CHAPITRE XIII
Qu'est-ce donc, Buckingham, et qui vient nous troubler? Un envoyé du roi 1 Je dois dissimuler.
Le roi Hesrf VI.
D'abord la frégate prit des ris à ses huniers et déploya ses perroquets; mais, voyant que nous n'amenions pas nos bonnettes, elle détacha six ris, brassa quarre, mit ses bonnettes de hune, et gouverna de manière à nous barrer le passage. A. uu quart de mille de l'Aurore, elle arbora son pavillon et nous lui répondîmes en lui montrant les étoiles et les raies de l'étendard américain, tout en continnaut à courir toutes voiles dehors. La frégate parut surprise de notre persistance, et nous envoya un coup de canon de chasse qu'elle eut soin de ne piis diriger trop près de nous. Là-dessus je mis en panne et attendis la visite du canot anglais; aussitôt le canot de la frégate fut lancé à la mer et dirigé vers notre arrière. 11 était monté par un lieutenaut, pn midshipman et son équipage ordinaire. J'eus le temps d'examiner mes visiteurs pendant qu'ils luttaient contre la houle pour accrocher un harpon dans les chaînes de hauban du grand màt. Les matelots, comme tous ceux des vaisseaux de ligne, avaient un air de propreté, de vigueur et de soumission. Le midshipman semblait appartenir à une classe distinguée, mais le lieutenant était un de ces vieux loups de mer qui ne descendent en canot que dans les grandes occasions. 11 avait une quarantaine d'années, les traits durs, le visage rouge et gravé, la physionomie renfrognée. Je sus par la suite que c'était le fils d'un employé inférieur du chantier de Portsmouth. Il avait gagné son grade par son mérite, et devait surtout son avancement au zèle qu'il déployait quand il s'agissait de presser des matelots. Il s'appelait Senuit.
Je fis jeter une corde à M. Sennit, et Marbre alla au-devant de lui sur le passe -avant. Je me divertis de voir le rapprochement de ces deux hommes qui avaient ensemble plus d'un point d'analogie. Tous deux étaient dogmatiques et avaient ce genre de saillies particulier aux marins. Chacun d'eux haïssait cordialement la nation de l'autre , mais ils avaient une égale antipathie pour les Français. Senuit savait distinguer un second d'un patron de navire, et sans réi)ondre au salut de Marbre, il s'avança directement vers moi, assez mécontent de ce qu'un capitaine eût dédaigné d'être sur le passe-avant pour aller à la rencontre d'un lieutenaut de marine.
— Votre serviteur, monsieur, dit-il, nous devons sans doute le plaisir de votre compagnie à la cessation du brouillard?
— Vraisemblablement, monsieur, répondis-je en essayant de conserver mon sang- froid; je ne pense pas que vous eussiez eu cet avantage si la brume avait continué.
— Oui , vous vous cachez et vous seriez capable de soutenir une longue chasse pendant la nuit; mais le Rapide, vaisseau de Sa Majesté Britannique, ne se laisse pas déconcerter par un navire américain.
— Votre succès actuel me le prouve, monsieur.
— On se sauve rarement sans motifs; je suis chargé de savoir pourquoi vous avez voulu vous dérober à nous ; ainsi, monsieur, pour commencer, ayez la bonté de me dire le nom de votre navire.
— L'Aurore de New-York. Patron , Miles WallingCord.
— Bien. D'oîi venez-vous? ou allez-vous? et quelle est votre cargaison ?
— De New- York, en charge pour Hambourg, nous avons des sucres, du café et de la cochenille. *
— Précieuse cargaison, dit M. Sennit en prenant ses notes. Il serait k désirer pour vous que vous fussiez en charge pour une autre partie
du monde. La dernière guerre a amené les Français dans cette partie de l'Allemagne, et on soupçonne Hambourg d'être sous l'influence de Buonaparte.
— Et si nous étions en charge pour Bordeaux, monsieur, auriez-vous le pouvoir d'arrêter un bâtiment neutre?
