CHAPITRE XII
Notre vaisseau rapide , entre mille vaisseaux, Sent le frémissement de la brise légère; Et dès le premier souffle il bondit sur les eaux Comme le char dans la carrière.
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Une demi-heure plus tard, une crise devenait imminente; nous avions été obligés de lofferpour éviter un écueil qui existait à la hauteur du fort de Moatauk, de sorte que le Léandre avait eu le temps de se rapprocher de nous. Celui qui le commandait eut l'idée d'essayer la puissance de la poudre; il fit tirer le canon de l'avant, et un boulet de douze livres, après avoir ricoché sur les flots, vint tomber précisément en face de notre arrière. H fallait évidemment agrandir la distance qui nous séparait de l'ennemi.
L'un des avantages matériels d'un vaisseau de guerre, quand il donne la chasse à un navire marchand, c'est la grande rapidité avec laquelle il peut déployer ou rentrer ses voiles. Je savais que dès que nous touchions à nosvergues, à nos amures, à nos écoutes, /e L(;a;i(/re se hâtait de nous imiter, et qu'il était plus expéditif que nous dans ses manœuvres. Néanmoins nous abraquâmes le bras du vent, et nous poussâmes dehors les boute-hors-des-bonnettes, pour nous mettre en état de doubler la pointe sur laqueUe est bâti le fort Montauk. Marbre me représenta que, si nous écartions par degrés, nos voiles de derrière cache-
LUCIE HARDIKGE.
raient nos manœuvres au Léandre. Cet avis me parut bon à suivre , mais nous ne pûmes dérober nos manœuvres aux Anglais. A peine nos matelots étaient-ils dans les agrès de misaine, du côté de dessous le vent, que le Léandre lit son abatte et déploja comme nous ses bonnettes de bâbord. L'augmentation de sa voilure accrut l'activité de sa marcbe, et il menaça de nous joindre avant que nous eussions le temps de doubler la pointe.
— Au fait, monsieur Marbre, dîs-je après avoir délibéré avec mes lieutenants; au fait, il serait bon peut-être de rentrer nos petites vodes, de pincer le vent et de nous laisser accoster; nous sommes d'honnêtes fens, et nous pouvons nous montrer sans inconvénient.
N'y pensez pas! s'écria le second; après cette longue poursuite,
les Anglais sont iurieux comme des ours, ils ne laisseraient pas à notre bord un seul homme pour tenir la barre, et il y a dix à parier contre un que, sous un prétexte quelconque, ils enverraient le navire à Halifax ; ils prétendraient que le café vient de la Martinique , et que le sucre a un goût français. Croyez-moi, capitaine Wallingford, persévérons; le vent est sud-sud-ouest, et nous avons le cap nord-ouest: dès que nous serons d'un degré plus au nord, nous aurons le Léandre dans nos eaux.
— C'est parfait en théorie ; mais en pratique, nous marchons vers le fort de Moiitauk à raison de huit nœuds à l'heure. Vous m'avez dit vous-même qu'il y avait un écueil à la hauteur de ce cap : ainsi, d'après votre calcul, en quinze minutes nous pouvons être mis en pièces.
Je jugeai que Marbre était troublé à la manière dont il roulait sa chique, et au regard qu'il fixait sur l'eau en avant de l'Aurore. J'avais la plus grande coufiance dans sa prudence et son expérience maritime; je savais aussi qu'il était capable de tout entreprendre dans les circonstances difficiles.
^ Ecoutez, Miles, me dit-il, le récif est droit devant nous; mais il y a un canal entre la pointe et lui; j'ai passé par ce canal pendant la guerre de l'indépendance , en chasse d'un navire des colonies anglaises, et j'ai tenu la sonde pendant ce temps-là. Encore un quart, ISab... laisse arriver d'un quart... ferme.... très-bien.... Que John Bull ose donc nous suivre !
— Il faut que vous soyez bien sur de votre canal, monsieur Marbre, pour assumer sur vous une pareille responsabilité. Rappelez-vous que toute ma fortune est embarquée sur ce navire, et que mon assurance ne vaudra rien si vous vous perdez ainsi en plein jour. Réfléchissez un moment, je vous en supplie, si vous n'êtes pas certain de ce que vous faites.
— Et que vaudra votre assurance si l'on vous emmène à Halifax ou aux Bermudcs? Je tiens plus à l'Aurore que si elle m'appartenait, mais je m'engage à la sauver.
