CHAPITRE XIX
L'Océan était calme, et nos yeux sur les eaux Découvrirent au loin deux rapides vaisseaux , L'un venant de Corinthe, et l'autre d'Épidaure. lis t'offrirent à nous au lever de l'aurore... Mais cessons co récit qui cause mon tourment : Devinez-en !a fin par le commencement.
La comédie des Erreurs.
Le temps d'agir était venu pour l'Aurore. De tous les vaisseaux placés sous le vent , celui que nous avions sujet de redouter , le Rapide , était le plus en élat de nous suivre. A la vérité nous pouvions l'emporter sur lui par la vitesse de notre marche; mais l'équipage d'un vaisseau de guerre pouvait rétablir l'équilibre et même faire pencher la balance en sa faveur. J'appelai mou second, et nous entrâmes en consultation.
— Il n'est pas bon pour nous de rester ici, dis-je à Moïse; les Anglais sont vainqueurs, et les officiers du Rapide, nous ayant reconnus, vont sans doute se mettre à nos trousses.
— Je crois plutôt. Miles, que la frégate va être forcée de suspendre sa marche pendant quelques heures. Quoi qu'il en soit , comme elle a notre équipage à bord, nous ferions bien de tâcher d'en reprendre une partie. Si j'avais le moindre bateau, je me mettrais dedans avec un drapeau de parlementaire, et j'entamerais les négociations.
— Il est plus sage de rester où vous êtes , répondis-je en riant. Il faudra an moins quatre heures au Rapide pour rétablir un peu d'ordre dans sa voilure, et nous avons le temps de nous éclipser. Par saint Georges , voici un boulet qui nous arrive !
Eu effet le Rapide avait ses bossoirs dirigés de notre côté, et un boulet bondissant de vague en vague tomba à cent vergues de distance de l'Aurore.
— Holà, s'écria Marbre, qui avait braqué sa lunette sur les frégates, le diable s'en mêle; voici un canot qui arrive de ce côté et un autre canot qui le poursuit. C'est au premier d'entre eiu que le coup a été destiné.
J'examinai à mon tour, etje vis au vent de la frégate une frêle embarcation montée par sept hommes. L'un gouvernait, les autres ramaient, et tous déployaient une énergique activité. C'étaient quelques-uns de nos matelots, guidés par le second lieutenant; ils avaient profilé du tumulte pour s'enfuir, et le cutter qu'on avait envoyé à leur poursuite dépendait de la prise française.
— Ce sont nos gens. Miles, me dit Marbre. Eventons nos voiles et allons à leur rencontre.
Ce projet ne pouvait être exécuté sans nous mettre à portée des canons anglais; mais comme les deux embarcations étaient sur une ligne parallèle, la frégate ne pouvait faire feu sans courir le risque d'atteindre ses propres matelots. INous éventâmes donc le grand hunier, et quoiqu'il n'y eût que trois hommes aux bras de la grande vergue , nous brassâmes quarré avec une force de géant. Le sentiment, l'intérêt, le soin de notre salut, tout contribuait à nous donner des forces. jN'ous étions en trop petit nombre pour résister à toutes les chances du voyage , tandis qu'avec sept hommes de plus il nous était facile de conduire le navire à Hambourg. JN'abuchodonosor se mit k la barre. Le cuisinier se plaça sur le gaillard d'avant et je m'occupai avec Marbre de réunir des cordes pour les jeter aux fugitifs aussitôt qu'ils seraient à proximité. Cependant le cutlcr. qui avait dix rames et un étpiipage complet, gagnait rapidement sur le canot. Nous agitâmes nos chapeaux pour encourager les nôtres ; mais ils répondirent à peine à nos signaux , tant ils étaient occupés à ramer ou a pomper l'eau. Marbre, avec le secours de Diogènc, hissa le grand perroquet volant; l'eau écuma sous nos bossoirs , et bientôt le canot fut si près de nous, qu'il devint indispensable de pincer le vent. Nous boulinâmcs les voiles avec le cap à l'ouest, sans toucher à une seule vergue. Toutefois nous avions lofé assez pour masquer toutes les voiles carrées, et l'air du navire était assez amorti pour pcnuetlre aux fuyards de nous atteindre.
