‹ Œuvres compl`etes de Fenimore CooperChapitre 256 sur 280 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Vous êtes triompliant, vous l'avez emporté, Ecoutez donc la vuix qui dit la venté.

Lord BïRON, itarino Falien.

Il était quatre heures du soir quand l'Aurore se sépara du Polisson, qui continua sa croisière pendant que nous suivions notre route vers Brest.

— Eh bien , Miles, me dit mon second , il faut nous débarrasser de suite de ce que nous avons à faire! Quand commencerons-nous, au quart de minuit ou au quart de diane?

— De quoi s'agit-il , Moïse ? lui demandai-je.

— De jeter ces Français k la mer. Vous n'avez sans doute pas l'intention de les laisser conduire V Aurore à Brest ?

— Pourquoi pas? nous y allions quand nous les avons rencontrés; et s'ils veulent prendre la peine de nous y mener, tant mieux pour nous.

— Ne vous abusez pas, Miles, j'ai été entre les mains des Français avant de vous connaître; ils ne vous l.Uheront pas tant que le navire et la cargaison payeront les frais de votre détention. Je vous aime plus que tout au monde, excepté ma bonne vieille mère et la petite Kitly, et je vois avec peine que vous courez à votre perle.

— Mais comment reprendre l'Aurore? Nous sommes quatre contre dix-sept.

— La chance n'est pas inégale, reprit Marbre en regardant froidement le groupe bruyant des Français qui jasaient en mangeant leur soupe. Ces gens-là sont pleins de feu et d'ardeur, mais ils ne sont pas très-redoutables dans un combat corps à corps. Voici Nab qui est fort comme un âne; Diogène le coq est un Hercule, et nous ne sommes pas minces tous les deux.

Ces paroles de Marbre n'étaient inspirées par aucune forfanterie, mais elles étaient loin de la vérité ; il y avait parmi les Français quatre hommes non moins robustes que nous, et nous en serions dillicilement venus à bout. Cependant les représentations de Marbre diminuèrent les espérances que j'avais conçues. 11 me parla des révolutionnaires de France, et me conta tant d'histoires de navires saisis et de marchands ruinés, que ma confiance en mon bon droit fut ébranlée. Buonapnrlc était alors à l'apogée de sa puissance consulaire; il allait devenir emjiereur, et il avait commencé cette guerre avec virulence en arrêtant, au mépris du droit des gens, tous les Anglais résidant sur le territoire français. Quoi qu'on puisse dire de la grandeur et du génie de Napoléon, comme militaire et comme homme d'Etat, il n'y a guère d'hommes honnêtes et éclairés qui soient disposés à vanter son respect pour la légalité. Les dispositions de son gouvernement contribuaient donc à augmenter mes alarmes; et, après avoir longuement ronféré ave.: mon second , je me déterminai h employer simultanément la ruse et la force pour reconquérir mon navire.

Le nom de notre chef de prise était Le Gros, qualification qui ne lui convenait guère, car c'était un petit homme jaune et ratatiné; néanmoins, contrairement à Sennit, il avait de la vigilance et de l'activité; il ne quittait jamais le pont; et comme nous étions près de la côte, je pouvais toujours compter sur l'avantage de l'avoir auprès de moi toute la nuit. Craignant de rencontrer un croiseur anglais, il avait constamment les yeux fixés sur l'horizon. Je me levai plusieurs fois durant la nuit dans l'espoir de le trouver endormi, mais je le vis toujours arpenter d'un pas rapide le gaillard d'arrière, armé jusqu'aux dents, et paraissant inaccessible à la fatigue et aux autres faiblesses de la nature humaine. Il était inutile de songer à le prendre en défaut; aussi je cessai de résister au sommeil , et m'endormis vers les trois heures du matin.

Les deux nègres dormirent toute la nuit; Nabuehodonosor surtout profita largement de cette absence de responsabilité qui caractérise l'existence de l'esclave. Les mouvements du navire ne l'inquiétaiint pas plus que ceux de la terre n'inquiètent les êtres qu'elle emporte dans sa révolution périodique. Je fus levé à dix heures, et je réveill.ii Marbre qui ronHait encore. Je sentis une brise, et reconnus aux embardées du navire qu'il était orienté au plus près. Cependant, Marbre passa la tête à la fenêtre de la cabine, d'oii l'on apercevait l'Océan dans toute l'étendue de nos eaux.