Je me résignai , non sans craindre le résultat. J'étais animé par la lutte commencée, et je n'hésitai pas à risquer à la fois mon bien et celui de mon cousin Jacques Wallingford. La marche de l'Aurore ne nous laissa bientôt plus le temps de changer de direclion. En consultant les cartes, nous reconnûmes que l'écucil était déjà entre le large et nous, et qu'il était indispensable d'attérir ou de suivre le canal de Marbre. Nous réussîmes, ce qui nous fil gagner du temps sur le Léandre. Il serra le vent dès qu'il crut dangereux d'approcher davantage. Au bout d'une heure, apercevant son bois noyé au sud-ouest, je fis rentrer nos bonnettes de bâbord, et nous reprimes la mer le long de la rive orientale de Block Island.
La joie fut grande à bord de l'Aurore. Le lendemain à la pointe du jour, nous vîmes à l'ouest une voile qui nous parut être le Léandre, mais elle ne nous donna pas la chasse. Nous fûmes charmés d'avoir échappé aux Anglais; et reconnaissant la nécessité de la prudence, je résolus d'éviter désormais l'approche de tous les vaisseaux de guerre.
Les jours suivants n'amenèrent aucun incident nouveau. Le trentetroisième jour, le vent sauta au sud-ouest, et la pluie tomba mêlée d'une brume fine qui empêchait souvent de voir à un quart de mille du bâtiment. Ce changement survint à minuit, quand nous étions à environ quatre cents milles de la Manche. Marbre prenait le quart à quatre heures et il m'envoya chercher pour me consulter. Je donnai ordre de gouverner nord-nord-est avec les voiles de hune, les basses voiles de l'avant, la voile de brigantinc et le foc. Au lever du soleil, je fis déployer les grandes bounetlcs et le grand perroquet.
— Nous ne sommes pas loin, capitaine Wallingford, me dit Marbre, de l'endroit oii nous avons surpris la Dame de Nantes. Le temps n'était pas alors plus brumeux qu'aujourd'hui.
— Vous vous trompez dans vos calculs de longitude, maître Moïse, nous sommes à quelques centaines de milles de l'endroit; en outre, nous avons un temps humide au lieu d'un temps sec, et deux fois plus de houUe et de vent qu'à celte époque.
— Oui , oui , monsieur, je comprends la différence ; mais, en somme, ce souvenir nous reporte à d'heureux jours, comme doivent en convenir tous ceux qui ont servi à bord de la Crise,
■ — Le temps actuel nous paraîtra peut-être aussi doux dans cinq ou six ans d'ici.
— Nous sommes tous ainsi faits, nous autres marins ; les voyages accomplis sont profondément ancrés dans notre mémoire; le présent n'est rien pour nous. Allons, Nab , dépèche , attention à cette vergue de misaine, et voyons la longueur du gui.
Contrairement à ses habitudes, Nabuchodonosor se tenait debout sur la vergue, et regardait du côté du vent, par-dessus le bord du hunier.
— Qu'y a-t-il ? s'écria Marbre frappé de l'immobilité du noir, que voyez-vous ?
— Rien du tout, monsieur, rien absolument; mais tout à l'heure j'ai vu un vaisseau.
— Oii?
— Là-bas, monsieur Miles, par le bossoir de bâbord; regardez vousmême, et vous l'apercevrez bientôt.
Tout l'équipage monta sur le pont; chacun ouvrit les yeux avec une juste inquiétude, et bientôt nous aperçûmes le vaisseau étranger du haut du gaillard d'avant. 11 fut visiljle pour nous pendant une demiminute, dans une de ces éclaircies passagères des brouillards, qui permettaient aux regarJs de pénétrer à la distance d'un mille à la ronde. C'était une frégate, c'est-à-dire un vaisseau qui, comme toutes les frégates d'alors, tenait le milieu entre un gros sloop de guerre et un vaisseau à deux ponts. On distinguait parfaitement sa virure jaune , garnie de quatorze sabords, et dont les teintes ressortaicnt sur la vague sombre, recouverte d'un vernis liquide par la brume et l'écume des mers. L'étranger avait ses trois huniers, avec bas ris, son foc. son baume, et ses basses voiles sur les cargues. Comme le vent ne soufllait pas avec assez de force pour justifier cette voilure, nous supposâmes que la frégate croisait en cherchant aventure; son aspect dénotait de perfides intentions. Comme tous les croiseurs inoccupés prennent des ris pendant la nuit, et qu'il était encore de bonne heure, il était possible que nous eussions aperçu ce navire avant le lever du capitaine ou du premier lieutenant. En tout cas, il était devant nous, sombre, luisant, remarquable par la régularité de ses proportions; ses voiles étaient mouillées, mais neuves et solides; son cuivre élincelait comme celui d'une chaudière ou d'une pièce récemment frappée, et les canons des deux gaillards passaient leurs gueules sinistres à travers les garants des palanquins de sabords, comme autant de bouledogues muselés dans leurs niches.
