LE SECOND
Oui, vous ne pouvez la sauver qu'en les donnant. SaAKSFERE, Le roi Henri VI.
.Tamais je ne vis d'homme plus irrité que le fut IM. Moise Oloff Van Duser Marbre en apprenant la capture de tWurore; il ne put contenir sa langue, et je ne parvins à l'empêcher de se mettre en pleine rébellion qu'en lui déclarant qu'on l'enverrait abord du Rapide s'il s'écartait des lois de la prudence. Pendant que nos gens déménageaient , il me proposa de jeter Scuut à la mer, mais, par un regard d'intçlligencei
LUCIE HARDINGE.
je lui donnai à entendre qu'il n'était pas encore temps. Il me comprit, porta le doigt à son nez , cligna l'œil , et , à partir de ce moment , il recouvra toute sa bonne humeur.
Le lieutenant surnuméraire fut choisi comme chef de prise , et eut sous ses ordres dii matelots de la misaine , avec un maître pilote en second qu'on appelait Diggins. Les deux vaisseaui se séparèrent à quatre heures après midi.
M, VaQ Tassel reçut fort poliment Moïse Marbre quasd il aperçut le sac de dollars.
La présence de Sennit me fut presque aussi pénible que la perte de mon navire ; il s'installa dans ma cabine avec le pilote et prit même possession de ma grande chambre, d'où ilfit enlever mon matelas. Diggfins disposa son lit dans le logement de Marbre, nous laissant tous deui chercher une place quelconque pour abriter notre tête. A l'inspiration de Marbre , j'affectai d'être très-indigné de ce traitement quand j'ordonnai à Nabuchodonosor de pendre nos hamacs dans le logement des matelots.
Tous les ëquipets étaient solidement fermés à clef, et Sennit n'avait pu les forcer de peur de s'attirer une affaire avec l'amirauté. Il était donc très-important pour lui de manger à ma table et de tâcher d'apaiser mon ressentiment. Il me fit des excuses de sa conduite cavalière et je jugeai prudent de les accepter; je le laissai en possession de la grande chambre , mais je restai dans le logement des matelots tout en consentant à prendre mes repas à la cabine. Cet arrangement prémédité me mit à même d'avoir des conférences secrètes avec Marbre ; la première occasion qui s'en présenta fut celle de notre installation.
— Que pensez-vous, Moïse, de M. Sennit et de ses gens? lui dis-je en rangeant nos effets. Ils ne m'ont pas l'air de marins du premier ordre, et je crois possible d'en venir à bout.
Marbre me fit un geste pour me recommander le silence , s'approcha de la porte avec précaution, et, s'étant assuré que personne n'était à proximité, il me communiqua ses idées.
— J'ai la même opinion que vous , me dit-il en se frappant le front avec l'index de la main droite. M. Sennit est un rusé coquin , mais son acolyte boit corne un charbonnier, et l'on peut en venir à bout avec de l'eau-de-vie. Quant aux matelots , ce sont des maladroits qui n'entendent guère le service. On nous a donné les balayures de la cale.
— Vous savez comment sont ces jeunes capitaines , ils gardent leurs meilleurs hommes pour le combat. Ce lord Harry Dermond espère rencontrer une frégate française , comme la Vigilante , la Diane ou toute autre de même force. Voilà pourquoi il a mis à notre bord Sennit avec le rebut de son équipage, D'abord il suppose que l'Aurore
sera à Plymouth dans quarante-huit heures, ce qui arrivera certainement si le vent se maintient.
— Ces hommes sont des badauds de Londres qui sont indignes de monter sur une vergue ou sur un bâton de foc.
Cette opinion était sans doute exagérée, car tous les compagnons de Sennv'. avaient navigué assez longtemps pour acquérir quelques connaissances; il y en avait même trois qui pouvaient passer pour de véritables marins.
— Il nous faut de la résolution , repris-je , car nous sommes quatre contre douze ; mais nous avons l'avantige d'être des hommes d'élite et d'attaquer par surprise. Le bon droit est pour nous ; nous sommes autorisés à reconquérir par la force ce qui nous a été enlevé par la force.
— Voici ma main , s'écria Marbre ; je vous seconderai de tous mes efforts. Assez causé maintenant, nous reprendrons l'entretien après le souper.
^ Bien. Parlez à Diggins le coque , et je m'expliquerai avec Nab.