En cet instant , l'officier du cutter tira un coup de feu qui cassa le bras de l'un des rameurs; il changea aussitôt de place avec mon second lieutenant, qui saisit l'aviron et se mita l'œuvre avec ardeur. Trois nouveaux coups de fusil furent tirés sans résultat. Nos gens étaient alors à cent cinquante vergues de nous, et les Anglais à vingt vergues plus loin.
— Courage! criai -je à mon second lieutenant après avoir dit à Marbre de prendre une corde.
Les fugitifs me répondirent par des acclamations. Marbre me jeta une corde des chaînes d'artimon. Nos matelots purent la saisir; et d'un signe j'ordonnai à Nabuchodonosor de déborder. Bientôt le bruit des poulies des cargues-points m'annonça que Diogène amarrait la grande voile. Moïse et moi, nous chargeâmes de l'écoute , et soumise à l'impulsion d'une large pièce de toile, l'Aurore entraîna rapidement le canot à sa remorque. En sautant sur le couronnement, je vis mes gens debout, criant en signe de triomphe et agitant leurs bonnets. A cent pieds derrière eux, marchait le cutter, dont l'officier animait l'équipage tout en chargeant son fusil. Le succès nous paraissait certain, lorsque la corde de touée se détacha du banc du canot. Les Américains n'eurent pas le temps de reprendre leurs rames avant d'être accostés. Une forte lame nous emporta loin d'eux. Le fruit de mes efforts fut perdu, et après avoir été sur le point de recouvrer la meilleure partie de mou équipage, je me retrouvai sur l'Océan avec trois hommes pour conduire l'Aurore!
Connaissant trop bien son devoir pour renoncer à s'emparer de nous s'il était possible , le lieutenant anglais s'élança dans nos eam après avoir enlevé toutes les rames aux vaincus. Je le laissai approcher , car je désirais lui parler ; il me coucha en joue en m'ordonnant de mettre en panne. Je sautai sur la poupe , ayant le corps couvert jusqu'aux épaules, et le visant avec un des fusils français, je le priai de gagner au large.
— Qu'avez-vous fait d'un équipage de prise qu'on avait mis à votre bord? demanda le lieutenant.
— Je l'ai mis en mer, répondis-je. Nous avons eu assez d'équipages de prise , et nous n'en voulons pas davantage.
— Mettez en panne, monsieur, sous peine d'être traité comme pirate.
— Oui, oui, cria Marbre incapable de se contenir, mais il faudrait d'abord nous attraper. Je voudrais que les Français vous eussent coupé le sifttet.
Ces paroles n'étaient ni convenables ni politiques. J'ordonnai à mon second de garder le silence, et je demandai avec intérêt les noms des combattants et les perles des différents vaisseaux. Mais l'officier anglais était trop échauffé pour entamer une conversation aussi calme; toutefois, il n'osa pas tirer, il voyait que nous étions armés; et jugeant sans doute impossible de nous aborder, il retourna à l'embarcation capturée.
Le résultat de ces derniers événements causa un vif désappointement à bord de l'Aurore. iMarbre épancha sa bile en jurons réitérés. Quant à moi, je conservai le sang-froid qui m'était nécessaire pour me dérober à mes ennemis. Je me dirigeai vers le nord-ouest en ayant soin de ne pas m'avcnturer sous les batteries des vaisseaux de guerre. Je me plaçai moi-même au gouvernail pendant une heure. Du temps oii je faisais mes premiers voyages sur l'Hudson , je m'étais imaginé que les capitaines prenaient la barre par plaisir autant que par devoir; mais l'expérience m'avait appris que de tous les travaux nautiques , le maniement du gouvernail est celui qu'on envie le moins, après la périlleuse fonction d'arranger le foc par un gros temps.
Afin d'éviter les croiseurs, je résolus d'entrer dans le canal Saint- Georges, où nous pouvions rencontrer quelques navires américains en charge pour Liverpool. Le vent se maintint favorable pendant plusieurs jours, et nous arrivâmes sans rencontrer personne à deux lieues des îles Silly. Là, un bateau pilote nous accosta au lever du soleil. Le vent venait du nord-est, et l'on apercevait au loin, du côté du vent, un vaisseau qui avait l'aspect d'un brick de guerre.
Les pilotes furent frappés de notre direction et de la faiblesse de notre équipage. 11 était rare, à cette époque, que des bâtiments américains, chargés à couler bas, passassent si près de l'Angleterre, venant du sud-est et gouvernant au nord-ouest. Le chef des pilotes m'exprima sa surprise dès que je lui eus dit que je ne voulais entrer dans aucun des ports voisins.