La frégate boulinait aisément, et suivait une ligne qui devait l'amener en quelques minutes à portée de pistolet de notre avant. Par une impulsion soudaine , et dont je ne distinguais même pas la nature , je criai au timonier de mettre la barre à tribord. Grâce à cette manœuvre, nous pouvions avoir l'espoir de passer à un mille de la frégate, et séparés d'elle par un brouillard impénétrable aux yeux. Nabuchodonosor monta sur les barres traversières des hunes pour nous servir de vigie, et Marbre, dont l'e'périencc dirigeait les regards, aperçut encore la frégate sous notre vent, ayant toujours ses ris pris et ses basses voiles sur les cargues.
— Par Saint-Georges ! s'ëcria le second, tous ces John Bull dorment encore et ne nous ont pas vus ! si nous parvenons à nous dépêtrer d'eux comme des gens du Léandre, l'Aurore deviendra aussi fameuse que le Vaisseau Fantôme. Voyez-les! ils ne bougent pas plus à bord qu'une assemble i de quakers !
En effet, la frégate ne donnait aucun signe d'inquiétude, et elle se croisa avec nous sans se douter de notre présence. Marbre se frotta les mains; l'équipage se divertit aux dépens des Anglais, et je commençais moi-môme à croire que nous étions débarrassés d'un importun voisinage , lorsque Nabuchodonosor descendit des agrès pour obéir à un ordre du second.
— Prenez la barre, lui dit Marbre, nous avons besoin de votre talent, quel chemin a pris John Bull quand vous l'avez perdu de vue?
— Il est allé à l'est, monsieur, mais il se préparait à faire voile.
— Comment le savcz-vous ? je vous dis au contraire que tout l'équipage dormait , je l'ai vu.
— Vous le savez donc mieux que moi , monsieur Marbre , puisque vous l'avez vu, dit Nabuchodonosor en faisant une grimace expressive.
Je fus convaincu qu'il avait remarqué une manœuvre dont il ne pouvait probablement rendre compte, mais nous acquîmes bientôt la conviction que lolin Bull n'était pas endormi. Le brouillard s'entr'ouvrit, et à environ trois quarts de mille nous vîmes la frégate donner vent devant et déployer sa tiiiiqucllc et son grand perroquet; ses manœuvres prouvaient à ne pas s'y méprendre qu'elle nous avait aperçus et qu'elle nous donnait la chasse. J'appelai Marbre en consultation sur le gaillard d'arrière, et lui manifestai l'intention de diminuer de voiles et de me laisser accoster ; mais il s'y opposa une seconde fois.
— Nous sommes, dit-il, en charge pour Hambourg, qui est droit par notre travers sous le vent; personne ne peutdonc nous blâmer de suivre notre route : ainsi, Miles, je vous conseille de braiser quarré, de nous écarter de deux quarts, de déployer les bonnettes du vent. Si le brouillard continue, nous pouvons faire quatre milles avant que les Anglais devinent oii nous sommes.
Je suivis cet avis; il ventait frais en ce moment, et l'Aurore fendit les lames avec rapidité dès qu'elle sentit l'impulsion des bonnettes. Nous suivions une ligne qui formait un angle obtus avec celle qu'avait
LUCIE HARDINGE.
prise la frégate, et il y avait possibilité pour nous de passer les limites dans lesquelles les objets étaient visibles à la faveur des éclaircies. Tant que dur^î la densité de l'atmosplière, mes espérances furent énergiques, et nous fîmes la route avec tant de vitesse que nous aperçûmes la frégate à deux milles en arrière. Tout mon équipage était plein d'ardeur et de joie ; le succès nous paraissait assuré, lorsque le sombre voile qui couvrait l'Océan se leva du côté du sud-ouest. Le soleil perça lentement les nuages, et les vapeurs se dispersèrent par degrés, laissant la vue s'étendre jusqu'aux extrémités de l'horizon.
Je ne saurais décrire l'anxiété avec laquelle nous suivîmes ce lever de rideau. Tous les yeux se portaient avec angoisse dans la direction oii l'on s'attendait à trouver la frégate, et à noire vive satisfaction, l'atmosphère s'éclaircit dans un espace de plusieurs milles sans qu'on découvrît l'ennemi. Mais nous ne pouvions manquer de le voir, car il ne s'était pas écoulé assez de temps pour le faire disparaître derrière la courbe de l'Océan. Ce fut Marbre qui le signala le premier à deux lieues de distance, sous notre vent, marchant avec la rapidité d'un cheval de course. Un horizon clair, une mer libre, une forte brise et plusieurs heures de jour, tout lui donnait la certitude de nous atteindre ; la fuite devenait impossible , j'étais obligé de me confier à la justice de ma cause.