait nous séparer '
Nul pouvoir à ses coups ne pouvait nous soustraira,
Tes jours étaient comptés, et Iheure funéraire.
Que mes illusions s'efforçaient d éloigner.
Pour celle que j'aimais allait bientôt sonner.
Dans tes regards éteints, dans la morne prunelle,
Où respirait encor l'amilié fraternelle,
Sur tes traits, dans mon cœur prêt à se déchirer,
Je lisais que la mort devait nous séparer 1
C'est après les cérémonies funèbres que nous sentons complètement tout ce qui nous manque. Le corps a disparu, toute relation a cessé, même par l'organe de la vue, le dernier qui établisse des communications entre le défunt et nous. J'éprouvai un vide immense. Je restii seul avec moi-même dans cette maison muette, oii les domestiques marchaient à la dérobée et comme s'ils eussent craint de troubler le sommeil dis morts. J'ai compris en cette circonstance qu'une négation pouvait revêtir un caractère affirmatif et devenir aussi positive que si elle avait une existence réelle. Je voyais l'absence de ma sœur. Je percevais par les sens la disparition de Grâce, qui naguère encore jouait un rôle si important dans notre intérieur.
Ma sceur Graca aimait à reposer sur mon sem durant des heures entières.
La famille TIardingc étant restée au presbytère , je dînai tête h tête avec J.icqiRs W allingford, et mon cousin, pour me distraire, m'entretint de sujets qu'il supposait capables de m'intéresscr. Au lieu de s'occuper de matières complètement étrangères ii ma situation, ce qui m'aurait sans cesse rappelé le but de ses eS'orts, il prit pour point de départ la perte que j'avais faite.
— Sans doute , me dit-il , vous retournerez en mer dès que votre hâlimcnt sera prêt; l'activité commerciale augmente tous les jours, et les paresseux laissent érhaiiper de magnifiques occasions.
— L'argent n'a plus de charme pour moi, répondis-je; ma fortune suffit à mes besoins, et comme je ne me marierai probablement jamais, je ne vois pas pourquoi je travaillerais davantage. Cependant , je rejoindrai mou navire le plus tôt possible pour retourner en Europe.
LUCIE HARDINGEJ
C'est le meilleur parti que vous puissiez prendre. Les Wallingford
sont des hommes prévoyants, et je reconnais en vous la bonne souche. Mais qui vous empêchera de vous marier?
— Je n'ai aucune inclination pour la vie conjugale.
— Alors que deviendra Clawbonny? demanda brusquement Jacques Wallingford.
Je ne pus m'empêcher de sourire de la question que m'adressait celui dont je voulais faire mon héritier; et probablement mon cousin, beaucoup plus âgé que moi, n'avait jamais entrevu la possibilité de me survivre. ,
— Je ferai un nouveau testament avant d'aller à New-York, rephquai-je avec résolution, et je vous léguerai Clawbonny.
— Vous avez raison, s'ccria mon cousin avec une étrange franchise; vous avez raison, Miles, il faut que je sois héritier de ce domaine si vous mourez sans enfants , quand même vous laisseriez une veuve.
Ces paroles furent dites si naturellement; elles étaient si conformes à mes idées , que j'en fus moins choqué que surpris.
Je savais que Jacques Wallingford aimait l'argent, et qu'il pourrait céder en conséquence au désir de thésauriser. J'aurais donc désiré qu'il ne me tint pas de pareils propos, mais ils n'ébranlèrent pas les intentions que j'avais en sa faveur.
— Vous prêchez de bouche, mais non pas d'eiemple, repris-je pour détourner la conversation. Vous approchez de la cinquantaine et vous n'êtes pas encore marié.
— Je resterai garçon toute ma vie. Il y a eu une époque où j'aurais facilement trouvé une femme si j'avais eu de l'argent, et maintenant que je suis passablement riche , j'ai d'autres préoccupations.