— Par Jupiter! s'écria-t-il, on nous donne la chasse! Voilà donc pourquoi les grenouilles ' se remuent tant ce matin. Voilà une frégate, ou je ne m'appelle pas Oloff Marbre.

En effet, à deux lieues à larrière, s'avançait une frégate dont les mâts étaient si complètement couverts de toUes, qu'elle ressemblait à

' Terme de mépris par lequel on d.'signe en anglais les Français : soit parca qu'ils mangent des grenouilles, soil paico qu'ils en ont l'agilité. (Note du trad.j

LUCIE HARDINGE.

un grand nuage pyramidal. Nous courûmes sur le pont; le vent était au nord-est, on apercevait la terre à trois lieues, et M. I-e Gros gouvernait vers un groupe d'îles placées par notre bossoir du côté du vent. Les Français étaient en proie à de vives alarmes, et semblaient avoir devant les yeux l'image des pontons anglais avec toutes leurs horreurs bien connues. M. Le Gros vociférait et donnait vingt ordres par minute, tandis que ses autres hommes faisaient à eux seuls plus de bruit que mille Américains. Je fus d'abord tenté de me mêler des manœuvres, et de mettre Wabuchodouosor à la barre pour éviter le déshonneur d'être atteint par la frégate. Mais cette seconde reprise m'offrait quelques chances de salut, et je laissai les choses suivre leur cours.

Au bout d'une heure, l'Aurore diminua de voiles, cargua les basses voiles et les perroquets , afin de ne pas donner contre des rochers qui se montraient à un demi -mille à l'avant. Des pêcheurs, qui nous avaient vus de la côte, s'approchèrent de nous dans une grande embarcation, et M. Le Gros les interrogea sur la possibilité de passer entre les écucils. Il parut très-inquiet en apprenant que cela dépendait de la quantité d'eau qu'il y avait dans l'un des canaux qui séparaient les groupes de rochers. Le bruit et la confusion augmentèrent. Cependant la frégate arrivait sur nous; encore une demi-heure, et elle allait être à portée de canon. 11 y a quelque chose d'enivrant dans une chasse. J'éprouvais un vif désir d'échapper aux Anglais , tout en croyant les Français moins disposés qu'eux à me rendre justice. Voyant qu'il n'y avait pas de temps à perdre, je proposai à M. Le Gros de descendre avec lui dans le bateau-pêcheur pour sonder le chenal : celle opération ne demandait qu'un quart d'heure.

L'ordre à bord d'un navire est impo.^sihle sans le silence , le sanprfroid et la subordination. Un marin brouillon est toujours un mauvais marin. Le calme est indispensable en mer, et les bons officiers ne font de bruit que dans les cas d'extrême néce-.sité, pour dominer le tumulte des éléments. A celte époque, cet important axiome n'était pas compris par les vaisseaux de ligne français , et encore moins par les corsaires.

Ma proposition fut adoptée avec acclamation , et, sans attendre les ordres de leur chef, les matelots du corsaire se précipitèrent dans le bateau; M. Le Gros fut emporté dans le torrent; et quand les pêcheurs démarrèrent, il ne restait plus à bord que trois Français; tous les autres étaient descendus entraînés par leur désir de se rendre utiles, qu'activait peut-être la hideuse perspective des pontons anglais.

— Vous aurez la complaisance, monsieur Wallingford , me cria M. Le Gros, d'éventer le humer et d'entrer dans le chenal quand nous agiterons nos chapeaux.

— Oui, oui, répondis-je en français, laissez-moi le soin d'éventer les huniers, et de faire la nique à l'Anglais.

— Bon ! Vive ta France ! crièrent tous les hommes de l'embarcation. J'ignore quelles étaient leurs idées; mais s'ils comptaient retourner à bord de l'Aurore, c'est qu'ils ne connaissaient pas ceux qu'ils avaient laissés maîtres du navire. Les trois Français qui restaient ne nous inquiétaient guère, nous étions même satisfaits de les avoir pour nous assister dans les manœuvres.

