CHAPITRE XI
Prends cette clef, fais sortir le prisonnier et amC'ne-le vite ici , je veux le charger de porter uno lettre à ma maîtresse.
Les feincs d'amour perdues.
Je n'essaierai pas d'analyser les sentiments qui me déterminaient à quitter l'Amérique , j'avais découvert ou cru découvrir dans André Drewett certaines qualités qui le rendaient, jusqu'à un certain point, digne de Lucie. J'éprouvais combien il est pcnibic de reconnaître le mérite d'un rival, mais en même temps, quand je réfléchissais que Lucie ne pouvait jamais être à moi, je m'applaudissais de trouver dans son futur mari autant de générosité. Le même soir Marbre embarqua sa mère et sa nièce pour les Saules - Pleureurs , et avant le coucher du soleil l'Aurore était prête à appareiller. Je me rendis à mon hôtel; je payai ma note, y pris mes lettres; la première que j'ouvris venait de Washington et portait le sceau de l'Etat; elle contenait une prière de remettre des dépêches au consul américain de Hambourg. Je trouvai encore dans le iiaqnct une lettre de M. Hardinge , pleine d'excellents conseils et de recommandations paternelles. Lucie m'avait aussi écrit une longue épitrc que je relus plusieurs fois avec délices. Le seul passage qui ne me satisfit pas fut celui par lequel elle me priait de ne pas revenir à Clawbonny avant mon dépirt. " Le temps diminuera la douleur d'une pareille visite ; à votre retnur d'i'iiropc, vous verrez Grâce telle que nous la voyons, tranquille da):s le séjour des biciihcurcux oii nous espérons la retrouver un jour.
• D'après ce que m'a dit mon père, continuait Lucie, Grâce désire que j'accepte quelque chose en soux'cnir de son afTeclion; j'aurai.; souhaité qu'elle fixât une valeur moindre, car les cheveux que je possè 'e d'elle me sont plus précieux que des diamants. Comme il faut acheter un bijou pour répandre au vœu de votre sœur, je vous prie de me donner les perles dont vous lui aviez fait présent à votre retour de l'Océan Pacifique. Bien entendu que je ne parle pas du précieux collier que vous réservez à une personne qui vous sera un jour plus chère que nous tous. Je ne vous demande que la douzaine de perles que vous avez remise à votre soeur en ma présence; elles ont assez «le valeur en elles-mêmes pour répondre à toutes les intentions de 1.1 légataire, et je sais que Grâce y attachait un grand prix parce qu'elles venaient de vous, mon cher .Miles; comme je sais oii elles sont, j'irai à Clawbonny, et j'en prendrai possession si vous le permettez. »
Je savais à oeine ce qu'il fall..it penser de cette requête, et pour-
LUCIE HARDINGE.
quoi Lucie tenait à ces perles , tandis qu'elle pouvait choisir entre divers autres bijoux plus précieux et que Grùce avait également portés. J'eus un moment l'idée d'oftVir à Lucie mon collier à la place de celui de ma sœur; mais, en y réfléchissant, je ne voulus pas m'exposer à un refus presque certain. Je pris la résolution de répondre à la lettre de Lucie et d'envoyer cette réponse par le pilote. Je n'avais point d'armateur qui s'inquiétât de la marche de mon navire, je n'avais plus de sœur pour veiller sur moi ; à qui donc pouvais -je adresser mes derniers adieux en quittant ma terre natale , si ce n'était à cette constante et sincère amie ? Tel était le titre qu'elle avait encore conservé pour moi , et auquel je m'accrochais comme le naufragé se cramponne à la dernière planche qui surnage.
La quatrième lettre, à mon grand étonnemcnt, portait la signature de Jacques Wallingford , je la transcrirai dans son entier :
< Mon cnER Miles,
» Je suis arrivé à Alhany, et j'apprends avec peine par les journaux que vous n'êtes pas encore en roule ; cependant il serait temjis de partir, je vous le dis dans votre intérêt et non dans le mien, car vous savez que je suis amplement garanti. Quoiqu'il en soit, les sucres peuvent diminuer; si vous êtes en avance, vous pourrez attendre la hausse; mais, si vous arrivez après les autres, il faudra vous contenter de ce qu'on vous offrira.
» Surtout, mon cher Miles, ne vous mettez pas en tête de faire un codicile; votre testament est précisément tel qu'il doit être et je déleste les changemenis. Je suis votre héritier et vous êtes le mien. Votre conseil, Hichard Harrison, est le fidèle dépositaire de notre secret.
• Adieu, mon cher ami, nous sommes tous les deux des Wallingford , et les plus proches parents du nom , et, par conséquent, nous avons seuls des droits à posséder Clawbonny.
» Votre affectionné cousin ,
» Jacques Wallisgfof.d. »
J'avoue que tous ces soins relatifs à Clavvhonny commençaient à m'imporluncr; souvent je regrettais d'avoir été trop ambitieux ou trop irréfliclii, et j'aurais été satisfait de retourner en mer comme simple patron , laissant le commerce à ceux qui le comprenaient mieiu que moi.
Je me rendis à bord, suivi de Kabuchodonosor, qui avait de nouveau abandonné son pays et Chloé pour suivre ma destinée. Pendant que nous descendions la baie avec le reflux, par une légère brise du sudouest, je répondis à toutes mes lettres, même à celle du secrétaire d'Etat, qui était, à cette époque , James Madison. Je demandai à M. Hardinge la permission d'augmenter sa bibliothèque de quelques livres de pieté qu'on ne pouvait se procurer alors qu'en Europe. Je tranquillisai Jacques Wallingford le plus brièvement possible; mais je fus moins laconique avec Lucie. Je lui dis de disposer à son gré des perles de Grâce, et de prendre en outre, dans les bijoux de ma sœur, ce qui lui serait agréable. Je signalais entre autres une paire de bracelets, dont mon père avait acheté les rubis dans un de ses voyages. A la vérité, ces bracelets renfermaient quelques-iuis de mes cheveux, mais je faisais remarquer à Lucie qu'il était facile de les faire disparaître.
