‹ Œuvres compl`etes de Fenimore CooperChapitre 250 sur 280 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

SOÏIOCK.

Trois mille ducats... bien.

DASSANO.

Oui, monsieur, pour trois mois.

SBTLOCE.

Pour trois mois... bien.

BASSINO.

Et pour lesquels, je vous l'ai dit, Antonio s'engagera. Le Marchand de Venise,

Je trouvai Jacques Wallingford à la ville ; afin d'être sous le même toit que moi, il s'était logé à l'hôtel delà Cité et nos chambres se touchaient. Après dîner nous allâmes donner un coup d'œil à l'Aurore. Le second lieutenant me dit que Marbre avait fait une courte visite au bâtiment et qu'il avait disparu en promettant d'être de retour dans quelques jours. Je calculai qu'il arriverait à temps pour s'opposer à la vente, et son sort ne m'inspira plus d'inquiétude.

— Miles , me dit froidement Jacques Wallingford, votre avocat ne s'appelle-t-il pas Richard Hairison ?

— Oui, M. Hardinge me l'a fait connaître, et c'est un des plus anciens avocats du pays ; voilà sa demeure , juste en face de nous , de l'autre côté de la rue.

— Je l'ai vu, et c'est pour cela que j'en parle. Il serait bon de faire une démarche auprès de lui et de lui donner des instructions relatives à votre testament. Je tiens à ce que Clawbonny soit assuré aux descendants de la ligne directe. Vous m'en céderiez la propriété pour un dollar que je ne l'accepterais pas de vous, fils unique d'un frère aîné. Mais je frémis à la pensée que Clawbonny pourrait cesser d'appartenir à un Wallingford.

Je fus stupéfait de cette franchise , sans pourtant en être fâché , car les manières de mon cousin avaient quelque chose qui prévenait en sa faveur.

— Monsieur Harrison ne serait pas visible à cette heure, répondis-je, mais je vais passer à son bureau et lui laisser une lettre.

Le lendemain, le testament fut rédigé et remis à mon cousin. Il me serait difficile d'expliquer les motifs de la confiance que j'avais en ce collatéral dont la franchise extraordinaire pouvait être également attribuée à l'excès de la probité ou au comble de l'artifice. Non-seulement je lui léguai Clawbonny, mais dans le courant de la semaine, je le mis au fait de toutes mes affaires pécuniaires, excepté du legs de Grâce en faveur de Rupert.

Je cherchais à me distraire en m'occupant d'affaires d'intérêt. Un de mes premiers soins fut d'aller à la banque où étaient déposés mes fonds, et de demander si Rupert Hardinge avait donné avis du billet que je lui avais souscrit. J'appris avec étonnement qu'il n'avait pas eu la patience d'attendre l'échéance, et qu'il l'avait escompté !

— Eh bien ! Miles , me demanda le soir même Jacques Wallingford, que comptez-vous faire de votre bâtiment? Il paraît que les marchandises pour lesquelles vous aviez fait affaire ont été données à un autre armateur, et le prix du fret n'est pas maintenant très-élevé.

— En vérité , mon cousin , je ne suis guère prêt à vous répondre. Les produits des colonies sont très-recherchés, me dit-on, dans le nord de l'Allemagne, et si j'avais de l'argent, j'achèterais une cargaison pour mou compte. On m'a offert aujourd'hui des sucres et des cafés à des conditions fort raisonnables.

— Et quelle somme vous faudrait-il, mon ami ?

— Cinquante mille dollars environ ; et je n'en pourrais guère réaliser qu'une trentaine. Ainsi, je doisreuoncer à mon idée.

— Pas encore ; nous en reparlerons demain. Je vais vite en affaires, niais froidement. Le tumulte de cette ville et les fumées du madère m'entretiennent dans une espèce de fièvre , et j'ai besoin d'une nuit de repos avant de passer un marché.

Le lendemain, Jacques Wallingford reprit l'entretien f

— J'ai songé à votre projet, me dit-il ; pouvez-vous me donner des garanties si je vous prête l'argent qui vous est nécessaire ?

— Je n'ai que dix mille dollars , et environ vingt-deux mille dollars en obligations valables et en créances hypothéquées.

— C'est une garantie insuffisante.

— C'est vrai , mais je ne puis en offrir aucune autre , à moins que ce ne soit mon navire ou Clawbonny.

— Bah 1 les navires n'ont rien de solide , même quand ils sont assurés. Faites-moi un billet à trois ou six mois; ajoutez à vos autres garanties une hypothèque sur Clawbonny, et je vous compterai aujourd'hui même quarante mille dollars.

