CHAPITRE XXI
Du Très-Haut la puissance embrasse A la fois le temps et l'espace; Elle prédomine en tous lieux ; Des vents calmant la violence, Elle rétablit le silence Sur l'Océan et dans les cieux.
Humilions-nous devant elle ; A cette puissance éternelle Ne cessons pas de rendre honneur.
Sur les mers eu sur le rivage , Au jour de soleil et d'orage, Courbons-nous devant le Seigneur.
Duo.
J'ignore sur quel point de la côte d'Irlande nous allions aborder. C'était à peu près entre Strangford et la baie de Dundrum. La tempête dura toute la nuit, et loin de diminuer de force, elle avait encore augmenté le lendemain.
L'aurore tanguait d'une manière terrible; souvent, la figure de l'éperon était complètement submergée, et des tonneaux d'eau inondaient le gaillard d'avant, pour s'écouler à l'arrière à la lame suivante.
Nous ne pouvions nous maintenir au-dessus de l'eau qu'en restant sur les bittes de guindaut, ou sur la mèche de l'étai du grand mât. H était évident que les pêcheurs irlandais ne se connaissaient pas eu moniUage, et, que si l'appareil de nos ancres avait pu atteindre le fond, nous aurions été tout aussi bien au milieu du canal que dans notre situation actuelle.
Vers neuf heures du matin , je tins conseil avec Marbre sur les lis«> ses des rabattues. Quoique nous fussions cramponnés à la même écoute de hunier , nous étions obligés de crier pour nous faire entendre. Le vent , qui hurlait dans les agrès , faisait des cordages une espèce de harpe éolienne, tandis que le mugissement des eaux formait comme un accompagnement de basse dans ce terrible concert.
— Dites-donc, Miles, me cria mon second, l'Aurore saute comme une baleine qui a un harpon dans le corps. J'ai peur que l'étrave ne se détache?
— Ce n'est pas ;i craindre, répondis-je ; mais je suis inquiet du câble de l'ancre de tribord. Voyez donc comme il est tendu.
LUCIE HARDINGE.
En effet, nous poumons essayer de le mollir en mettanl la barre
à bâbord?
A peine ces mots ëlaient-ils prononces , que trois lames ënormes soulevèrent les bossoirs de l'Aurore à une prodigieuse hauteur. Je sentis une violente secousse ; mais le torrent d'eau qui couvrit le gaillard d'avant, m'emjiêclia de rien voir. Les bossoirs se relevèrent, s'enfoncèrent une seconde fois, puis le navire i)arut allégé.
— Nous dérivons. Miles, s'écria Marbre, ^l'os deuï câbles se sont brisés comme du fil, et nous courons vers la terre la tète la première.
C'était malheureusement vrai : les cordages s'étaient rompus , et le bâtiment faisait son abatée, en fuyant devant le tcmiis, pareil au cheval emporté qui se débarrasse de sa bride avant de commencer sa course impétueuse. Je cherchai des yeux mes nègres. Le tidcle Waliuchodonosor , marin par instinct plutôt que par raisonnement, s'était déjà élancé au gouvernail. Sur un signe que je lui fis, il mit la barre tout auvent, et nous attendîmes avec anxiété, le résultat de cette manœuvre.
La force du vent faisait pencher l'Aurore de manière à noyer en partie les bras des basses vergues. Avant qu'on eût eu le temps de changer la barre, trois lames furieuses balayèrent nos ponts, emportèrent les cages à poules, et cinq ou six barils d'eau. Puis le navire courut vent arrière , presque parallèlement à la côte. Le vent s'engoullVait si directement dans le canal qu'il n'y aurait pas eu danger immédiat si nous avions pu prendre le large. Mais, après avoir fui devant le temps pendant trois ou quatre heures, nous découvrîmes la terre à l'avant.
Marbre me proposa de déployer le grand hunier pour nous éloigner de la terre. Nous y parvînmes, non sans peine; et ce lambeau de toile suflit pour entraîner l'Aurore avec une vitesse qui , d'après mes Calculs , devait s'élever à onze ou douze nœuds. Nous courûmes ainsi jusqu'au lendemain vers l'océan, chacun de nous se succédant à la roue et remplissant à la fois les devoirs de tmionier et de matelot. En arrivant à l'entrée du canal, nous vîmes passer un bâtiment américain désemparé du grand mât et du mât d'artimon. Une demi-heure plus tard, un brick anglais, qui capéyait droit par notre avant, sombra à nos yeux et s'engloutit comme un marsouin qui plonge dans les abîmes de l'Océan. J'ignore qu'elle fut la cause de ce désastre; mais cinq minutes après l'Aurore passa sur le lieu même sans découvrir la moindre trace du brick ; malgré noire vive attention , nous n'apercùnies pas même un anspect flottant.