Le bâtiment avait ses trois huniers, son baume et son foc, au moment 011 IM. Le Gros l'abandonna si singulièrement à ma direction ; la grande vergue était carrée. jMnn premier soin fut d'éventer le grand hunier et de prendre de l'air , puis je me dirigeai vers les roches, déterminé à en approcher le plus possible pour ôter aux Anglais l'envie de me suivre ; j'aurais pu perdre le navire, mais j'aimai mieux l'exposer que de tomber entre les mains des Anglais après l'affaire du RapiJe.

Dès que je fus délivré de la crainte de voir approcher la frégate à portée de canon, je m'inquiétai peu de SI. Le Gros. Les corsaires avaient d'abord supposé que je servirais leur projet en pénétrant dans le chenal ; mais quand ils me virent rester sous le vent de ce passage, la vérité commença à luire dans les brouillards de leur cerveau. Ils s'étaient assurés par des sondages qu'il y avait assez d'eau entre les rochers, et me faisaient des signaux en agitant leurs casquettes et leurs chapeaux cirés; mais, insensible à leurappel, l'Aurore, au lieu de pénétrer dans la passe , côtoya le groupe d'îles ayant le vent droit par le travers. Quant à la frégate anglaise, elle serrait le vent et se préparait à continuer sa poursuite.

Aussitôt que M. Le Gros se fut aperçu du tour que je lui jouais , il s'élança sur mes traces à la voile et à la rame. Alors je laissai tomber la voile de misaine , je bordai à joindre et hissai le i;rand perroquet; non pas que j'eusse peur du bateau-pêcheur, mais afin d'éviter l'efTusion du sang. Dans leur précipitation, les Français avaient eu l'imprudence de laisser à bord six ou huit fusils et plusieurs boîtes de cartouches; j'avais mes pistolets à deux coups chargés jusqu'à la gueule, et il m'était facile de tenir les corsaires en respect.

M. Le Gros semblait ne pas s'inquiéter de mes moyens de défense , car il me poursuivait avec ardeur. Néanmoins V Aurore le laissait à l'arrière et filait environ six nœuds; mais comme la frégate en filait huit, il était probable qu'elle nous rejoind-ait si elle n'était arrêtée par les bas-fonds et les difficultés de la navigation.

Lorsque j'étais allé à Bordeaux l'année précédente, j'avais acheté une carte de la côte de France avec un texte explicatif. Ce texte représen-

tait les îles dont nous étions si près comme séparées les unes des autres par d'étroits canaux , dans lesquels il y avait des rochers coulé;. Aimant mieux faire naufrage que de voir l' Aurore prise par les Anglais ou les Français , je résolus de tenter cette pé.illeuse navigation.

Cependant M. Le Gros jugea impossible de nous rejoindre en se tenant dans no3 eaux , il coupa entre des îlots que nous étions obligés de doubler et se trouva en avant de nous ; mais, au lieu d'essayer de nous aborder , il entra dans une passe excessivement étroite en nous invitant par gestes à le suivre. Je donnai ordre de lofer et j'entrai hardiment dans l'étroit chenal où les corsaires me précédaient. Il pouvait avoir trente brasses de largeur de notre côté et allait en se rétrécissant ; la marée y formait un courant tellement rapide que le navire , entraîné par les Dots, eût été fendu depuis la quille jusqu'aux allonges de revers si nous avions rencontré un rocher coulé. Pendant près de cinq minutes nous fûmes emportés avec une effrayante vitesse, et nous nous trouvâmes enfin dans une large baie entre les îles et la côte. A l'extrémité de la dernière île il y avait une batterie de quatre canons, un phare et des cabanes de pêcheurs. On apercevait sur plusieurs éminences de la côte d'autres batteries peu considérables qui dominaient une espèce de promontoire large d'une lieue.