Je fus surpris de cette offre, ignorant que mon parent fût assez riche pour prêter une aussi forte somme.

Dans la suite de la conversation , j'appris qu'il avait près du double de la somme, et qu'il venait à New-York pour la placer. Je ne me souciais pas d'engager Clawbonny, mais Jacques Wallingford dissipa mes scrupules.

— Vous auriez tort, me dit-il, si vous courriez risque de le faire sortir de la famille. Mais une hypothèque de vous à moi est comme une hypothèque de moi à vous. Vous m'avez fait votre héritier ; et , pour n'être pas en reste avec vous , je vous ai fait aussi le mien. En perdant mon argent, vous perdriez aussi le vôtre.

Il n'y avait pas moyen de résister : l'acte fut passé le même jour , aux conditions fixées. Mon cousin me quitta au bout d'une semaine , après m'avoir assisté dans mes acquisitions et avoir vu arrimer l'Aurore :

— Adieu, Miles! me dit-il en me secouant la main avec une cordialité que nos relations paraissaient avoir augmentée ; adieu , mon cher ami; que Dieu vous favorise dans toutes vos entreprises justes et loyales! N'oubliez jamais que vous êtes un Wallingford, et le propriétaire de Clawbonny. Si nous nous revoyons , vous trouverez en moi un véritable ami. Si nous ne nous rencontrons jamais, vous aurez sujet de vous souvenir de moi.

Quelques heures après j'étais dans la cabine de l'Aurore à ranger des papiers, quand j'entendis, sur le pont, une vois bien connue qui donnait des ordres aux arrimeurs.

— Dépêche... qu'on débarrasse le gaillard d'arrière... Allons, travaillez. — Vous avez un vieux loup de mer parmi vous.

En montant sur le pont , j'y trouvai Marbre , habit bas , et portant encore le reste de son costume de voyage.

— Bonjour, capitaine Wallingford, me dit -il en me saluant à la manière des marins. Que la volonté de Dieu soit faite ! — C'est avec une vive douleur que j'ai vu dans les journaux l'annonce de la mort de votre sœur. — Toutefois, monsieur, il vous sera agréable d'apprendre que la ferme des Saules-Pleureurs est encore dans ma famille , et que l'hypothèque n'existe plus.

— Je l'apprends avec plaisir, monsieur Marbre, répliquai-je, frappé de la triste idée que je venais de grever mes propres domaines. Comment avez-vous laissé votre mère et votre nièce?

— Je ne les ai pas laissées du tout, je les ai emmenées avec moi. — Nous avons des choses à nous faire voir réciproquement.

— J'avoue que je ne vous comprends pas, Moïse.

ÎVous nous étions avancés du côté de l'arrière, et notre isolement permettait à mon second de me traiter avec son ancienne familiarité.

— Merci, Miles, me dit-il; appelez-moi Moïse le plus souvent possible , car c'est un nom que je n'entends plus maintenant; ma mère me donne celui d'Oloff, et la petite Kitty dit toujours mon oncle. Maintenant , pour vous expliquer ma pensée de tout à l'heure , je vais montrer à ma raère les marchés, les églises et les théâtres, et elle me montrera la pierre tumulaire où j'ai été déposé à l'âge de cinq semaines. Elle m'a dit quelle et son mari l'avaient fait chercher, et avaient fini par la découvrir. Ce marbre figure sur la tombe d'une vieille dame, et il est couvert d'une inscription des plus édifiantes.

Je félicitai mon second de cette importante découverte.... Puis je lui demandai des détails sur ses affaires.

— J'ai vogué à pleines voiles, répliqua Marbre. Le meilleur moyen d'acquitter ses dettes , c'est de gagner de l'argent ; et quand on a de l'argent en main, on n'a plus qu'à le donner. Le vieux Van Tassel m'a reçu poliment quand il a vu mou sac de dollars. — Il ne voulait pas, disait-il, causer de la peine à l'excellente madame Wetmore ; il consentait à ce qu'elle gardât l'argent tant qu'elle le désirerait , pourvu qu'elle payât régulièrement l'intérêt. Sans faire attention à ses beaux discours, je lui ai dit de compter son argent; et j'ai levé l'hypothèque avec la plus grande facilité. Pourtant, Miles, si j'ai un conseil à vous donner, ne consentez jamais une hypothèque; la terre grevée d'un pareil fléau vous échappe d'une manière ou d'une autre. Clawbonny est une propriété plus ancienne que les Saules - Pleureurs et trop précieuse pour être engagée.