A midi précis, notre petit hunier fut enlevé des garccttes, et les secousses qu'il communiqua aux esparres faillirent renverser le mât de misaine. Dix minutes après , notre grand hunier fut déchiré en lanières avec une détonation cfl'royable. Ses lambeaux s'engagèrent dans la liune de misaine, oii ils furent arrêtés par le mât, les trélinguges dos baubans et autres obstacles. Toutes les chevilles de la misaine se détachèrent les unes après les autres. Tous les agrès se rompirent successivement, et en tombant à la mer ils firetjt lourdement tanguer le navire, qui fit chapelle et embarqua une lame épouvantable. Elle balaya le pont, enleva la chaloupe, la cambuse et toutes les galeries placées sous le vent dans l'entre-deux des gaillards. Nabucliodonosor était alors dans la chaloupe , et la dernière fois que je vis le pauvre garçon, il était debout sur l'embarcation, et fut entraîné avec elle sur le sommet d'une vague. Diogène disparut avec la cambuse, fllarbre, qui tenait la barre, se soulnit sur ses jambes tout en ayant de leau jusqu'à la ceinture. Quant à moi, je fus sauvé par les agrès du grand mât, contre lequel je fus jeté. Je ne pus m'empècher d'admirer le sangfroid et la conduite de Marbre dans ce moment terrible. D'abord , il mit la barre dessous et amarra la roue; c'était ce qu'il y avait de mieux à faire dans cette circonstance , et il le fit sous l'influence de cet instinct nautique qui remplace souvent la réflexion dans les plus grands périls; puis il s'élança à l'avant pour jeter une corde aux naufragés; mais aucun d'eux n'était visible. Nous restions sur le pont face à face, au milieu du bouleversement du ciel et des eaux : Marbre me prit la main avec un coup d'œil éloquent qui exprimait la joie de me voii' sauvé et la résolution de me soutenir jusqu'au bout; ses yeux étaient empreints du sentiment qu'un soldat aimerait à lire dans ceux d'un camarade au milieu de la mêlée; cependant ses regards ne me promettaient pas victoire.
La situation du navire eût été meilleure qu'auparavant si nous avions pu nous débarrasser des débris. La partie inférieure du mât de misaine «lait sur le gaillard d'avant, et, violemment secouée par les lames, elle broyait tous les objets environnants. L'état des galeries de l'avant et des bossoirs m'inspirait de justes alarmes. En outre, la chute de la chaloupe, de la cambuse, des barils d'eau et des mâts de rechange avait ébranlé les couples; les charpentes s'étaient fendues, plusieurs voies d'eau s'étaient déclarées, et l'eau entrait rapidement toutes les fois que le plat bord était submergé du côté de dessous le vent. J'abandonnai mes sucres et mes cafés, renonçant à l'espoir de sauver le bâtiment.
Marbre et moi, nous étions accoutumés à lutter contre la mauvaise fortune. Si mon second s'était trouvé sur une planche au milieu de l'Atlantique, je crois qu'il aurait coupé un morceau de bois pour en faire un mât de fortune, et qu'il eût déployé sa chemise en guise
de voile ; je n'ai jamais connu d'homme plus foncièrement marin. Lorsqu'un expédient ne lui réussissait pas, il avait de suite recours à d'autres ressources. Nous entreprimes ensemble de nous débarrasser du mât de misaine ou d'en couper du moins le plus d'apparaux possible. L'aspect du ciel, qui présageait la fin de la tempête, nous encourageait au travail; nous le continuâmes pendant une Uemi-heure, ne nous interrompant que pour prendre auelque nourriture et boire deux ou trois verres de bon xérès. Pour enlever les débris qui encombraient l'avant, il fallait couper plusieurs gros cordages; mais ce qui rendait l'œuvre difficile, c'était ia position des porte-haubans de misaine; ils étaient presque toujours submergés, et, comme le navire avait perdu ses galeries de dessous le vent, on ne pouvait rester assez longtemps de ce côté pour couper les haubans et les rides. Marbre, accoutumé à s'aventurer dans les agrès, s'apercevant qu'on pouvait marcher sur la hune renversée, saisit une hache sans me dire un mot, courut sur le mât, et se mit à couper les colliers d'étai à la tête du mât. 11 eut bientôt achevé; mais à peine les esparres furent-elles dégagées, que, poussé par une lame gigantesque, le mât de misaine glissa du gaillard d'avant dans la mer en emportant mon second à la dérive!
