CHAPITRE XVIII
Nous nous sommes vus , monsieur.
— En mer, je crois.
— Oui , monsieur.
— Vous vous êtes bien conduit sur l'cfu.
— Et vous sur terre.
Antoine et Cléopilre.
Le lecteur comprend sans doute que j'ofTre à ses regards un panorama mobile. Aussitôt que l'Aurore fut à un mille et demi des (régates anglaises, je fis mettre le vent sur les huniers, car j'avais un désir insurmontable d'être spectateur du combat. Ce sentiment était partagé par mes trois compagnons, et il eût été impossible de décider Nabuchodonosor ou Diogène à mettre la main à un cordage. Peut-être y avait-il de la folie à ne pas s'éloigner aussi vite que possible; mais à deux milles de distance , nous courions réellement peu de danger. Les Anglais ne semblaient pas disposés à abandonner la partie, et les vaisseaux de la Grande Nation ne se rendraient pas sans une vigoureuse résistance. Nous avions donc le temps de nous retirer les braies nettes.
LUCIE HARDINGEJ
D'ailleurs, en mettant de côté ces considérations, la curiosité et l'intérêt nous clouaient à notre place.
Le premier coup de canon fut tiré par la Dhirée sur le Prince-Noir, et il porta sans doute , car sir llotliam Wurd s'écarta immédiatement. ia Désirée tira successivement tous les coups de sa bordcc , et , quoique le. Prince-Noir eût souflfcrt considérablcmejit, surtout dans les mâts, il soutint le feu sans n'iioudrc; puis toute sa bordée partit à la fois avec un efïrojalile retentissement.
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Le nom de notre chef de prise était Le Gros, qualification qui ne lui convenait guère.
Le Rapide ouvrit son feu sur la Désirée, et les détonations que j'entendis à l'arrière m'apprirent que le Cerf prenait part au combat. Les quatre vaisseaux, qui couraient presque parallèlement, ralinijuèrent leurs huniers et s'arrêtèrent un moment pour attendre que la fumée se fût dissipée. — Quand ce rideau de nuages cessa de les dérober à nos yeux, les frégates françaises avaient leurs voiles déchirées, leurs vergues désemparées et la hune d'artimon du Cerf avait été abattue. Le Prince - Noir, orienté au plus près, lofait par le travers des eaux de ses adversaires, suivi de près par le llapide. Au moment où le Prince-iVûî'r virait de bord pour prendre le vent, son mât de grand perroquet tomba entraînant avec lui la vergue et la voile. C'était une preuve que les coups de M. Menncval n'avaient pas été sans résultat.
Après cette première escarmouche, nous vîmes les Français travailler avec activité, mais sans ordre, à enlever les débris, à bosser les agrès et à réparer les avaries. L'équipage du Cerf, après des efforts désespérés et passablement bien dirigés, parvint à se débarrasser de sa hune, qui se balançait près de sa hanche de dessous le vent. Dix minutes plus tard, les frégates françaises mirent la barre au vent et gagnèrent au nord vent arrière. Le Prince- Noir arriva également; mais , au lieu de faire son abatée vent arrière , il lofa à propos , traversa les eaux de l'ennemi et envoya une bordée dans les lenêtrcs de la cabine du Cerf pendant que le Rapide canonnait la Désirée. La fumée nous cacha de nouveau les combattants ; et pendant un quart d'heure les détonations se succédèrent avec rapidité , puis elles devinrent moins fréquentes. Plusieurs boulets tombèrent de notre côté, il y en eut même deux qui passèrent entre nos mâts, mais telle était notre animation, que nous restâmes immobiles pendant une heure entière; elle me parut un siècle , tant j'avais hâte de connaître le résultat. J'avais pris part à plusieurs combats, mais celui-ci, dont j'étais simple spectateur , me semblait d'une longueur interminable. Cependant le feu cessa après s'être graduellement ralenti. La fumée, qui roulait sur les eaux, se dispersa lentement et nous permit de conteiuclei: de nouveau le champ de bataille.
