CHAPITRE XX
Que ces rivages sont cliarmantsi Sillonnés de rochers et de rades profondes
A ceux qui passent sur les ondes La côte pittoresque offre mille agréments.
Chanson irlandaise.
Nous marchions sans savoir le sort qui nous attendait. Le vent se maintint au nord-ouest jusqu'à ce que nous fussions parvenus à vingt milles de la côte galloise. Puis il sauta au sud, et vint ensuite droit de l'avant. Il devenait nécessaire de jeter l'ancre, et je me proposai de mouiller sur quelques points de la côte d'Irlande pour trouver du secours parmi les enfants de saint Patrick '. A ma vive satisfaction , j'aperçus au large un bateau-pêcheur, auquel je me hâtai de faire dus signaux. Il ne tarda pas à arriver bord à bord, et le premier homme qui nous accosta fut un nommé Térence Mac Scaic. On voyait sur sa physionomie ce singulier mélange de finesse et d'étourderie qui caractérise généralement les paysans irlandais.
— Voilà une belle matinée! me dit-il , quoiqpie le temps fût loin d'être favorable. Voire Honneur désire-t-il du poisson ?
— Merci, je voudrais un mouillage, avec un bon fond, pour m'abriter contre le grain qui nous menace. Indiquez-moi ce que je cherche, et vous pouvez compter que je vous payerai en bonnes guinécs.
— Eh bien ! Votre Honneur, personne n'est plus que moi capable de vous enseigner «ela, et je mettrai tout mon zèle à vous servir. Cepen-
' Saint Pairick, évSque et apôtre d'Irlande, né en 377, mort vers l'an 4G0, e«t le fondateur de l'église d'Armacb, métropolitaine du pays. (Note du traduct.)
dant, vous feriez peut-être mieux de vous en rapporter à Michel Sweney, qui est un véritable marin.
Je hélai Michel, et il sortit de son bateau assez dilBcOement, caries pêcheurs avaient de la peine à écarter leur lourde embarcation de nos porle-haubans d'artimon. Térence ne semblait propre qu'à pêcher le maquereau et la dorade , et le nouveau-venu ne paraissait pas valoir mieux au premier abord. Il avait près de quatre-vingts ans, et ses facultés semblaient anéanties par l'usage immodéré de l'eau-de-vie de grains. Il était imprégné de parfums alcooliques, de même que le corroyeur emporte toujours avec lui l'odeur du tanin. Cependant, il était de sang-froid en ce moment, et me répondit avec assez d'intelligence.
— Vous avez besoin d'un mouillage? me dit-il lorsque je me fus expliqué ; je me charge de vous en trouver un. Quant aux gninées dont vous me parlez , on n'y a pas égard entre amis. Je les prendrai pour vous obliger, si tel est votre désir, et je guiderai votre navire comme s'il n'y avait pas une pièce d'or dans le monde. Voulez-vous mouiller en pleine eau, ou vous placer entre les rochers comme un enfant dans son berceau?
— J'aimerais mieux une rade sûre, dans une position qui pût me garantir du vent.
— Fiez-vous à nous, V^otrc Honneur; éventez votre hunier et portez la bordée à terre ; le vieux Michel et la vieille Irlande auront soin de vous.
Je ne me souciais guère de mettre le cap sur la terre avec un pareil pilote ; mais, comme la bourrasque approchait, il n'y avait pas à hésiter. Les bouffées du vent communiquaient à l'Aurore un tel roulis qu'il était difficile de se tenir debout sur le pont. Je gardai à bord les pêcheurs , dont je remorquai l'embarcation , et , avec leur assistance , j'eus le bonheur d'atteindre un mouillage dont l'eau était suffisamment profonde et qu'une pointe de terre garantissait de la rafale. Aussitôt que nous eûmes jeté l'ancre, Michel et ses compagnons me souhaitèrent bonne chance , reçurent leur salaire et se laissèrent couler dans leur bateau de l'extrémité de notre gui de brigantine. J'essayai vainement de les retenir, mais Michel me promit de me procurer quelques jeunes Irlandais, à la condition que je les conduirais en Amérique après avoir débarqué à Hambourg. De mon côté, je lui garantis une guinée par tête, et je me séparai du vieux pêcheur, qui vraisemblablement pilotait un navire pour la première et la dernière fois.