CHAPITRE XXII
Père de tous , auquel rendent honneur Le saint, le sauvage et le sage.
Dans tout pays et dans tout ûge, Jéhova, Jupiter, Seigneur I
Pope.
Sentant la nécessité de posséder toutes mes forces, je déjeunai, quoique sans appétit, avant de me mettre à l'œuvre. Puis je m'agenouillai sur le pont, et je priai Dieu avec ferveur, en invoquant son assistance divine. Pourquoi un vieillard , dont la carrière est presque terminée, hésiterait-il à avouer que, dans l'orgueil de la force et de la jeunesse, il a reconnu par expérience combien nos propres ressources étaient insuffisantes? Oui, je priai ! et sans doute avec les sentiments convenables, car ce secours spirituel me parut plus efficace que tout autre. Je me relevai avec des idées d'espérance que je tâchai de modérer comme dangereuses dans l'extrémité à laquelle j'étais réduit. Peut-être l'âme de ma sœur bénie eut-elle la permission de jeter les yeux sur moi , et d'offrir ses pures sollicitations pour un fière qu'elle avait aimé si ardemment! Je commençai à me sentir moins solitaire, et la conscience mystérieuse que j'avais de la présence des âmes de mes jiarents défunts me donna une puissante activité.
Mon premier soin fut d'attacher à la tète du grand mât l'étai du grand foc qui s'était détaché de son bâton. Ensuite je guindai les drisses et déployai le foc. Après avoir largué cette voilure iusuffisante, mais la seule dont je pusse disposer, je mis la barre au vent, et, grâce à l'action de la brise sur la coque et les mats, je parvins à cingler vers le nord avec une vitesse de trois nœuds k l'heure. Je calculais que les débris ne faisaient qu'un seul nœud, et j'espérais les rejoindre; mais sur le midi, étant monté à la hune, je n'aperçus aucun objet sur la surface de l'Océan. Il semblait que les oiseaux et les poissons mêmes m'eussent abandonné à mon isolement. Je demeurai en observation jusqu'à ce que mes yeux fussent fatigués de regarder, et mes bras de soutenir la lunette. Quand je redescendis, en sondant les pompes, je trouvai dix pieds d'eau dans la cale. L'Aurore s'enfonçait lentement sous mes pieds, et ma vie était désormais limitée dans un cercle de vingt-quatre heures. J'étais résigné à mon sort. Pourquoi aurais-je essayé de prolonger mon existence? Ma demeure patrimoniale, mon cher Clawbonny, devait m'être enlevée par Jacques Wallingford , ((u'il me serait impossible de rembourser. Je n'avais plus l'espoir d'être aimé de Lucie. Excepté elle et M. Hardinge, peu de personnes dans le monde s'inquiétaient de moi , et mes compagnons de voyage avaient péri sans doute , ou étaient condamnés comme moi à une mort certaine.
Quelque temps avant le coucher du soleil, je remontai à la hune pour jeter un dernier regard sur l'Océan, qu'illuminaient les clartés d'une magnifique soirée. Il n'y avait aucune voile en vue; mais au moment où je quittai ma lunette, j'aperçus à un mille du navire quelque chose qui flottait sur l'Océan : c'étaient les débris sur lesquels Marbre devait surnager; mais il n'y était plus ! Il avait sans doute été enlevé par une lame en essayant de s'assujettir solidement à la hune. Je ne pouvais pas même espérer de trouver son cadavre et de reposer à ses côtés dans les profondeurs de la mer, sur laquelle nous avions pai'couru ensemble tant de milliers de lieues. Quand celte dernière illusion m'eut été enlevée, je me jetai sur le matelas que je m'étais arrange près du gaillard d'arrière, et je sanglotai amèrement. A la fin , la fatigue m'accabla, et je tombai dans un profond. sommeil avec la vague pensée que je serais englouti pendant la nuit. La nature triompha de moi si complètement, que je goûtai, jusqu'au lendemain, un repos profond et continu, auquel je dois sans doute, après Dieu, de pouvoir raconter ces aventures. Il est à peine nécessaire de dire que la nuit avait été tranquille. Quand je me levai, je trouvai l'Océan étincelant comme un miroir. Les débris battaient