Le vaisseau qui se montra le premier fut notre ancienne connaissance le Rapide, il avait perdu ses trois huniers ; le premier était brisé au-dessous des barres traversières , les deux autres étaient rasés près du chouquet. Sa grande vergue avait perdu un bras, et ses agrès inférieurs, ainsi que ses flancs, él.iient couverts de débris. Il navin-uait avec sa voile de misaine , sa voile d'artimon , sa voile d'étai de misaine et son baume : c'était àpeu près toutes les voilesqui lui restaient.
Nous avions à peine eu le temps d'examiner le Rapide, lorsque parut la coque sombre du Cerf. Ce vaisseau avait été rudement traité : il n'avait plus que son mât de misaine. Autour de lui, la mer était jonchée de débris ; et trois canots recueillaient les hommes qui nageaient sur les espars. Il était à une encablure du Rapide, et semblait vouloir s'en éloigner davantage ; car , dès qu'il eut hissé ses canots, il déploya sa misaine , et porta au large, vent arrière, après avoir placé le pavillon tricolore au tronçon de ses mâts. La Désirée imita les mouvements du Cerf ; elle avait un peu moins souffert : son mât d'artimon était rasé près du pont, mais le grand mât et le mât de misaine étaient entiers. Par malheur pour elle, sa vergue d'artimon avait consenti au milieu , les deux bouts intérieurs touchaient le gaillard d'avant, tandis que les bras de vergue étaient soutenus en l'air par les balancines. Ce vaisseau marchait avec sa grande voile et sa voile d'étai de misaine.
Le Prince- Noir avait tous ses mâts excepté ceux de perroquets. Les débris étaient déjà enlevés, les vergues des hunes étaient sur le ton , et l'équipage garnissait les mâts, les agrès et les hunes. 11 en était de même à bord du Rapide. Ainsi nous était expliquée la fin du combat. Les deux frégates anglaises avaient employé leurs matelots pour assujettir leurs mâts, tandis que les Français, en courant vent arrière, n'étaient pas en position d'envoyer une bordée avec succès. Les frégates, à cette époque, emijloyaient rarement leurs canons de chasse, à cause de l'élancement de l'étrave.
Quoique les Français réjiarassent leurs avaries avec confusion , je remarquai, à bord du Cerf, un groupe d'hommes qui travaillaient avec
Comment i'.lurore, sous les ordres de Miles, échappa .'«iix Anglais et aux fraudais.
autant de vigueur que de méthode et de sang-froid. Cet aspect me prouva que le système vicieux adopté dans la marine française neutralisait d'excellentes qualités. La France a dû ses défaites U la loquacité naturelle de ses habitants, augmentée , .sous le règne des citoyens, par l'exagération politique. Les Anglais, au contraire, ont dû leiir succès sur mer à leur taciturnité naturelle, corroborée par la discipline sociale de cette nation , à laquelle on pourrait reprocher un excès de régularité '.
' Cette appréciation serait peut-ftre aussi exacte si l'on en changeait les ter- , mes. Co quo Fonimore Cooper appelle loquacUi n'est que l'expansion d'un esprit
LUCIE HARDINGE.
Prévoyant que l'orage allait passer sous le vent , nous ne quittâmes pas notre place. Le Rapide se précipita sur les traces de l'ennemi et envoya plusieurs bordées à bâbord et à tribord du Cerf. Le Prince- Noir se tint d'abord au lof, puis il arriva, vent arrière, avec une vitesse presque double du Rapide désemparé de ses huniers; mécontent de la manière dont on traitait son compagnon, M. Mcnneval mit la barre à bâbord, vint au vent, et lâcha au Prince-Noir une bordée qui abattit le grand mât et la hune d'artimon. Dans celte circonstance critique , le vaisseau anglais continua sa roule, ayant le cap vers l'ennemi ; il n'essaya de lofer qu'à dcui cents vergues de la Désirée. Alors il vint lentement au veot , aidé dans sa manœuvre par la position de la hune d'artimon, que la chute du grand mât avait entraînée à l'arrière. Le Cerf, voyant que le combat allait recommencer sur un point fixe , se rapprocha de la Défirée, et les quatre frégates reprirent avec ardeur leur œuvre de destruction.