— J'ai besoin d'hommes , ajoutai-je , et je voudrais en trouver trois ou quatre qui seraient bien payés et reviendraient à mes frais.
— Oui, répondit le pilote, je vois que vous avez peu de monde pour conduire un si gros navire. Puis-jc vous en demander la raison?
— Vous savez comment agissent vos croiseurs en temps de guerre : une frégate anglaise m'a cjcîlevé tous mes matelots , à l'exception de ceux que vous voyez.
— Les officiers de Sa Majesté ne font guère de rafles aussi complèlcs, répliqua le pilote d'un ton d'incrédulité. Quand ils jugent à propos d'enlever tous les hommes d'un bâtiment , il est d'usage qu'ils les remplacent.
— Oui, la loi l'exige peut-être quand il s'agit de navires anglais J
LUCIE HARDINGE.
mais on traite difl'crerament les Américains. En tout cas, je ser.-'isbien aise de me procurer quelques hommes.
— Où allez-vous, mon maître?
— A Hambourg.
— A Hambourg? mais ce n'est pas le chemin; vous devriez passer par la Manche, et non par la mer d'Irlande.
— Je le sais , mais je n'ai pas voulu m'aventurer dans la Manche avec un si faible équipage.
— Vous auriez trouvé à le renforcer, mon maître, reprit d'un ton sec le chef des pUotes. Quoi qu'il en soit , nous ne voulons pas vous suivre. Ainsi il est inutile de causer davantage. Adieu donc ; comme vous n'avez pas besoin de pilote, nous allons chercher fortune ailleurs.
Là-dessus, l'embarcation s'éloigna. Elle était à une lieue de nous quand nous découvrîmes que les pilotes faisaient des signaux au brick qui avait ses bonnettes dehors. Je me hâtai de faire voile pour éviter le croiseur. En passant, il accosta le bateau-pilote, et, après un court entretien, il se mit à notre poursuite. H était difficile de lui échapper, car il pouvait gagner sur nous un nœud à l'heure. Mais, par bonheur, vers midi le vent tomba , ce qui réduisit la route des vaisseaux à deux ou trois nœuds, et diminua par conséquent la différence de noire marche. Le vent se maintint faible jusqu'au coucher du soleil ; puis il s'éleva une fraîche brise du nord-ouest qui nous porta droit au vent du brick, éloigné de nous d'environ six milles. Kous pûmes alors concevoir l'espoir de lui échapper ; c'était du moins l'avis de Marbre, et en fait de marine, j'avais le plus grand respect pour son opinion.
Vers dix heures, les deux bâtiments couraient la bordée de tribord, gouvernant au sud-ouest, et le brick était à environ une lieue sous le vent de l'Aurore , un peu par l'avant de son travers : c'était la position la plus favorable pour nous. L'horizon du coté du vent, et l'extrême limite de la mer au nord étaient couverts de nuages q'.ii présageaient un vent formidable. Les ténèbres de ce dernier plan pouvaient nous empêcher d'être aperçus, et dès que la nuit nous cacha les contours des voiles du brick j'ordonnai de mettre la barre dessous.
C'était une affaire épineuse de virer avec une aussi faible brise et une aussi forte voilure. Les vergues de l'arrière furent changées vivement ; mais les amures de grande voile et les écoutes nous donnèrent beaucoup d'embarras. Nous brassâmes toutes les vergues de l'arrière au plus près du vent, après avoir carré la vergue de misaine ; puis nous éventâmes toutes les voiles à l'avant avec une irrésistible énergie.
Durant la nuit , l'inquiétude nous empêcha de fermer l'œil : nous aurions été perdus si le brick eût viré en même temps que nous ; et même, en admettant qu'il eût continué sa route, il devait être à une lieue sous notre écoute. Aussi, dès que la lumière dissipa le voile épais qui nous environnait , nous interrogeâmes l'horizon avec anxiété. Il n'y avait aucun navire en vue , quoique le soleil inondât l'Océan de ses rayons éclatants. Le brick avait sans doute poursuivi sa route , et courait au vent dans l'espoir de nous rejoindre.
D'après notre estimation, nous avions le cap vers la côte du pays de Galles. Je résolus de remonter le canal Saint-Georges, avec la certitude de trouver des matelots irlandais si je parvenais à dépasser Liverpool.