la carène du navire; il n'y avait pas un souffle de vent. Parfois, lorsqu'une grosse vague roulait le long de l'Aurore, celle-ci semblait monter à la surface comme pour prendre haleine; et le clapotement de l'eau annonçait quels étaient les résultats d'un pareil mouvement. Je m'agenouillai de nouveau, et priai l'Etre redoutable avec lequel il me semblait alors être seul au centre de l'univers. J'eus en ce moment la pensée de prolonger ma vie, car l'état de la mer m'offrait quelques chances de salut. L'eau avait monté lentement pendant la nuit; elle atteignait déjà les chevilles inférieures des grands porte-haubans et des portehaubans de la misaine. Je supposai que l'Aurore pourrait flotter encore un jour, à moins qu'une tète de bordage ne se fût lâchée sous le bossoir de tribord. Je pensai qu'en plaçant autour de la hune les mâts de perroquet et de kakatoès, je m'établirais un plancher qui pourrait me soutenir à la surface des eaux avec des provisions pour un mois. Après un travail plus long que difficile, je détachai les clefs des deux mâts, les poussai auprès du hunier et les amarrai solidement ensemble
à l'aide de clous et d'ëguillettes. Je mis dessus les écoutilles, et longtemps avant le milieu du jour j'avais formé une petite plate -forme élevée d'environ dix-huit pouces au-dessus de l'eau et garnie d'une bordure de cordages. Je m'occupai ensuite de détacher les voiles de leurs vergues et d'enlever tous les agrès qui ne servaient pas à lier ensemble les diverses parties de mon radeau. Je conservai le mât, la vergue et la voile de perroquet volant, dans l'intention de les gréer quand je n'aurais rien de mieux à faire. Puis je transportai sur le radeau un sac de biscuit, du bœuf et des harengs fumés, un peu de beurre, des anchois, un panier de liqueurs et deux barils d'eau. M'apercevant que le poids de mes provisions ne surchargeait pas trop mon plancher débarrassé des voiles et des agrès, j'y plaçai, non sans effort, un coffre contenant mon or et mon argent; j'y ajoutai mon pupitre, un matelas, deux ou trois contre-pointes et quelques effets légers qu'il m'était facile de jeter à la mer en cas d'accident.
11 était presque nuit, j'avais dîné avec des restes de viande froide, et je me sentais fatigué. Jugeant imprudent de rester sur le navire, et même trop près de lui, je m'emparai de deux rames appartenant à la chaloupe, que j'avais trouvées dans la chambre, et je m'en servis pour ni'écarter. Je ramai pendant une heure entière. Au bout de ce temps, j'étais à cent vergues du couronnement de l'Aurore, affranchi de la crainte d'être englouti avec elle, mais convaincu par cette expérience que j'avançais trop lentement pour parvenir à me sauver, si je n'étais pas recueilli par quelque vaisseau.
Je passai cette nuit aussi tranquillement que la précédente. A mon réveil , je regardai la mer sans rien voir. L'Aurore avait sombré pendant la nuit, si doucement, qu'elle n'avait pas causé d'agitation sur les flots. Je frémis en songeant au sort qui m'aurait attendu si j'étais resté à bord. Je ne saurais décrire ce qui se passa en moi quand je me trouvai seul au milieu de l'Océan sur un pont de dix pieds carrés, qui s'élevait à moins de deux pieds au-dessus de la surface. La présence du navire avait d'abord été pour moi une sorte de protection; maintenant qu'il avait disparu, je voyais dans leur entier tous les dangers de ma situation. La moindre lame pouvait balayer toutes mes provisions. Mon plancher avait une pesanteur spécifique qui l'empêchait de couler; mais, d'un autre côté, il ne pouvait s'élever au-dessus des lames assez haut jiour en rompre les brisants.
C'étaient de tristes réflexions ! elles me poursuivirent durant mes prières du matin. Je pris ensuite un peu de nourriture. Je gréai le mât et hissai la voile. Vers neuf heures il s'éleva du nord-ouest une fraîche brise qui rafraîchit mon corps exposé aiu rayons brûlants d'ua soleil d'été.