‹ Œuvres compl`etes de Fenimore CooperChapitre 255 sur 280 · LE CAPITAINE · texte numérisé non relu

LE CAPITAINE

Quant à ceux dont nous avons réglé la rançon , c'est notre bon plaisir que l'un d'eux s'éloigne; venez donc avec nous et laissez-le partir.

Le roi Henri VI.

Maintenant que l'Aurore était entre nos mains , il était difficile de dire ce que nous devions en faire. 11 y avait de la témérité à traverser la Manche au milieu des croisières anglaises; tout vaisseau qui nous accosterait nous demanderait naturellement la cause de la faiblesse de notre équipage , et il nous était difficile de répondre d'une manière satisfaisante. Je résolus donc, de concert avec Marbre, de gouverner à l'est et d'entrer dans un port français , à Bordeaux , par exemple . où il y avait toujours bon nombre d'Américains. Kous virâmes de bord assez facilement, j'envoyai le matelot anglais tenir compagnie à Diggins dans la cabine , et je restai sur le pont pour faire le quart. Toute la nuit j'eus l'œil au guet; plusieurs fois j'aperçus Sennit s'efforçant de s'approcher de notre poupe, mais il se hâtait de s'éloigner à l'extrémité du câble de remorque , sitôt qu'il voyait la tête de Marbre ou la mienne passer au-dessus du couronnement.

A la pointe du jour , une seule voile était visible à l'horizon, c'était un bâtiment marchand, orienté au plus près, ayant le cap au sud-est; en continuant notre route ou en nous écartant légèrement vers le nord, nous pouvions l'accoster facilement; mes projets furent arrêtés en conséquence ; je dis à Sennit de prendre l'un des palans du canot , ce qu'il fit volontiers , espérant que j'allais le recevoir à bord, par suite d'un traité. Je me tins sur mes gardes pour prévenir un assaut; j'aurais pu sans peine tenir tête à une douzaine d'hommes obligés de monter les uns après les autres le long du cordage. Pendant ce temps, Marbre était descendu dans la cabine, d'oii il ramena le matelot anglais à moitié endormi; d'après mes ordres, il se glissa dans le canot et nous fûmes ainsi délivrés d'un de nos ennemis. Sennit se mit à m'adresser des remontrances et m'exprima la crainte de voir l'embarcation couler bas sous l'action du câble de remorque, le navire filant cinq à six nœuds à l'heure; mais je connaissais trop l'habilité des Anglais pour les croire en danger, et je savais qu'ils lâcheraient le palan avant de laisser l'eau entrer dans le canot.

Diggins nous donna plus d'embarras ; il était tellement abruti par l'ivresse qu'il fallut l'aider à marcher; nous finîmes par le faire descendre, mais la boisson lui avait ôté des forces, et, lâchant le palan, il tomba lourdement à la mer; un matelot le saisit par le collet et le tira dans le canot.

Sennit profita de cet accident pour me faire de nouvelles représentations relativement au danger de surcharger le canot. — Au nom du ciel , capitaine Wallingford , s'écria-t-il avec une politesse suppliante, finissez! nous embarquons les lames, et voilà plus de dix fois que nous sommes sur le point de chavirer; rien ne serait plus facile que de vous emparer de nous en nous laissant monter à bord un à un.

— Je n'ai pas envie de vous voir dans les fers, monsieur Sennit, et mon expédient actuel m'affranchit de la cruelle nécessité de vous emprisonner. Tenez donc le palan , ou je serai forcé de vous lâcher.

Cette menace fut efficace, les trois hommes enfermés à l'avant furent successivement retirés et placés dans l'embarcation. On donna aux Anglais du pain, de la viande cuite et de l'eau, et, pour prévenir tout accident, nous leur fîmes parvenir une boussole et le quart de cercle de Sennit. Quoique l'embarcation portât douze hommes , elle ne courait aucun risque , car elle en aurait pu contenir trente.