Pourtant ce n'est pas une raison pour que vous ne me fassiez pas votre héritier. Il est vraisemblable que je ne vivrai pas assez longtemps pour entrer en possession de Clawbonny, mais c'est un bien de famille dont le propriétaire doit porter le nom de Wallingford. Si vous vous perdiez en mer, ou si vous aviez une de ces fièvres terribles qui déciment parfois les marins, ce domaine passerait à des femmes qui ne portent pas notre nom. Je suis loin de vous envier votre propriété, mais je serais désolé qu'elle tombât entre les mains des descendants de vos tantes ou de vos grandestantes. C'est la terre patrimoniale des Wallingford ; et
ne serait-ce pas dommage de l'abandonner aux Ilazens, aux Morgans et aux Van Der Schamps !
Ces réflexions me divertirent malgré moi , et j'eus l'envie de poursuivre la conversation pour mieux saisir le caractère du collatéral.
— Mais, repris-je, si nous restions tous deux célibataires, quelle serait la destinée de Clawbonny?
— J'ai songé à cela, et voici ms réponse. Dans ce cas, aucun Wallingford n'aura la douleur de voir la maison paternelle en la possession de Van Der Scliamps ou de tout autre Hollandais ; et d'ailleurs il y a encore des Wallinglord.
— Vous m'étonnez, car j'avais cru que nous étions les derniers.
— Pas du tout. Miles , le premier du nom a laissé deux fils. Nous descendons de l'aîné, et le cadet, qui s'était établi dans la colonie de IVcw-Jersey, a laissé des héritiers dont la postérité existe encore; mais n'oubliez pas que je viens avant elle.
J'assurai à mon parent que je lui donnerais la préférence, et je changeai de conversation , car la manière dont il me parlait de lui commençait à m'être désagréable. Je le quittai pour me retirer dans ma chambre; et il monta à cheval dans l'intention d'examiner à loisir le séjour de ses ancêtres.
A la nuit tombante , la famille Hardinge arriva. Mon tuteur entra 87,
Je trouvai cette chère Lucie assise auprès du tronc d'un cèdre qui abritait le toQibeau de sa famille.
dans mon cabinet , et, après m'avoir fait ses compliments de condoléances , il ajouta :
— Rupert est ici. Il pensait, ainsi que Lucie , qu'il ne fallait pas vous déranger ce soir ; mais je connaissais mieux votre cœur. Qui pourrait être à vos côtés, dans ce cruel moment, mon cher Miles, si ce n'était Rupert, votre ancien ami, votre compagnon de jeux et d'aventures, enfin presque votre frère !
Presque mon frère '. Néanmoins, fidèle à la parole que j'avais donnée, je reçus Rupert avec un calme apparent. Ses manières trahissaient ses remords, et son humilité me soutint dans mes boones résolutions. S'il s'était avancé pour me prendre la main, s'il avait essayé de me prodiguer des consolations, j'ignore quelles en eussent été les conséquences. Mais il montra plus de retenue que de familiarité, plus de respect que d'audace , et il eut la prudence de ne point se permettre la moindre allusion à la triste circonstance qui l'amenait à Clawbonny. 11 refusa la chaise que je lui offrais , afin de me faire entendre que sa
visite serait courte. De mon côté, j'avais résolu d'abréger l'entrevue; il me restait des j» ^ devoirs sacrés à accomplir,
et je profitai de l'occasion pour m'en délivrer.
— Je suis charmé, monsieur Hardinge , d'être à même de vous instruire d'une affaire dont Grâce m'a chargé, et que je désire terminer le plus tôt possible.
— Grâce , miss Wallingford , s'écria Rupert en reculant de surprise ; je m'empresserai de me conformer à ses moindres désirs. Personne ne m'inspirait plus de vénération ; je la regarderai toujours comme une des plus admirables femmes avec lesquelles ma bonne fortune m'ait mis en rapport.
Je n'eus pas de peine à rester maître de moi-même, car il était facile de voir que Rupert ne savait ce qu'il disait; je ne jugeai pas à propos d'employer à son égard une extrême délicatesse. Je repris donc sans aucune circonlocution :
— Vous êtes sans doute instruit de deux faits importants : le premier, c'est que ma sœur eût été maîtresse d'une petite fortune si elle avait vécu jusqu'à sa majorité; le second , c'est qu'elle est morte à vingt ans.