— Si vous parlez de pouvoir, monsieur Wallingford, vous vous placez sur un terrain qui foncera sous vos pieds. Nous avons le pouvoir de vous manger s'il le faut. Yous vouliez peut-être invoquer le droit?
— Je ne disputerai pas avec vous sur les mots , monsieur.
— Eh bien! pour vous prouver mes intentions amicales, je ne dirai plus rien à ce sujet. Avec votre permission, j'examinerai vos papiers, et pour vous prouver que je me regarde comme en pays de connaissance , je vais renvoyer mon canot.
Le ton ironique de cet homme, le genre de son esprit grossièrement caustique me déplaisaient à l'excès ; mais, ne pouvant refuser de lui laisser voir mes papiers, je descendis les chercher et remontai bientôt sur le pont. M. Sennit lut avec attention la déclaration de cargaison et l'acquit du navire à la douane , puis il demanda à voir le rôle d'équipage, examina tous les noms, dans l'espoir de trouver une recrue pour sa frégate.
— Montrez-moi ce Nabuchodonosor Clawbonny, monsieur Wallingford , dit-il en ricanant. Ce nom étrange me cache peut-être un compatriote.
— Voici celui qui le porte, monsieur; c'est lui qui tient le gouvernail. Il est né chez mon père, et est mon esclave.
— Votre esclave! joli mot dans la bouche d'un homme libre et indépendant. Il est heureux pour vous, monsieur Wallingford, que vous ne soyez pas en chargement pour la vieille Angleterre, cette terre du despotisme, oit vous verriez tomber les fers de ce nègre!
Je ne pus m'empècher de trouver quelque vérité dans ce sarcasme ; aussi je gardai le silence.
— Maintenant, reprit Sennit, je vous prierai de ranger tous vos gens dans la galerie du faux-pont.
On les plaça près du gaillard d'arrière, et l'œil expérimenté de Sennit reconnut parmi eux un Anglais et un Irlandais, porteurs de certificats équivoques. 11 leur ordonna aussitôt de se préparer à monter à bord du Rapide, et m'invita froidement à leur payer leurs gages. Marbre était auprès de moi, et lisant l'irritation sur ma physionomie, il se chargea de répliquer :
— Y^ous croyez qu'il faut payer ces hommes avant qu'ils sortent du navire?
— Sans doute , il est de mon devoir d'y veiller , repartit le lieutenant.
— Eh bien ! monsieur, en établissant la balance, nous trouvons qu'elle est en notre faveur , puisque chacun de ces hommes a reçu cinquante dollars ou deux mois d'avance , et comme ils n'ont fait que la moitié de leur temps, Sa Majesté aura à nous compter vingt- cinq dollars pour chacun.
— De quel pays êtes-vous ? demanda le lieutenant d'un air menaçant. Y'ous êtes des cornailles, si j'en juge par votre impudence? Prenez garde, monsieur, j'ai pressé plus d'un second dans ma vie.
En ce moment, le canot de la frégate revint, amenant le premier lieutenant, qu'on appelait Powlett. Sennit n'était qu'un lieutenant surnuméraire dont la commission était de date plus récente que celle de Powlett. Celui-ci était un de ces rejetons del'aristocnitie anglaise, qui doivent leur grade uniquement à l'influence de leur famille : hommes de salon, transformés en marins par les droits de leur naissance. D n'avait que vingt ans, tandis que le lieutenant surnuméraire naviguait déjà depuis près de vingt-cinq ans.
Je fis une profonde révérence à M. Powlett, qui me répondit par un salut des plus gracieux. Puis il prit à part Sennit, et eut avec lui une assez longue conférence. Je l'entendis dire entre autres cho-es : — Je ne me mêlerai pas de l'équipage, Sennit; je ne me soucie pas de commander un détachement de presse ; vous êtes assez accoutumé aux fonctions de ce genre, je vous les abandonne.
Je compris que c'était donner carte blanche à Sennit et lui permettre de prendre autant de mes hommes qu'il le jugerait à propos. 11 n'est pas rare de voir un homme tolérer dans autrui des actes qu'il dédaignerait d'accomplir lui même.