11 ne serait pas facile de rapporter tous les incidents de ce second engagement, qui dura plus de deux heures; aucun des quatre vaisseaux ne manqua à son devoir , mais ce fut le Prince-Noir dont j'admirai le plus le noble maintien. 11 était obligé de faire feu à travers les débris de ses mâts; cependant il eut l'avantage dans la canonnade; mais, encombré de toutes parts, il fut enfin laissé en arrière par la Désirée. Alors il vira pour enlever les débris qui embarrassaient ses manœuvres; en même temps le vaisseau que commandait M. Jlenneval changea sa basse voile de misaine cl sa voile de brigantine qui étaient hachées en lambeaux.
Le Rapide et le Cerf n'étaient pas restés oisifs; la frégate française s'était conduite admirablement; puis, après un combat à chances presque égales, elle avait suivi ta Désirée.
Maintenant qu'il s'agissait de réparer des avaries, nous pûmes voir la supériorité réelle des Anglais sur les Français* : tout homme est capable de mettre le feu à un canon , mais il faut un marin expérimenté pour remplacer ou enlever des agrès endommagés Depuis le commencement de cette aflaire, nous avions tous été frappés de l'ordre qui régnait à bord duPnnce-Â'oiret daRapide, surtout en le comparant au défaut d'ensemble des manœuvres françaises. Le Prince- Noir eut réparé ses avaries
en une demi-heure ; le Rapide mit plus de lenteur dans ses opérations , toutefois il les eut terminées avant que les frégates françaises fussent tirées d'embarras.
Sitôt que les Anglais furent en état de combattre , ils se jetèrent rapidement sur l'ennemi. M. Menneval fit porter à propos , s'écarta en dépendant, et ouvrit son feu sans retard quand ils furent à un demimille de distance. Cette précipitation lui réussit; les mâts inférieurs du Prince-Noir furent endommagés avant qu'il eût eu le temps de placer ses nouvelles hunes, et bientôt il ne lui resta que trois tronçons dont le plus haut s'élevait de vingt pieds au-dessus du pont ; il se trouvait alors dans l'impossibilité de marcher autrement qu'à la déardent, actif, spontané; la tacilurnitê des Anglais est simplement la torpeur d'une intelligence dominée par l'influence de son enveloppe physique et d'une alimentation trop substantielle. Cette obtuse passivité des Anglais, le peuple le moins spirituel de l'univers, les rend précisément propres aux manœuvres nautiques; ils consentent sans regret à se mettre au service d'une lourde machine; ils s'assimilent volontiers aux agrès; ils s'identilienl par leur nature même avec des agents purement matériels, tandis que l'impétuosité française est mal à l'aise dans l'étroit espace d'un vaisseau. (Note du traducteur.)
' Cette supériorité sur laquelle l'auteur insiste tant pouvait être réelle en >S03; mais, à coup sûr, de l'avis de tous les hommes compétents, la marine n-ançaise lutterait avec avantage aujourd'hui contre celle de la Srande-Breta^ne. (Note du traducteur.)
la frégate française le Cerf désemparée dans le combat livré à deux vaisseaux anglais.
rive , avant qu'on eût coupé les débris. La Désirée profita de ce désastre pour s'éloigner, laissant sa conserve engagée avec le Rapide; M. Menneval ne manquait pas de courage, mais les Français étaient tellement accoutumés à des échecs sur mer, qu'il ne jugea pas h propos de disputer plus longtemps la victoire. Le Cer/" soutint seul la lutte jusqu'à ce que le Prince-Noir , après avoir jeté à la mer les fragments mutilés de sa mâture et de ses agrès, lui envoyât une bordée par la hanche de bâbord ; en même temps , le Rapide le canoiinait à tribord et le contraignait à se rendre. La Désirée poursuivit tranquillement sa route , mais elle fut surprise , le lendemain matin , par un vaisseau anglais à deux ponts , et amena pavillon sans résistance.