Débarrassés des Anglais, nous eûmes le temps de déjeuner, et si M. Sennit vivait encore , il pourrait déclarer qu'on ne l'oublia pas; on envoya à ses gens du café cliaud, largement édulcoré, et ils curent aussi leur part des autres comestibles. On leur transmit aussi les voiles du canot, qui était gréé de manière à porter deux civadières.

Cependant le navire étranger était à deux lieues de nous et il devenait urgent d'agir. Je fis monter Marbre dans la hune pour examiner l'horizon , il n'y avait point d'autres voiles en vue. Je marchai droit au couronnement et je hélai Sennit.

— Monsieur, lui dis-je, il est nécessaire de nous séparer, le navire que nous apercevons est anglais, il vous recueillera; je me propose de lui parler et de lui indiquer oit vous êtes.

— Au nom du ciel, capitaine Wallingford , réfléchissez un moment avant de nous abandonner ici, à mille milles de la terre.

— Vous êtes juste à trois cent vingt-six milles de Silly, et le vent vous y porte ; d'ailleurs, vos compatriotes vous prendront certainement à leur bord et vous conduiront au port.

— Oui, dans une des Antilles. En admettant que ce navive soit anglais, il est, suivant les apparences de la compagnie des Graudes-Indes, et il pew* uotis mener à la Jamaïque.

— Eh bien , vous aurez des occasions pour revenir tranquillement, monsieur Sennit; vous vouliez aussi m'écarter de ma route, quoique j'eusse aussi peu de goût pour Plymouth que vous en manifestez pour la Jama'ique.

— Mais ce navire peut être français; maintenant que je le regarde, je lui trouve la tournure française.

— Eh bien , dans tous les cas , il vous traitera bien. Les Français mangent et boivent tout comme vous autres ; seulement pendant quelques semaines vous aurez de la soupe maigre à la place de bœuf.

— Mais, capitaine Wallingford, ce diable de Buonaparte n'échange pas de prisonniers; et si je vais en France, je suis un homme perdu.

— Et si j'étais allé à Plymouth, j'aurais été perdu de même.

— Rappelez-vous qu'en définitive nous sommes du même sang, que nous avons la même origine saxonne , que nous sommes compatriotes comme les natifs de Kent et de Sulfolk.

— Je ne le nierai pas, monsieur; cependant je m'étonne que vous arrêtiez en pleine mer les vaisseaux de vos frères.

— Ce n'est pas ma faute, monsieur Wallingford ; lord Dermond est noble et capitaine, que pourrais-je opposer à ses volontés, moi pauvre diable de lieutenant dont la commission n'a pas une année de date? Quant à nous , nous sommes sur un pied d'égalité , et il doit y avoir échange de bons procédés entre deux hommes comme vous et moi, qui ont leur chemin à faire dans le monde.

— Vous me rappelez la nécessité de marcher; adieu, monsieur Sennit. — Frappez, Moise.

Marbre donna <ui coup de hache sur les drisses de bonnette, et l'embarcation, séparée de l'Aurore, se balança sur les vagues à vingt brasses de la poupe. Je vis M. Sennit me montrer le poing, sans pouvoir entendre ce qu'il me disait; mais je suppose qu'il ne m'adressait pas des éloges. Il parut d'abord abattu et déconcerté ; puis, revenant à de plus sages pensées , il mata le canot et déploya ses voiles.

Mon intention avait d'abord été de parler au navire étranger; mais, jugeant qu'il ne pouvait manquer de voir l'embarcation , je me tins à environ un demi-mille de distance , un peu en avant de l'étrave. Je hissai pavillon américain, et il arbora le pavillon anglais. S'il avait été français, je m'en serais peu inquiété, car il m'était inditïérent que mes persécuteurs devinssent prisonniers de guerre.