— On nous a appri.^, dit Powlett en s'approchant de moi, que vous étiez en charge pour Hambourg.
— Oui, monsieur, mes papiers vous le démontrent.
— Notre gouvernement voit avec défiance tout le commerce avec cette partie du continent, surtout depuis les derniers mouvements des Français.
— Je crois que Hambourg est encore un port neutre, monsieur, et puisqu'il n'est pas en état de blocus, je ne vois pas ce qui empêcherait un Américain d'y entrer.
— Ah! oui , vous avez des idées particulières sur ce sujet, mais il m'est impossible de cadrer avec vous. Noire capitaine, lord Harry Dermond, ma enjoint d'être tiès-scvèie , et je suis obligé d'obéir, quoi qu'U m'en coule. Le sucre et le cale pous sont excessivement suspects.
LUCIE HARDINGE.
— Ce sont des denrées dont le commerce est parfaitement licite.
— Avez-vous un intérêt dans la cargaison, capitaine Wallingford?
— J'ensuis propriétaire, monsieur.
— Et vous uie paraissez être Anglais ou Américain , car j'avoue qu'il m'est impossible de distinguer l'un de l'autre ?
— Je suis Américain , ainsi que mes ancêtres depuis longues générations.
— Eh bien, vous ressemblez tout à fait à un Anglais, et puisque vous êtes' Américain, je ne vois pas pourquoi vos cafés et vos sucres ne seraient pas américains aussi, D'oii viennent ces derniers?
— Ils ont été récoltés, je crois, à Saint-Domingue.
— A Saint-Domingue! K'est-ce pas une colonie française ?
— Certainement, monsieur; quoique les Espagnols et les nègres en disputent la possession aux Français.
— C'est une circonstance dont je dois avertir lord Harry.
— Je suis vivement contrarié , capitaine Wallingford , de retenir votre navire ; mais mon devoir est d'envoyer un midshipman à bord du Rapide pour demander des ordres.
Le cousifl Jacques \Valliiitrurd.
Pendant ce colloipie, Sennit n'était pas resté oisif.
Parmi les gens de mon équipage étaient un Suédois et un Prussien, et , comme ils avaient appris l'anglais à Londres ou à Liverpool , il feignit de croire qu'ils étaient nés dans la Grande- liretague , et leur ordonna de faire leurs paquets pour joindre leur pavillon. Aucun d'cui ne se montrait disposé à obéir, et une vive discussion s'était engagée lorsque j'approchai du groupe.
— Aous allons arranger l'affaire , monsieur WallingforJ , s'écria Sennit : voici deux hommes du Lancashire qui veulent se faire passer pour JVorwégiens. Comme ils refusent avec entêtement l'honneur de servir Sa Majesté Britannique, je vais prendre à leur place cet homme du comté de Kent, qui les vaut tous les deux.
En (lisant ces mots, Sennitdésignait un Américain athlétique, nommé Tom Woorhès, Hollandais d'origine. 11 n'avait pas une goutte de sang anglais dans les veines, mais c'était le plus vigoureux et le plus habile marin de l'Aurore , et ses qualités n'avaient pas échappé à la sagacité du lieutenant.
— Vous me demandez, répondis-je, de vous abandonner un homme qui est né à dix milles de mon pays et dont la famille est liiéc en Amérique depuis deux cents ans.
-;- Oui, oui, vous êtes de vieilles familles en Amérique, mais je parierais cent guinées que le gaillard est Anglais. Je pourrais nommer un village du comté de Kent qui n'est pas loin de celui où il a vu le jour. Je ne prétends cependant pas dire que vous n'étiez pas son voi- »in, car vous avez la tournure d'un habilaut de Douvres,
— Vous seriez moins disposé à la plaisanterie, monsieur, si ce vaisseau était de trente-six canons ou si vous étiez à terre avec moi.