Le lecteur peut être tenté de connaître quels sentiments nous éprouvâmes à bord de l'Aurore, entre les premiers et le» derniers coups de canon ; nous regardâmes tout le combat avec une parfaite indifférence. J'avais eu certainement dès l'enfance une certaine sympathie pour les Anglais, mais la réflexion avait modifié mes idées, sans toutefois me
faire partager les théories politiques de la France.
Quant à Marbre, quoique ennemi de l'Angleterre depuis la révolution, il avait conservé les préjugés vulgaires contre les Français , et je dois avouer qu'il avait un plaisir cruel à voir les combattants s'entre-détruire. Si nous avions été assez près pour voiries tortures causées par les horribles blessures d'un combat naval, nul doute qu'il eût été ému ; mais , à la distance oii nous étions, il assista à l'action sans sourciller.
— Je n'ai qu'un seul désir, me dit-il dans le plus fort de l'affaire, c'est que M. Gallois et son maudit lougre soient de la partie. Je voudrais voir te Polisson et la corvette s'arracher les yeui comme deux harengères qui ont épuisé leur vocabulaire d'injures.
L'attitude de Nabuchodoiiosor et de Diogène était celle que devaient avoir les empereurs romains quand ils regardaient les luttes acharnées des gladiateurs dans l'Arène. Les Nègres criaient bravo et secouaient la tète avec des transports de joie quand une demi-douzaine de canons partaient ensemble.
Un dialogue entre les deux enfants de l'Afrique expliquera mieux leur pensée.
— Comment trouvez-vous cela? demanda Diogène avec un sourire qui découvrit trente-deux dents d'ivoire.
— Us vont bien , répondit Nabuchodonosor ; voyez comme te Rapide a du cœur à l'ouvrage !
— Us devraient bien se rapprocher , Nab , il y a des coups qui ne portent point.
— C'est toujours ainsi dans une bataille , cuisinier.
— Bon ! voilà John Bull qui reçoit un boulet.
— Je crois qu'il ne songe pas à presser des hommes en ce moment.
— Maintenant, c'est au tour de Jean-Crapaud >. Quel tapage! on entend craquer les fenêtres de la cabine.
— Que nous importe ! Nab , qu'ils se mangent les uns les autres , cela ne nous fait pas de mal.
Là-dessus les deux spectateurs partirent d'un bruyant éclat de rire, battirent des mains et se balancèrent avec vivacité. Quand les mâts du Prince-Noir tombèrent, Diogène fut tellement enchanté qu'il se mit à danser, et Nabuchodonosor le regarda faire avec une espèce de sympathie encourageante. 11 est hors de doute que l'homme a en lui beaucoup de la bête féroce et qu'on peut l'amener à trouver du plaisir dans la contemplation de scènes de carnage. Quand on exécute un criminel, il y a toujours des milliers d'individus, des deux sexes et de tous les âges , qui s'assemblent pour être témoins de l'agonie de leurs semblables; et, quoique ces curieux aient souvent des accès d'hu-
' Terme de méf ris par lequel on désigne le» Français,
LUCIE HARDINGE;
miinitc pendant le cours du supplice , ils ne déloument les yeui quaprès avoir vu jusqu'à la fin tout ce qu'il a de terrible et de révoltant.
li faut ajouter un mot relativement à notre ami, M. Gallois. A l'instant oii les mâts du Prince-Noir étaient brisés, je vis le Polisson au vent , toutes voiles dehors et cinglant vers la côte. La corvette lui donnait encore la chasse et lui envoyait de temps en temps des boulets; la distance était si grande que nous apercevions la fumée sans entendre les explosions. Les deux bâtiments finirent par disparaître au sud-ouest. J'ai su plus tard que le lougre s'était échappé, grâce à la précipitation du vaisseau anglais, qui, en abordant, avait rompu son mât de grand perroquet. Cet accident permit à M. Gallois de s'éloigner, et il dut rejoindre sans obstacles M. Le Gros.