M. Le Gros nous attendait au sortir du chenal; il avait eu la précaution de nous choisir un mouillage à portée de la batterie de l'île , mais je ne me souciais pas de m'y placer. Lorsque je passai devant lui, tous les corsaires me crièrent de diminuer de voiles et de jeter l'ancre. Je répondis que j'allais continuer ma route, pour virer un peu plus loin ; et ils me réitérèrent l'invitation de m'arrêter, en répétant à plusieurs reprises : N'importe ! n'importe! — En effet, on pouvait mouiller indifféremment dans tous les cLdroits à une demi-lieue à la ronde.

La frégate continuait sa poursuite et l'on apercevait ses voiles derrière les rochers de l'ile. Elle doubla la pointe pour entrer dans la baie oii nous nous trouvions, mais le feu de la batterie l'obligea de gagner le large. Toutelois sa présence nous rendit un grand service , car au moment oîi elle parut les canonniers avaient établi des communications avec M. Le Gros et se préparaient sans doute à nous envoyer un boulet. Nous profitâmes de cet incident pour nous éloigner le long de la côte ; et nous étions déjà à un mille du bateau-pêcheur lorsque M. Le Gros leva son ancre de toute et commença à nous poursuivre. Mais, comme l'Aurore était fine voilière et favorisée par la brise et la marée montante, je ne craignais ni M. Le Gros ni son bàteau-pêchcur. La frégate me donnait plus d'inquiétude. C'était, comme je l'ai su plus tard, un vaisseau de construction française appelé la Fortunée, et son capitaine s'était rendu fameux par ses courses hardies le long des côtes de France. C'était la troisième fois que, sous le feu des batteries, il s'aventurait dans cette rade, dont il connaissait les tours et les détours. Aussitôt qu'il vit sa frégate hors de la portée du canon de l'île , il fit carguer ses voiles et porta cinq courtes bordées près du continent.

Je compris que nous ne pourrions échapper à la frégate si nous restions dans le détroit, entre la côte et les îlots. A la vérité, nous pouvions arriver avant elle à l'extrémité occidentale; mais il fallait renoncer à toute chance de salut dès que nous aurions repris la pleine mer. Dans cet embarras Marbre me donna une heureuse idée , que j'eus seulement le mérite de mettre à exécution.

— Passons devant la batterie de l'île , me dit-il , les Anglais n'oseront s'en approcher, et les Français ne tireront pas sur nous, parce qu'ils s'imagnieront que nous échappons à un ennemi commun.

Je fus frappé de l'excellence de cet expédient, et je me dirigeai en conséquence vers le goulet par lequel on entrait dans la rade. Je hissai le pavillon tricolore par-dessus l'étendard britannique, de manière à faire croire que nous étions une prise anglaise; afin de rendre l'illusion plus complète , je carguai les basses voiles et laissai tomber les drisses du perroquet comme si j'eusse été disposé à jeter l'ancre. M. Le Gros s'imagina que j'allais en eiïet mouiller sous la batterie et que j'avais arboré les deux pavillons pour défier les Anglais. Aussi l'équipage du bateau-pêcheur qui était à un quart de mille de nous fit retentir l'air de ses acclamations. Je tenais les yeux fixés sur la batterie : elle était construite pour commander la rade et non pour défendre le goulet, dans lequel aucun ennemi n'aurait osé s'aventurer; deux gros canons gardaient l'entrée, mais ils étaient dans un ouvrage détaché oii l'on ne plaçait des hommes que dans les circonstances exceptionnelles.

En dehors du goulet était mouillé un petit brick, qui nous salua de cris de Vive la France ! Je respirai avec délices, et je sentis mon cœur soulagé d'un poids énorme lorsque le navire fut hors de la portée du dernier canon. Les soldats de garde nous faisaient des signes pour nous indiquer que nous allions trop loin; mais, loin de diminuer de voiles , je fis border les amures de la grande voile et de la voile de misaine, et je déployai les perroquets. Ces manœuvres dévoilèrent mes intentions, et le tumulte qu'elles excitèrent sur le rivage parvint jusqu'à nous. On fit des préparatifs pour conduire à la côte une pièce d'artillerie légère et une vingtaine de canonniers coururent vers la batterie détachée; mais déjà nous étions en mer et nous avions arboré, en signe de triomphe, le pavillon américain.

LUCIE HARDINGE.

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