Sennit me lança un regard dédaigneux et conclut l'alTairc en ordonnant à Woorhès d'apprêter ses malles ; mais, à l'exemple du Suédois et du Prussien, Woorhès s'éloigna sans se mettre en mesure d'obéir , et, quant à moi, plein de dégoût pour Sennit, j'allai rejoindre l'autre lieutenant, dont la stupidité était du moins déguisée par les manières d'homme du monde.
AI. Powlett se mit à m'entretenir de Londres. Il me dit combien de fois il était allé à l'Opéra pendant son dernier séjour à la ville et me décrivit une charmante fêle champêtre qu'avait donnée une femme de sa connaissance. Sur ces entrefaites le canot revint et l'on m'invita de la part du capitaine du Rapide de vouloir bien l'honorer de ma visite en ajiportant avec moi les papiers de l'Aurore. Regardant comme d'un bon augure la formule polie de l'invitation, je consentis à suivre Sennit pendant que le premier lieutenant restait à mon bord , dont je remis à Marbre le «ommandemeut durant mon absence.
Sennit , comme tous les hommes grossiers , se montra disposé à se venger par tous les moyens possibles, et il ne m'épargna point les humiliations. Il me fit entrer devant lui dans le canot et monta devant moi le long des flancs du Rapide. La conduite de son capitaine fut très-différente. Lord Harry n'avait pas cet air de distinction que les niais attribuent à la noblesse , mais il avait d'excellentes manières. Quoiqu'il fut âgé de vingt-quatre ans seulement , il commandait déjà depuis deux ans , et s'était récemment signalé dans un combat. Il me reçut civilement, mais sans compromettre sa dignité; il y avait sur son visage un bienveillant sourire dont je ne me rendis pas compte tout d'abord; mais, comme sa physionomie ne subit aucun changement après une conversation particulière avec Sennit, j'en conclus que le sourire lui était ordinaire et n'avait aucune signification.
— Je suis fâché, capitaine Wallingford, me dit lord Harry Dermond, qu'il soit de mon devoir d'envoyer votre navire à Plymouth. Les Français prennent un tel ascendant sur le continent que nous sommes obligés d'être constamment sur nos gardes; en outre, votre cargaison est d'origine ennemie.
— Quant h l'ascendant des Français, milord, nous autres Américains n'avons pas à nous en occuper maintenant; ma cargaison provient nécessairement des récoltes de l'année dernière et doit avoir été mani- [lulée dans un temps de paix générale. Je ne vois donc pas comment vous pourrez faire légaliser ma prise.
— C'est l'affaire de sir Williams Scoll, mon bon monsieur, répondit le capitaine avec son sourire accoutumé. Ainsi il est inutile de discuter ; toutefois un pénible devoir doit s'accomplir de la manière la moins désagréable possible ; vous pourrez garder avec vous à votre bord ceui de vos gens qu'il vous plaira de désigner, et, dans le cas oii l'on confis- (|uerait la cargaison, je pense que l'on relâcherait le bâtiment. Comme il faut quelque temps pour régler ces préparatifs, je m'estimerai heureux si vous voulez bien accepter une collation dans ma cabine.
C'était du moins me dépouiller avec politesse ; je ne pouvais supposer cependant qu'on déclarât l'Aurore de bonne prise; mais le retard qu'on me faisait éprouver m'était très-préjudiciable. Deux mois de détenlion pouvaient m'empêcher d'arriver à temps pour payer le billet ipic j'avais fait à Jacques Wallingford. L'hypothèque qui pesait sur Clawbonny se présentait à moi comme une sinistre menace. Je n'étais donc guère d'humeur à profiter de l'hospitalité de lord Harry Dermond. Cependant, je comprenais l'inutilité des représentants et ma dignité exigeait que je supportasse stoïquement la mauvaise fortune. Je priai le capitaine du Rapide de me laisser mon second, le coque et INabuchodonosor. Lord Harry m'objecta qu'il n'était pas d'usage de laisser un second, maisildéclara qu'il accédait à mes vœux. La frégate devait se rendre à Londres dans une quinzaine, et l'on promit qu'à cette époque, l'on remettrait sous mes ordres mon équipage tout entier, à l'exception des sujets de Sa Majesté Britannique.