A ces mots, Kupert témoigna une surprise toute naturelle et une avidité qui ne l'était pas moins ?
— Je sais cela, réponditil, et je déplore la perte prématurée de votre sœur.
— En sa qualité de mineure, elle n'avait pas le droit de faire un testament ; mais ses vœux se transforment pour moi en obligation légale. Elle a laissé en tout vingt-deux mille dollars. Je dois en consacrer cinq cents à donner à Lucie un souvenir de son amie. — Ma sœur a fait, en outre, quelques dispositions que lui a dictées sa charité, et c'est vous qui héritez du reste , c'est-à-dire d'un capital de vingt mille dollars.
— Moi , monsieur Wallingford ! moi , Miles ! Parlez-vous sérieusement?
— Cette lettre vous le prouvera, monsieur Hardinge; je suis chargé de vous la remettre en acquittant le legs qui vous revient.
Je tendis la lettre à Rupert , et m'assis à mon bureau pendant qu'il la lisait. Tout en écrivant , je ne pus m'empêcher de jeter un coup d'œil sur le légataire pour juger de l'effet que produisaient sur lui les dernièics paroles de celle qu'il avait prétendu aimer. Pendant quelques minutes , il arpenta la chambre sans parler, en proie à une violente agitation. J'eus pitié de lui, et feignis d'être occupé pour lui laisser le temps de se remettre. 11 ne tarda pas à recouvrer tout son sang-froid , car les bonnes impressions étaient rarement très-durables chez lui. Je ne tardai pas à apercevoir sur sa physionomie des signes d'une satisfaction qu'il avait peine à dissimuler.
— Les désirs de ma sœur seraient sacrés pour moi quand même elle
LUCIE HARDINGE.
n'aurait pas reçu ma promesse formelle. Or, comme il est bon de régler de suite les affaires d'intérêt , j'ai fait à votre ordre un billet de vingt mille dollars, payable à dii joiurs sur la Banque de New-York.
— Je ne sais , Wallingford , si je dois accepter une aussi forte gomme ; — qu'en diront mon père et Lucie? Que pensera le monde si je reçois ce don inattendu ?
SI. Hardinge et sa fille s'étalent retirés dès le début de notre entretien.
— Votre père et votre sœur ne sauront rien , ajoutai-je , à moins que vous ne les avertissiez. Je ne parlerai pas de ce legs ; mais je vous avoue qu'à cause de ma sœur j'aimerais mieux vous voir refuser.
— Eh bien ! monsieur Wallingford , répondit Rupert en serrant froidement le billet dans sa poche de côté , j'examinerai si je puis accéder au désir de la pauvre Grâce. Quelles que soient ses prières, il me serait pénible de ne pas m'y conformer, et mes efforts tendront à honorer sa mémoire. Comme je vous vois affligé, je ne veux pas vous importuner davantage , et vous aurez ma réponse dans quelques jours.
Rupert se retira en emportant mon bon de vingt mille dollars. Je n'essayai pas de le retenir , et j'appris , sans aucune peine , qu'il était allé passer la nuit au presbytère. Le lendemain il partit pour New- "York à mon insu, et quelques jours plus tard j'appris qu'il était en route pour rejoindre aux eaux la famille Merton.
Jacques Wallingford me quitta le lendemain des funérailles, en promettant de me rejoindre en vilie.
— N'oubliez pas votre testament , me dit cet homme singulier , et , avant mon départ , montrez-moi le paragraphe qui concernera Clawbonny ; entre parents du même nom , il ne faut rien se cacher en pareil cas.
Je ne savais si je devais accueillir une aussi étrange requête par un sourire ou par de sérieuses remontrances. Néanmoins , il y avait tant de franchise dans la conduite de mon parent, il semblait prendre si vivement part à ma perte , que mes doutes furent bientôt dissipés. En somme , j'avais conçu de Jacques Wallingford une opinion favorable , et l'on verra par la suite qu'il obtint toute ma confiance.