Je me séparai de Marbre, et j'allai me placer en observation sur le pont. Les hunes du Rapide commençaient à disparaître , et l'Aurore marchait toutes voiles dehors. Tous les Anglais étaient sur le pont, y compris Sennit , qui me salua avec assez d'urbanité. Mon but était de savoir quelle serait la distribution du service pendant la nuit prochaine, car je me proposais d'agir immédiatement. J'appréhendais que Sennit eût envie de tenir tout l'équipage éveillé , ce qui rendait ines projets d'exécution difficiles. Le chef de prise se montra disposé à entretenir avec moi des relations amicales , et m'invita à souper dans la cabine.
— Je n'ai aucune raison pour ne pas accepter votre invitation , répondis-je, maintenant que nous nous sommes expliqués ensemble; je pense que mou second sera de la partie , ainsi que le vôtre.
Lord Harry, quoiqu'il ne fût âgé que de vingt-quatre aus seulement, commandait déjài depuis deux ans.
— Certainement; seulement, monsieur 'Wallingford, je vous prierai de permettre que monsieur Marbre relève Diggins pendant une demiheure, pour donner au pauvre diable le temps de manger un morceau.
M. Sennit m'adressa cette requête en ricanant , car il savait qu'il était contre les règles de demander à un homme d'aider à conduire au port son navire capturé. Néanmoins , j'acceptai cet arreingement , qui pouvait avoir son utilité.
Kabucbodonosor vint annoncer bientôt que le souper était prêt. A ce qu'il paraissait, Sennit avait fait un médiocre dîner, et il avait envie de prendre s» revanche. Il me conduisit dans la cabine en manifestant une vive sati^f^cUon. Dans les conditions légales oii nous étions
LDCIE HARDINGE.
places , un équipage de prise n'avait pas le droit de consommer les provisions du bâtiment; mais j'av.ùs recommandé à mon nt'(;re d'être libéral et un repas assez complet nous était servi. Scnnit lut bientôt à l'œuvre, et, sous prétexte d'aller chercher un supplément de sucre, je remis trois bouteilles d'eau-de-vie à rvabuchodonosor en lui disant d'eu donner une à l'aide-pilote et les deux autres à l'équipage. La nécessité de m'assurer de bons Irailemcnls et de faire respecter ma projiriété justifiait assez celte gratification pour que ma générosité ne parût pas suspecte.
Kous restâmes une heure à tahle. Sennit but du vin sans se faire prier, mais il refusa de prendre de l'eau-de-vie. Comme il en avait pris le jour même deux ou trois verres en ma présence, j'attribuai sa réserve au sentiment qu'il avait de ses devoirs , et je mis plus de circonspection dans ma conduite. Enfin , le lieutenant dit quelques mots en faveur du pauvre diable qui était sur le pont , et Marbre alla le remplacer. Dès que l'aide-pilote parut, je vis sur son visage les effets de l'eau-de-vie , et je craignis que son supérieur ne le remarquât ; mais celui-ci était trop occupé à boire du madère pour s'inquiéter du plus ou du moins de liquide qu'avait absorbé SI. Oiggins. Ce mémorable souper eut une fin , comme toutes les choses de la terre , el les convives montèrent sur le pont, laissant JNabuchodonosor et le coque enlever le couvert. Il était nuit, mais les étoiles répandaient une douce lumière sur la surface des eaux , et , les ténèbres ne présageant rien d'extraordinaire, Uiggins avait fait rentrer plusieurs bonnettes.
Quand des marins montent sur le pont, il est d'usage qu'ils interrompent leur entrelien pour observer le temps et la position du navire. Je me séparai de Sennit pour lui laisser faire ses calculs. Marbre rendit le commandement du pont à Diggins, et se promena seul sur le gaillard d'avant.
— Les matelots ont-ils soupe , monsieur Diggius? demanda le lieutenant.
— Pas encore , monsieur ; nous n'avons pas de cuisinier particulier, et uous avons été obligés d'attendre.
— Les gens du roi ne doivent pas attendre. Ordonnez à ce nègre de préparer le souper pendant que nous allons régler les quarts pour cette nuit.