L'avis arrivait trop tard , et j'avoue que j'éprouvais des remords pendant que Marbre me contait son histoire. Cependant je ne pouvais comparer mon parent, l'honnête et sincère Jacques Wallingford, à un méprisable usurier comme Van Tassel.,

Je fus charmé de revoir mon second, il m'épargna une grande partie de ma besogne , et prit la direction du navire , car ce jour - là même sa mère et Kitty vinrent dîner dans la cabine. Je remarquai que la vieille femme fut émerveillée de la propreté qu'elle trouva dans les moindres recoins du bâtiment. Elle s'imaginait qu'un navire nageait dans le goudron autant que dans l'eau, et vit avec un sensible plaisir que les cabines étaient presque aussi propres que sa maison. Son fils lui fit voir successivement toutes les curiosités, sans oublier le théâtre, dont Kitty fut enthousiasmée. Elle déclara qu'elle consentirait volontiers à y aller tous les soirs. Elle se demanda ce qu'Horace Bright en penserait, et s'il oserait se hasarder seul dans un spectacle, dans le cas où il viendrait à New-York, — En 1803, l'Amérique était

LUCIE IIAnniNGE.

encore dans im heureux état d'innocence , on n'y comptait presque pas de comédiens .-imbulants, et les habitants des villes jouissaient seuls des plaisirs «lu théâtre.

11 y avait h cette époque , dans la rue de Greenwich , une collection insignifiante de curiosités; les bons habitants de ^e\v-York la considéraient comme une merveille, quoiqu'elle fût très- inférieure au musée de Philadelphie. J'ai souvent eu occasion d'observer qu'aux Etats-Unis les gens des campagnes sont moins campagnards, et les gens des villes moins citadins que dans tout autre pays. Ce fait est assez facile à expliquer; les villes se sont formées rapidement, et leurs populations se sont augmentées d'hommes qui n'avaient pas été accoutumés dès l'enfance à la vie des cités. Si l'on resserrait mille villages en un seul groupe de maisons, leurs habitants conserveraient longtemps leurs idées, leurs goûts et leurs habitudes de villageois, quoique la réunion de leurs localiti's constituât une grande ville. Telle est à peu près l'histoire de nos villes américaines. Aucune d'elles n'a l'aspect d'une capitale , mais la plupart paraîtraient d'une grande beauté aux yeux de personnes telles que madame Wetmore et sa petite-fille.

J'accompagnai la famille dans le musée de la rue de Greenwich. Kitty aperçut un portrait de religieuse, et se demanda quelle était celle femme si singulièrement accoutrée. — En 1803, une religieuse était presque aussi rare en Amérique qu'un rhinocéros , mais les couvents se sont multipliés depuis.

— Gr.ind'nicre, s'écria Kitty, qu'est-ce que peut être cette dame? Ne serait-ce pas lady Washington ?

— Elle a plutôt l'air de la femme d'un ecclésiastique , répondit madame Wetmore, non moins embarrassée que sa petite-fille. — Je crois que madame Washington aurait un costume plus gai et l'air plus heureux.

— Celte femme, dit Marbre , est ce qu'on appelle une nonne dans les pays catholiques.

— Une nonne! répéta Kitty, n'est- ce pas ce genre de femmes qui s'enferment dans une maison et s'engagent à ne jamais se marier?

— Vous avez raison, ma chère nièce; je m'étonne que vous ayez pu recueillir tant de renseignements utiles dans un séjour aussi éloigné que les Saules-Pleureurs. Oui , les religieuses sont des espèces d'ermites femelles que je ne puis pas souffrir.

— Je suppose, Kitty, dcmandai-jc, que vous avez mauvaise opinion d'un homme ou d'une femme qui fait vœu de ne jamais se marier.

La jeune fille rougit et cessa de regarder le portrait. Madame Wetmore venait de fixer les yeux sur une copie médiocre de la Cène de Léonard de \inci. On lui donna en même temps une explication imprimée , composée par un antiquaire du lieu , qui avait entrepris d'assigner des noms aux diCférents personnages du groupe.

— Mon Dieu! s'écria la bonne mère, qui m'aurait dit que je vivrais assez pour pour voir le portrait de ces saints personnages! Kitty, ma chère , ce vieillard à tête chauve c'est saint Pierre; auriez -vous cru que saint Pierre fût chauve; saint Jean est celui qui a les yeux noir*.

Kitty ne fut pas moins étonnée que sa grand'mère, et Marbre luimême ne dissimula pas sa surprise.