A'ous fîmes des préparatifs pour déployer nos bonnettes, quoique le navire anglais manifestât l'intention de nous accoster. Je savais qu'il devait être armé et n'éprouvais aucun désir de me rendre à ses vœux, d'autant plus qu'il pouvait m'adresser des questions embarrassantes relativement au canot. 11 le vit quand nous étions déjà à un mille de sa h.inche de dessous le vent, ayant nos bonnettes basses et de hune, et marchant à raison de huit nœuds à l'heure. Vingt minutes après , à l'aide d'une lunette , nous vîmes le bâtiment anglais brasser le grand himier sur le mât et recevoir à son bord Sennit et l'équipage de prise. Il nous sembla que Sennit engageait le capitaine à nous donner la chasse ; mais nous étions en mesure de ne pas la craindre, et pour plus de sûreté, nous déployâmes les perroquets volants. Après nous avoir poursuivis pendant quelque temps, le navire de la Compagnie, jugeant qu'il serait impossible de nous atteindre, rentra ses petites voiles et serra le vent de nouveau, emportant en ligne droite l'équipage de prise loin des côtes de l'Angleterre. J'appris par la suite que Sennit et ses compagnons avaient débarqué aux Barbades , après une agréable traversée de vingt-six jours seulement. 11 leur fallut sans doute beaucoup plus longtemps pour revenir, car six mois plus tard aucun d'eux n'avait reparu en Angleterre.

A six heures du soir , le vent s'était maintenu favorable , l'horizon était libre, et tout nous présageait une bonne nuit. Je calculai que nous étions à moins de quatre cents milles de Brest, et qu'en nous rapprochant de la terre , nous pouvions choisir entre tous les ports français, depuis Cherbourg jusqu'à Rayonne.

Deux jours se passèrent sans accident; le troisième, à midi, nous étions à cent quatre milles au sud est de l'île d'Ouessant; le vent avait sauté au nord-est, et nous nous mîmes tous à l'œuvre pour orienter les vergues , rentrer les bonnettes et border. Cette opération nous prit près de deux heures; nous avions été tellement occupés, qu'il ne nous était pas resté de temps pour regarder autour de nous. Je n'< prouvai donc aucune surprise lorsque le coque cria : — une voile! Du haut de la grande vergue, j'aperçus à une portée de canon un lougre français en croisière; il s'était glissé près de nous comme un scr|unt sous l'herbe, à mâts et à cordes, et venait de déployer ses voiles pour nous donner la chasse. Il nous était impossible de l'éviter , mais pourquoi aurions-nous essayé de fuir? les deux nations étaient en paix; nous venions d'acheter aux Français la Louisiane que nous avions payée quinze millions de dollars. En outre, l'Aurore, échappée des mains des Anglais , devait trouver aide et protection auprès de leurs adversaires.

— C'est un Français, Moïse, m'écriai-je; et en nous écartant dca deux quarts, nous allons l'accoster en moins d'un quart d'heure.

— J'aimerais mieux n'avoir rien à démêler avec lui , répondit mon second. Nous sommes dans un temps de démoralisation , et la mer est couverte de Van Tassel, non moins redoutables qfiç ceux qui ont tourmenté ma mère et la petite Kitty. ^.,1

LUCIE HARDINGE.

— Nous n'avons rien à craindre, Moïse; puisque nous cinglons vers un port français , ils ne feront pas de difficulté pour nous prêter une dcnii-douzaine de matelots.

— Oui, et ils retiendront la moitié de la cargaison pour droit de sauvetage. Je connais ces larrons et vous devez les connaître aussi, car il n'y a pas trois ans que vous étiez leur prisonnier.

— Les temps sont changés, iVIoïse, et je vcuï agir avec confiance. — Laisse arriver, Nali.

Les deux navires ne tardèrent pas à être bord h bord. Le lougre ëtait armé de seize canons et semblait avoir un fort équipage; il hissa le pavillon tricolore , vira de bord et nous héla.

— Quel est ce vaisseau ? demanda-t-il en baragouin anglais.

— L'Aurore, de New-York ; puis-je vous demander le nom de votre lougre?

— Le Polisson, corsaire français. Quel est votre chargement?

— Du sucre , du calé , de la cochenille et quelques autres denrées.

— Peste^\ Vous êtes en charge, vionsicur, s'il vous pla(l?...

— Pour Hambourg.