En réponse à ce que Lucie m'avait dit au sujet de mon collier, j'écrivis le post-scriptum suivant :
n Vous dites que je réserve mes plus précieuses perles à ma femme. J'avoue que c'était d'abord mon intention; mais aujourd'hui toutes mes illusions se sont dissipées, et je ne me marierai jamais. Je sais qu'une semblable déclaration, de la part d'un jeune homme de vingttrois ans, est plus propre à provoquer un sourire qu'à persuader, m:iis je ne la fais pas sans réflexion. Celle dont j'espérais obtenir la main , quoiqu'elle soit ma sincère amie, s'est habituée à ne me regarder que comme un frère, et pendant que je laissais échapper l'occasion favorable, un autre s'est emparé de ses affections. Sous ce rapport, mon sort est semblable à celui de Grâce, et pas plus qu'elle je ne suis capable d'aimer deux fois. Mais pourquoi vous conter tout cela? Je sais que vous n'accepterez pas mon collier, puisque, après m'avoir donné votre dernière pièce d'or, vous avez refusé toute compensation. Il est inutile de vous en dire davantage, je n'ai pas le droit de vous importuner de mes chagrins, surtout dans un moment oii votre tendre cœur est si complètement absorbé par notre perte récente, o
En écrivant ces lignes, mon intention était de faire une espèce de déclaration à Lucie. J'avais la triste satisfaction de penser que cette chère enfant apprendrait ainsi avec quelle ardeur je l'aimais encore; mais, une semaine plus tard, en rêvant à ce que j'avais écrit, je réfléchis que mes paroles s'appliquaient aussi bien à Emilie Merton qu'à Lucie Hardinge, et que celle-ci, par modestie, pourrait bien ne pas se reconnaître dans le portrait que j'avais tracé. Après avoir achevé ma correspondance, je montai sur le pont; l'Aurore gagnait rapidement le large, ayant ses vergues carrées et tine bonnette à son
petit hunier. Le pilote était aclif, et ^Marbre apportait duns ses fonctions un sang-froid et une lucidité remarquables. Nnbuchodonosor semblait transporté de joie en revoyant l'Océan; ses yeux étaient ouverts, ses narines dilatées, et il aspirait avec avidité l'air chargé de sels et des émanations particulières de la mer. Je crois que pendant deux heures au moins il cessa de penser à Chloé.
Aussitôt que nous eûmes franchi la barre, le pilote prit mes lettres et descendit dans son canot.
— Voyez-vous cette voile au sud-est? me dit-il en me montrant une tache blanche sur les flots; eh bien ! faites-y attention si vous ne voulez servir dans la marine anglaise : c'est le vaisseau te Léandre; et depuis que la guerre a commencé, il a déjà donné la chasse à plusieurs de nos bâtiments. Les Anglais, comme vous le savez, s'inquiètent peu de notre neutralité, et ne se gênent pas pour exercer la presse sur les navires américains.
J'avais déjà reçu quelques avis analogues avant de quitter New-York, oîi l'on savait déjà ([ue la presse avait été remise en vigueur. Cet abus de la force trouvait même des partisans parmi mes compatriotes; mais je l'avais toujours considéré comme une monstruosité. 11 me semblait odieux d'arrêter, à titre d'Anglais, tout homme qui, au milieu de l'Océan, à cinq cents milles peut-être de la terre, ne pouvait pas prouver qu'il était Américain; en outre, je croyais que les négociants des pays neutres avaient parfaitement le droit d'acheter à l'une des parties belligérantes et de revendre à l'autre, sans qu'on les inquiétât dans leur trafic.
Le Léandre était un vaisseau à deux ponts, de cinquante canons, qui avait glorieusement figuré à la bataille d'Aboukir. Pour l'éviter, je gouvernai cst-quart-sud-est , toutes bonnettes dehors; nous étions à moins de deux lieues de la terre, et nous longions la côte avec une vitesse de six nœuds à l'heure. Tout à coup le vaisseau anglais vira de bord cap pour cap et ht voile pour nous barrer le passage; il était à l'avant de notre bossoir du vent, dans une position qui ne lui permettait pas de porter des bonnettes des deux côtés, car, pour cela, il eût été obligé d'alarguer et d'entrer dans nos eaux; toutefois il nous poursuivit vigoureusement pendant toute la nuit. Au lever du soleil, il était à portée de canon , et j'apercevais sous notre bossoir de dessous le vent le fort de Rloutauk.
Je lins conseil avec Jlarhrc ; j'étais assez disposé à me laisser accoster par le Léandre. Qu'avais-je à craindre? nous étions eu charge pour Hambourg, avec une cargaison achetée dans les colonies tant anglaises que françaises. Quelle chicane pouvait on me chercher? INéanmoins Marbre s'opjiosait à mes vues; il prétendait qu'il valait mieux courir les plus grands risques que de laisser arriver ce vaisseau de cinquante canons.
Dirigez-vous vers Monlauk ! s'écria mon second, et que le Léandre nous suive s'il l'ose ; il y a là des écueils sur lesquels je l'inviterai à venir, et qui pourront lui ôter l'envie de donner la chasse aux bâtiments américains.
— Vous engagez -vous. Moïse, à faire passer le navire sur les récifs ?
— Assurément, capitaine Wallingford, je connais tous les ports de ces parages, et ma tête pourrait servir de répertoire à un pilote côtier.
Sur cette assurance, je me déterminai à continuer ma route.