— Le monde est en pijgrès, dit-il , et, pour ma part, je ne sais oii les peintres et les auteurs trouvent ce qu'ils font.

Je quittai la compagnie à une heure pour aller manger un sandwich et boire un verre de porter au Vieux-Café. J'étais dans ma loge ' , les rideaux tirés , quand trois personnes entrèrent , demandèrent trois verres de punch et se placèrent dans la loge voisine. Comme elles ne prenaient pas la peine de parler bas , j'eus bieutùl reconnu les voix d'André Drcwelt et de Rupert Hardinge , se mêlant à celle d'une tierce personne qui m'était étrangère.

— Eh bien! Norton, dit Rupert avec un peu d'affectation, c'est vous qui nous avez amenés dans ce café fréquenté par vous autres commerçants. J'espère que vous allez nouslaire les honneurs de l'eudroit.

— Ne craignez rien, cher Ilanlinge, reprit Norton, les gens les plus distingués de la ville ne dédaignent pas de venir ici boire du punch. — A propos , j'ai vu l'autre jour, dans un journal , qu'une de vos parentes était morte, miss Grâce Wallingford, sœur de votre ancien camarade.

— Ce n'était pas ma parente , répondit Rupert : c'était seulement la pupille de mon père. Vous savez qu'à la campagne le prêtre doit veiller sur tous les malades et sur tous les orphelins.

— Mais les Wallingford n'ont besoin de secours de personne, dit précipitamment Drewetl. Je connais leurs propriétés; et, quant .i miss Wallinglord, c'était une temme charmante, dont la mort portera un coup terrible à votre sœur.

Ces mots furent proférés avec tant de sentiment, que je fus disposé à pardonnera IJrewelt d'aiincr Lucie, quoique je misse en doute ei je lui pardonnerais jamais d'en être aimé.

' La plupart dos restaurants anglais ou américains sont divisés en comportiineals par des cloisons qui separijni chaque sociélo l'uuo do l'autre.

— Mais, oui , repartit Hupert en feignant une indifférence dont il m'était facile de reconnaître la fausseté ; mais oui , Grâce était une bonne créature. Cependant, élevé avec elle ces l'enfance , je ne lui accordais pas la même attention que ceux qui la connaissaient moins.

— Quiconque s'est trouvé en relation avec elle doit la respecter et l'estimer, ajouta Drewett , comme s'il eût voulu me captiver.

— C'est un bel éloge, dit Norton, delà part de l'adorateur déclaré, du prétendu même de votre soeur, Hardinge. Mais je suppose que Drewett voit la chère défunte par les yeux de son amie , car toutes deux étaient intimes, je crois.

— Intimes comme deux sœurs , répliqua Drewett ; miss Hardinge l'aimait tendrement : il n'y a que des personnes accomplies qui puissent obtenir l'amitié de miss Hardinge.

— Grâce Wallingford, dit Rupert, avait du mérite sans aucna doute, ainsi que son frère qui est un honnête garçon; lorsque j'étais enfant, j'ét.iis presque intime avec lui.

— Preuve certaine de ses vertus, interrompit Norton en riant; mais puisqu'il y avait une tutelle, il fallait qu'il y eût aussi une fortune. Il me semble avoir entendu dire que ces Wallingford étaient à l'aise.

— Oui, répli(pia Dre.vett, ils ont une cinquantaine de mille dollars qui reviennent maintenant au frère, et je suis enchanté que celte somme tombe entre les mains d'un aussi brave garçon.

— En le louant, Drewett, vous montrez de la générosité, car j'ai entendu dire que ce frère était votre rival.

— Il m'inspirait des inquiétudes, je l'avoue, mais elles se sont dissipées. Je ne le crains plus, et rien ne m'empcche de voir et de reconnaître ses qualités ; d'ailleurs il m'a sauvé la vie.

Ces paroles me prouvaient l'intelligence qui existait entre les amants. Pourquoi Drewett m'aurait-il craint, moi qui n'avais jamais osé dire un seul mot à ma bien-aimée pour lui faire comprendre la différence de la passion avec l'estime, de l'amour avec l'attachement fr..ternel ? Je n'en voulus pas entendre davantage, mais je quittai ma pl.icc avec jirécauticn. Dès ce moment, il me tarda de relourncr en mer; j'oubliai même le projet que j'avais de revoir encore une fois la tombe de ma sœur, cl je ne me sentis pas l.i force de soutenir une autre entrevue avec Lucie. Dans l'après-midi, je dis à Marbre de faire les préparatifs du départ pour le lendemain matin.

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