— Diable! ce n'est pas le chemin. Comment venez-vous par ici, monsieur, avec un vent du sud-est?

— Nous allons à Brest, ayant besoin de secours.

— Du secours , nous pouvons vous en donner.

Je reçus l'ordre de mettre un canot en mer, et de me rendre h bord du lougre avec mes papiers; mais le capitaine français témoigna une glande surprise en apprenant que je n'avais pas de canot. 11 m'envoya sa yole et me reçut en personne. Je vis au premier coup d'œil que j'avais affaire à des gens qui couraient les grands chemins de l'Océan pour y chercher de l'or, et dont l'avidité était tempérée par la crainte des pontons anglais. On ne m'invita pas à entrer dans la cabine, espèce de trou noir, sale et encombré, car à cette époque la malpropreté dis bâtiments français était proverbiale. Ce fut assis sur une cage à poules que M. Gallois, capitaine du lougre, examina mes registres; il était assisté d'un renégat anglais, avec lequel il eut une longue conférence. Après avoir passé en revue tous mes papiers avec la plus scrupuleuse attention :

— Pourquoi n'avez-vous pas de canot, monsieur ? demanda-t-il.

— Je l'ai perdu il y a trois jours à cent lieues au sud-ouest.

— Mais nous n'avons pas eu de gros temps! Pourquoi n'avez-vous pas plus de marins dans votre navire?

Je vis qu'il était opportun de dire toute la vérité. En conséquence, je racontai tout ce qui s'était passé entre le Rapide et nous. Après ce récit, il y eut une autre longue conférence entre M. Gallois et son conseiller privé; puis tous deux m'accompagnèrent abord de l'Aurore, où ils se livrèrent à une enquête très-superlicielle, qui constata les faits que j'avais avancés.

J'avoue que j'avais compté produire un effet favorable sur un Français en lui narrant comment j'avais su enlever notre navire aux Philistins. Plusieurs fois, pendant le cours de mon récit, M. Gallois avait laissé échapper un Bon! expressif. Néanmoins il était évident que, loin de vouloir nous témoigner des égards, il cherchait un prétexte pour nous capturer; il envisagea successivement l'afl'aire sous toutes ses laces, et eut un nouvel entretien secret avec son complice.

— Blonsieur, me dit-il, je suis désespéré, mais votre bâtiment est de honne prise : vous avez été prisonnier des Anglais, des ennemis de la France; l'Amérique est neutre, c'est vrai, mais je considère votre navire, monsieur, comme entre les mains des Anglais, et je m'en empare. nies rei/rets sont vifs, mais que voulez-vous ! les corsaires doivent faire leurs devoirs comme les vaisseaux de la nation. Je vais vous envoyer à Brest; et si vous n'êtes pas vendu par un décret, je m'estimerai heureux de vous rendre votre bâtiment. Allons!

Quel singulier dénoûment ! j'éuis capturé, parce que j'avais été capturé : les Français devaient me prendre parce que les Anglais m'avaient pris! J'ai toujours pensé que l'affaire de l'Aurore était le début de cette longue suite d'iniquités commises au préjudice du commerce américain, et qui se termina par le blocus de toute l'Europe et l'interdiction des mers.

Je savais qu'il était inutile de discuter avec un corsaire rapace. — Qu'il m'envoie oii bon lui semblera, me dis-jc à moi-même ; une fois que je serai au port, le consul américain me fera obtenir justice. Ce capitaine sera dupe de son avidité, qui tournera à mon profit.

M. Gallois avait sans doute d'autres idées, car il s'empressa de mettre à notre bord un équipage de dix-sept matelots. J'assistai en silence à leur embarquement. Quant à Marbre, il alluma un cigare et s'assit sur un cabestan. Il réprima sa colère tant pour conserver sa dignité que pour éviter d'être emmené hors du vaisseau ; on nous y laissa tous, les Français ne se sentant guère disposés à encombrer leur étroit domicile.

* Tous les mots en iiaiiqao eont en français dans le texte de Fenimore Cooper. (Note du traducteur.)

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