Lorsque mon cousin se fut éloigné, je me renfermai dans ma chambre jusqu'au soir. Puis, je sortis pour rafraîchir mes sens par une promenade à la douce clarté de la nouvelle lune. Par une impulsion presque instinctive, je me dirigeai vers la tombe de ma sœur. Les chemins qui environnaient Clawbonny étaient rarement fréquentés ; mais à cette heure , si peu de temps après la funèbre cérémonie , je ne rencontrai personne sur la route. Il s'écoula plusieurs mois avant qu'aucun des esclaves se hasardât à sortir dans l'obscurité, et même pendant le jour, les noirs ne s'approchaient du cimetière qu'avec une terreur religieuse que la mort d'un Wallingford était seule capable de leur inspirer.
Le cimetière , placé sous l'invocation de saint Michel , est orné de cèdres soigneusement entretenus , dont un groupe ombrage les tombeaux de ma famille. Un banc rustique avait été placé sous leur feuillage par l'ordre de ma mère , qui avait l'habitude de passer plusieurs Leures à méditer sur la sépulture de son époux. Souvent, après la mort de ma mère, je m'étais rendu, le soir, à la même place , en compagnie de Grâce et de Lucie ; souvent nous nous y étions arrêtés en observant un religieux silence, ou en nous communiquant à voix basse les pensées qui nous survenaient. Quand j'approchai de ce banc, je songeai avec une amère satisfaction que Rupert ne nous avait jamais accompagnés dans nos pieux pèlerinages. Grâce elle-même, à l'époque oii elle possédait sur son amant un ascendant presque complet , n'avait jamais pu le décider à nous suivre d<ins une excursion si opposée au caractère de Rupert. La famille Hardinge reposait aussi à l'ombre de ces grands arbres, et plus d'une fois j avais surpris Lucie à pleurer, les yeux fixés sur les tombes de parents qu'elle n'avait jamais connus.
Craignant d'être dérangé, je m'avançai vers les cèdres avec précaution ; je n'avais vu personne, mais tout à coup je m'entendis appeler par une voix étouffée. Je reconnus celle de Lucie et je trouvai cette cnère enfant assise auprès du tronc d'un c drc avec les teintes duquel se confondait la robe noire dont cUc était vêtue. J'allai m'asseoir à ses côtés, et lui pris la main, plutôt machinalement et par suite d'une habitude d'enfance que par un mouvement de soudaine sympathie.
— Je ne suis pas étonné de vous trouver ici, lui dis-je , vous qui nvez si fidèlement veillé sur ma sœur, durant les dernières heures de sa vie.
— Ah! Miles, répliqua-t-elle avec tristesse, que nous étions loin de prévoir l'avenir dans la courte entrevue que nous avons eue au théâtre !
— C'est la volonté de Dieu , Lucie, répliquai-je.
— Oui, dit-elle, mais, malgré ma résignation apparente, j'éprouve des regrets poignants, des remords qui ajoutent à ma douleur.
— Je vous comprends , Lucie , mais vous n'avez rien de commun avec Rupert; qu'il devienne ce qu'il voudra, vous resterez toujours Lucie Hardinge.
.— Je vous remercie sincèrement. Miles, mais votre générosité vous égare. Nous vous étions étrangers par le sang, mais nous habitions sous
votre toit. Nous étions admis dans le sein de votre famille et tout nous imposait l'obligation sacrée de ne vous porter aucun préjudice. Je n'aurais pas voulu pour le monde entier que mon père eût connu la vérité.
— Il ne la saura jamais, Lucie; je désire que l'ingratitude de votre frère soit complètement oubliée; c'est désormais im étranger pour moi, mais le cruel événement qui nous accable resserrera les nœuds qui m'unissent au reste de la famille. Que Rupert soit heureux avec Emilie Merton ; sur le tombeau de ma sœur je vous renouvelle l'engagement de ne jamais demander compte à votre frère de sa conduite.
Je ne reçus aucune réponse, mais, si je l'avais souffert, Lucie, emportée par la reconnaissance, aurait pris ma main pour la baiser. Je saisis la sienne et la portai à mes lèvres , jusqu'à ce que ma tendre amie l'eut doucement retirée.