L'accident était sérieux : je savais que Marbre ne manquerait pas d'énergie , mais comment franchir la distance qui le séparait du navire? Le point des débris le plus rapproché était la vergue de hune, à laquelle s'amarrait le bras du petit hunier, seul cordage qui retint encore le mât de misaine. Blarbre essaya de s'y cramponner; mais toutes les fois que les débris s'écartaient, ce bras, dont l'extrémité supérieure était intacte, exerçait une traction sur la vergue de hune et la soulevait hors des flots.
— Sois paré à prendre le bras, criai-je à Marbre , je vais le mollir. Mon second m'entendit et fit un signe d'adhésion avec la main. Je
mollis brusquement le cordage, et Marbre, en se traînant sur les mains et sur les pieds, atteignit le bout de la vergue, qui dans le moment même fut élevée au-dessus de l'eau par la tension du bras du petit hunier et la dérive des débris flotlauts. Je tremblai en voyant ce robuste marin ainsi suspendu en l'air et dominant les vagues courroucées qui, comme autant délions affamés, semblaient bondir pour s'emparer de leur proie. Marbre tendait la main pour saisir le cordage lorsque la poulie céda. La boucle du bras se détacha de la vergue, qui retomba dans la mer. Le jaillissement des eaux me déroba le mât tout entier; puis j'aperçus Marbre qui s'amarrait à la hune, comme à la partie des débris la moins submergée ; en s'élevant sur la crête d'une lame, le malheureux me fit un geste d'adieu! C'était le dernier du marin!
Ce fut ainsi qu'il plut à la divine Providence de me séparer de mes compagnons. Ne songeant plus à sauver l'Aurore, n'étant même pas préoccupé du soin de sauver ma vie, je restai une heure entière au pied du mât d'artimon, les bras croisés, les yeux fixés sur les débris qui s'éloignaient. A chaque instant je m'attendais à voir Jlarbre disparaître; mais, quoiqu'il fût presque toujours sous l'eau, il s'était trop solidement attaché à la hune pour être emporté par les flots. Il m'était impossible de rien entreprendre pour le sauver. Qu'allait-il donc devenir sans nourriture ! Je jetai à la mer deux barils d'eau fraîche et une caisse de biscuit, dans la vague espérance qu'ils dériveraient de son côté et contribueraient à prolonger son existence. Lorsque Marbre cessa d'être visible du pont, je montai dans la grande hune, et suivis des yeux la masse de mâts et d'agrès. Puis j'examinai la boussole afin de calculer de quel côté il se dirigeait, et dès que le vent fut diminué , je hissai un pavillon.
— Il sait que je ne l'abandonnerai pas tant que je conserverai un souille de vie, murmurai-je en moi-même; et cette pensée me soulagea dans ce moment cruel. Depuis que mon second était tombé à la mer, je n'avais plus d'autre image sous les yeux; je ne songeais plus à Lucie, dont la pensée avait occupé mon imagination depuis mon départ , même au milieu des émotions d'un combat naval.
Au coucher du soleil, le vent s'était complètement calmé, l'Aurore capéyait aisément; mais il y avait six pieds d'eau dans la cale; il était inutile de chercher à étancber tout seul un navire de cette dimension. Les œuvres-mortes avaient tellement souffert, que j'étais convaincu qu'il coulerait bas s'il ne rencontrait un autre bâtiment. Je ne puis dire que je fusse troublé par la perspective du sort qui m'attendait. Mes idées se portaient sans cesse vers mes compagnons, et si je les avais retrouvés , j'aurais eu encore un dernier instant de bonheur.
Vers le malin , je succombai à la fatigue et tombai dans un assoupissement d'oii je fus tiré par les rayons du soleil qui me frappuient au visage. Le vent était encore au nord-est. La mer avait repris son mouvement ordinaire. Je regardai longtemps l'Océan, dont les vagues étincelaient des feux d'un beau jour; mais il n'y avait aucun objet en vue. L'Aurore ralliait si bien au vent que les débris devaient être sous le vent ; mais le navire devait avoir fait du chemin pendant la nuit dans la direction du sud , qu'il avait jirise depuis le moment où il s'était coiffé. Mon premier soin fut de le placer vent arrière ; puis je résolus d'essayer de le conduire au nord pour retrouver mon second ; si j'y réussissais, nous aurions du moins la triste consolation de mourir ensemble !
LUCIE HARDINGE.