L'ivresse de Diggins augmentait visiblement; il avait sans doute caché la bouteille quelque part, auprès de lui, el la visitait clandestinement par intervalles. Cependant, il donna les ordres nécessaires. Les matelots se rangèrent sur le gaillard d'arrière, et furent divisés en deux bandes, de cinq chacune , pour les deux quarts qu'exigeait le service du bâtiment.
— II est huit heures passées, dit Sennit. Allez souper, mes amis, mais dépèchez-vous ; ce navire est trop gros pour se passer de vigie à l'avant ; d'ailleurs, j'espère que les Américains nous donneront un coup de main pendant que vous mangerez une bouchée.
— Sans doute, monsieur, s'écria Marbre. Holà ! Nab, sortez Je la cuisine , et servez de matelot d'avant pendant que John-Bull est à souper; il est toujours de mauvaise humeur quand il a faim, et nous le nourrirons bien pour vivre avec lui en bonne intelligence.
Ces mots provoquèrent à la fois des rires, des jurons et des murmures. Toutefois, les Anglais descendirent et se mirent à manger avec appétit. Je crus que Marbre se proposait de fermer brusquement l'écoutille du gaillard d'avant, et d'attaquer les ofliciers de prise et l'homme qui restait au gouvernail. En laissant le coque pour garder l'écoutille, nous aurions été trois contre trois avec des chances de succès. J'étais plus fort que Sennit, et j'avais en outre l'ardeur de la jeunesse. Diggins n'aurait pas pesé plus qu'un enfant entre les mains de Marbre ; et quant à l'homme qui tenait la barre , Nabuchodonosor , en cas de besoin, l'aurait lancé à la hauteur de la hune d'artimon. Mais mon second paraissait avoir conçu un autre projet que je cherchais encore à deviner quand j'entendis le bruit de l'eau qui jaillissait sous le poids d'un corps lourd.
— Un homme à la mer! cria Marbre.
Senuit et moi nous courûmes dans les agrès du grand mât, et nous vîmes le chapeau d'un pauvre diable qui semblait se débattre avec énergie.
— Tribord la barre! s'écria Marbre; montez aux vergues de misaine, Nab. Capitaine \Vallingford, secondez-nous, s'il vous plaît. Monsieur Sennit, mettez le canot à la mer pendant que nous allons veiller aux grandes vergues.
Tout cela avait été combiné par mon second ; il réunissait ainsi nos forces et nous éloignait du canot. Il mit tant de naturel dans sa conduite qu'il n'éveilla pas le moindre soupçon. Pour rendre justice à Sennit, je dois reconnaître qu'il montra de l'activité et de la résolution. La perte d'un homme était pour lui une importante affaire, et il fut le premier à descendre dans le canot, pendant que nous étions occupés à orienter les grandes vergues et à mollir les drisses du perroquet. Six hommes suivirent leur lieutenant et s'aventurèrent dans le canot. 11 n'y avait pas de temps à perdre; je me retournai vers Marbre qui était à mes cotés.
-— A votre tour, murmura-t-il en me mettant un pistolet à la main ; l'aide-pilote est hors d'état de résister; Nab et le cuisinier ont reçu mes ordres , vous n'avez qu'à parler pour que nous commencions.
— Il me semble inutile de verser le sang, répondis-je. Si vous êtes armé, ne faites pas feu sans nécessité, nous pouvons avoir besoin d'employer nos armes contre les gens du canot.
— Que nous importe le canot? interrompit Marbre, laissons-le retourner en Angleterre. Maintenant, monsieur Diggins, ajouta-t-il en s'approchant de l'aide-pilote , tirez-moi un palan du gaillard d'avant, envoyez trois ou quatre de vos gens le chercher.
— Kntendez-vous, dit Diggins d'une voix indistincte, que trois ou quatre de vous aillent à l'avant et passent le palan à M. Marbre.
Les trois Anglais disponihles descendirent, nous laissant seuls avec Diggins et le timonier, Marbre ferma froidement l'écoutille, plaça le coque en sentinelle, et revint tranquillement à l'arrière.
— Le bâtiment est à vous, capitaine AVallingford!
— Monsieur Diggins, dis-je en m'avançant vers l'aide-pilote, comme le navire m'appartient, vous trouverez bon que je le dirige eu personne; descendez, et tâchez de passer une soirée agréable, vous avez de l'Ëaude-vie à discrétion.