— Miles , dit Lucie après un long silence , il ne faut pas rester à Clawbonny; votre cousin Jacques Wallingford vous convient, il demeure à peu de distance du Magara ; pourquoi n'iriez-vous pas lui rendre visite? vous profiteriez de l'occasion pour voir les cataractes.
— Vous avez raison, Lucie, il faut que je m'éloigne : aussi je compte partir demain matin.
— Demain ! interrompit Lucie avec tin douloureux étonnement.
— Croyez-vous que ce soit trop tôt? j'éprouve le besoin d'occupation aussi bien que de changement. Vous savez que j'ai un navire et des sommes importantes à faire valoir.
— Vous voulez donc reprendre votre ancienne profession ? me dit Lucie d'un ton de tendre reproche.
— Certainement! que puis-je faire de mieux ? je suis jeune encore, et puis passer quelques années en mer, puisque je ne me marierai jamais.
A ces mots Lucie tressaillit.
— Jacques Wallingford, repris-je, sera mon héritier, conformément au vœu de ma sœur. Vous êtes maintenant assez riche pour n'avoir plus besoin de moi , Lucie; autrement je vous aurais légué toute ma fortune.
— Je vous crois , mon cher Miles , répondit Lucie avec ardeur ; vous m'avez toujours comblée de bonté, et je ne l'oublierai jamais.
— Pouvez-vous parler de mes bontés pour vous , quand à l'époque de mon départ vous m'avez donné tout l'or que vous possédiez ? Je regrette presque maintenant que vous soyez beaucoup plus riche que moi.
— Ne parlons plus d'argent dans ce lieu sacré , répondit Lucie d'une voix tremblante. J'ai agi comme une jeune folle , comme un enfant sans expérience.
Ainsi Lucie voulait éviter certains événements de notre première jeunesse. Ses relations actuelles avec André Drewett lui rendaient sans doute ces souvenirs désagréables. Il me sembla ne pas reconnaître dans ces paroles la naïve franchise, la simplicité de Lucie. Néanmoins je comprenais les susceptibilités de l'amour , et savais qu'il pouvait s'alarmer des plus innocentes pensées.
Ces réflexions eurent pour effet de changer le cours de l'entretien, et il retomba sur celle que nous avions perdue.
— Nous pouvons vieillir, dit Lucie , mais jamais nous ne cesserons de nous représenter Grâce telle qu'elle était , et d'aimer sa mémoire comme nous l'avons aimée elle-même pendant sa vie. Depuis qu'elle est morte, je la vois constamment assise à mes côtés; elle s'entretient avec moi ; elle me témoigne une confiance fraternelle , comme elle l'a toujours fait depuis son enfance jusqu'au jour de son trépas.
En disant ces mots Lucie se leva , s'enveloppa de son châle et me tendit la main pour prendre congé de moi , car j'avais l'intention de quitter Clawbonny le lendemain de bonne heure. Les pleurs qu'elle versait étaient-elles dues h notre conversation précédente ? Mon départ en était-il en partie la cause? c'est ce que j'ignore. Mais il m'était impossible de la quitter ainsi. Je sentais que c'était une séparation délinitive, puisque la femme d'André Drewett ne pouvait être ce qu'avait été Lucie Hardinge pendant près de vingt années.
— Je ne vous dis pas adieu , Lucie ; si vous ne revenez pas à New- York avant que je mette à la voile , je reviendrai à Clawbonny pour vous voir encore une fois.
Lucie me serra Ja main , me souhaita précipitamment une bonne nuit, et se dirigea vers le presbytère. Elle crut que j'étais retourné de suite à la maison ; mais je passai des heures entières seul dans le cimetière, tantôt méditant sur les morts, tantôt occupé des vivants. Deux fois je m'agenouillai près de la tombe de Grâce et priai avec ferveur; il me semblait que des prières adressées dans un pareil lieu devaient être favorablement exaucées.
Je vis de la lumière à la fenêtre de Lucie , et je ne me relirai que lorsqu'elle se fut éteinte. Minuit avait sonné depuis longtemps. Malgré cette visite solonnellc aux sépultures , ce ne fut pas l'image de» morts que j'emportai la plus brillante dans mon âme.
LUCIE HARDINGE.