Diggins était un sot et un lourdaud , mais il ne manquait pas de cœur; il montra des dispositions hostiles et appela ses hommes à son aide , mais je le saisis au collet et le poussai sans cérémonie par le capot d'échelle; une demi-heure après il était ivre-mort et ronflait sur le parquet de la cabine.
Il ne restait plus que le timonier. C'était un de ces marins tranquilles et rangés, qui sont prêts à se soiunettre à l'autorité quelle quelle soit.
— Vous voyez ce qui arrive, lui dis-je, le bâtiment a encore changé de maître; vous serez traité suivant votre conduite ; restez à la barre et vous aurez du grog en abondance ; mais, si vous vous insurgez, vous vous trouverez aux fers avant de savoir oii vous serez.
— Oui , oui , monsieur, répondit machinalement le matelot en portant la main à sou chapeau.
— Maintenant, monsieur Marbre, ajoutai-je, il est temps d'avoir l'œil sur le canot, qui aura bientôt retrouvé le noyé ou renoncé à le sauver. J'avoue que j'aurais voulu reprendre le navire sans lancer un homme à la mer.
— Un homme à la mer! dit Marbre en riant; j'aurais jeté toute l'.\ngleterre à la mer s'il l'avait fallu, mais c'était inutile; le noyé après lequel ils courent n'est qu'une corde de défense surmontée d'un chapeau goudronné. I\I. Sennit n'a pas besoin de se dépêcher, car je lui garantis que son noyé flottera aussi longtemps que son embarcation.
Ainsi me furent expliqués tous les expédients de Marbre , et je fus charmé de n'avoir pas à regretter la vie d'un homme; cependant mon premier soin fut de cargucr les trois perroquets afin de gouverner plus aisément. Je mis Marbre, mon nègre et le coque aux bras des vergues de l'arrière, et leur ordonnai d'éventer les voiles pour tenir le navire près et plein; cependant, je hélai le canot qui s'approchait.
— Voilà un tour qui vaudra à quelqu'un une rude correction, s'écria M. Sennit. L'homme à la mer n'est qu'un mannequin que je soupçonne votre second d'avoir fabriqué.
Il avoue sa faute, mon.sieur Sennit, son but était de vous éloigner du n.ivire pour nous en faciliter la reprise. L'Aurore est revenue sous mes ordres, et avant de vous laisser remonter à bord, je dois avoir une explication avec vous.
Des jurons énergiques me prouvèrent qu'il ne s'était pas douté de la vérité avant cette brusque révélation. Le canot était arrivé sous notre arrière oii l'on devait le crocher par le moyen des palans, mais j'étais en mesure de repousser quiconque tenterait celle manœuvre; pour plus de sûreté, j'appelai NabuchoJonosor au gouvernail; je jetai à Sennit le bout des drisses d'une bonnette basse , je fis lâcher le palan au matelot qui l'avait saisi , el je m'écartai du canot, qui se trouva remorqué à distance respectueuse de notre poupe.
— Votre intention n'est pas de nous laisser ici sur l'Océan, me cria M. Sennit après avoir ruminé quelques instants.
— C'est selon votre conduite, monsieur; je ne vous souhaite aucun mal , mais je tiens à rester maître de mon bâtiment. La nuit promet d'être bonne , le vent est modéré , de sorte que le canot ne court aucun risque. Nous allons vous jeter une voile de rechange pour vous couvrir, et vous aurez la consolation de savoir que nous faisons le quart pendant votre sommeil.
— Oui , monsieur , je vous comprends et nous ne pouvons que nous conformer à vos désirs, car je n'e.spère pas vous faire renoncer au fruit de votre triomphe; mais donnez-nous des vivres et de l'eau, et ne nous lâchez pas à la dérive dans ce canot, si loin de la terre.
Je donnai à Sennit l'assurance que nous prendrions soin de lui ; nous lui passâmes une voile, un s.ic à pain, du bœuf, du porc et un baril d'eau fraîche. Je pris rapidement toutes ces précautions, ignorant si nous ne serions pas obligés de laisser l'cmbarcntion à la dérive; je dois dire, à la louange de iMarbre, qu'il me seconda activement, quoique, pour assurer le salut de l'Aurnre, il eût sacrifié sans hésitation tout l'équipage de prise. Plus humain que lui, j'éprouvai une joie sincère à me retrouver maître du navire , après un court interrègne, sans avoir versé une goutte de sang.
LUCIE HARDINGE.