‹ Œuvres compl`etes de Fenimore CooperChapitre 263 sur 280 · CHAPITRE XXIir · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIir

Il y avait de l'éloquence dans leur silence et des paroles dans leurs gestes. On eût dit qu'ils s'étaient entretenus d'un monde détruit. On lisait l'étonnement sur leur visage ; mais le spectateur le plus attentif n'aurait pu décider s'ils étaient tristes ou joyeux.

Le Conte d'hiver.

J'employai une demi-heure à carrer ma vergue et à placer mon radeau vent arrière. J'avais apporté une ligne de lock, un sablier, un quart de cercle et autres instruments. J'estimai que je filais un deminœud à l'heure, et qu'en conservant cette vitesse je pouvais atteindre la terre au bout de quinze ou seize jours. Mais que de dangers j'avais à affronter jusque-là! Il venta frais pendant la journée, et plusieurs fois mon pont fut lavé par les lames. Vers le déclin du jour, le vent tomba, et la nuit s'écoula encore assez tranquillement, quoique mon sommeil fût troublé par des rêves. Je songeai à Lucie, à M. Hardinge et à Clawbonny, que je m'imaginais déjà voir en la possession de mon cousin. Je rêvai aussi que Lucie avait acheté mon domaine, qu'elle y faisait bâtir une maison dans le goût moderne, et qu'elle s'y établissait avec André Drewett. Dans un de ces instants d'hallucination où j'étais partagé entre la veille et le sommeil, il me sembla entendre causer Marbre et Nabuchodonosor. Ils parlaient d'une voix basse et solennelle , et les paroles étaient tellement distinctes que je me les rappelle encore.

— Nous n'avons plus l'espoir de le retrouver, disait Marbre d'un ton chagrin; je l'ai jugé perdu lorsque j'ai été entraîné par ces maudits mâts.

— Vous vous trompez peut-être, monsieur Marbre, répondait le nègre; monsieur Miles nage comme un poisson, et il n'a pas d'homme sur le dos pour le surcharger.

— Malgré tous ses efforts, Nab, il ne pourrait se soutenir sur l'eau pendant l'espace de deux cents milles. C'est un exploit dont les sauvages de rOcéaiiie sont seuls capables; mais ils ont incontestablement les pieds palmés. Croyez-moi, Wab, la Providence nous l'a enlevé.

— Si jamais nous retournons à la maison, reprit INabuchodonosor,

LUCIE HARDINGE.

comment pourrons-nous apprendre celle triste nouvelle au bon vieux M. Ilardinge?

Ce sera difficile, Nab; mais nous courons le risque d'en être

dispensés. En attendant, tàcUons de faire un somme, car, si le vent se lève, il nous faudra tenir les yeui tout grand ouverts.

Je n'en entendis pas davantage. J'écoutai quelques instants inutilement, puis je tombai dans un assoupissement plus profond qui me fit tout oublier. Je me réveillai avant le jour; l'horizon était encore couvert de ténèbres. Mes premiers regards se portèrent vers l'orient, que commenraient à éclairer les premières lueurs de l'aurore; puis, me retournant lentement, j'esaminai l'occident. Il me sembla voir une embarcation à dix vergues de moi. Je crus d'abord que c'était une illusion. Je me frottai les yeux pour m'assurer que j'étais bien éveillé. D'un second coup d'œil, je reconnus ma chaloupe dans laquelle le pauvre Kabuchodonosor avait été emporté par-dessus le bord ; elle était retournée et gréée de deux mâts. Qu'était devenu mon nègre ? Comment était-il parvenu à mater seul cette embarcation, que les vents ei les courants poussaient auprès de mon radeau? Je crus un instant à l'intervention d'une puissance surnaturelle. Presque machinalement je criai :

— Hohé ! le bateau !

— Hohé ! répondit Marbre, qui est-ce qui nous hèle ?

L'instant d'après, mes deux compagnons parurent l'un à côté de l'autre. La conversation que j'avais entendue était réelle, et ceux dont j'avais déploré la perte se trouvaient sains et saufs auprès de moi. La chaloupe elle radeau s'étaient rejoints dans les ténèbres, et restaient côte à côte par l'effet de cette attraction bien constatée qui, dans les temps de calme, rapproche les bâtiments les uns des autres.

Il serait difficile de dire lequel de nous fut le plus étonné. Marbre, que j'avais supposé enlevé du radeau, montait la chaloupe, et moi , que l'on croyait englouti avec le navire, je me retrouvais sur le radeau. Kous paraissions avoir changé de place sans intention et sans espoir de nous revoir. Quoique ignorant les circonstances qui nous réunissaient, nous nous mîmes tous à verser des larmes de joie , et INabuchodonosor, impatient, se jeta à la mer et vint me baiser les mains en murmurant des paroles entrecoupées.

— Que faites-vous donc, maudit nègre? s'écria Marbre; vous désertez votre poste , et vous me laissez seul pour conduire cette chaloupe ?

La vérité était que Marbre, honteux de la faiblesse qu'il avait montrée, cherchait à la dissimuler. Kabuchodonosor répondit à cet appel en plongeant de nouveau et en regagnant l'embarcation à la nage.

— Enfin vous voilà, murmura mon second. Allons, calmez-vous, IV ab ; il ne convient pas à des hommes de s'oublier ainsi. Si nous avons retrouvé Miles, ce n'est pas une raison pour abandonner notre poste ou pour perdre l'esprit.

Aussitôt qu'il fut à proximité , Marbre s'élança sur le radeau d'un bond impétueux qui repoussa la chaloupe.

— Dieu soit loué, mon cher enf.mt! me dit-il en m'étreignant les deux mains avec force ; je ne sais comment cela se fait, mais depuis que j'ai retrouvé ma mère et la petite Kitty, je m'attendris très-facilement.

L'émotion de Marbre était au moins égale à celle de mon nègre. Lorsqu'elle se fut calmée, nous amarrâmes la chaloupe au canot, elles explications commencèrent.

J'ai déjà raconté comment la chaloupe avait été enlevée par les lames. La première montagne d'eau l'avait dérobée à nos yeux; mais il paraît que Nabuchodonosor était parvenu à la maintenir à l'endroit et à l'écoper suffisamment. Dès que la tempête s'ét.àt ralentie, il avait gréé les deux mâts, déployé les deux voiles de tréou aux bas ris, et couru au vent des bordées de trois ou quatre milles de longueur. Quelques heures après, il avait recueilli Marbre à demi noyé, attaché à la hune du perroquet de misaine.

Mon second avait pris la direction de la chaloupe, et avait fait tine longue bordée au nord pour se rapprocher de l'Aurore.

Les deux aventuriers ne manquaient pas de vivres : par mes ordres, on conservait toujours dans chaque embarcation un baril d'eau fraîche, et le cuisinier, qui était une espèce d'épicurien, mettait toujours à part, dans la chambre de la chaloupe, du biscuit, des morceaux de bœuf et de porc salé.

Notre bateau manquait de lest. Pour y suppléer, nous y transportâmes ma petite cargaison.

Ce fut avec regret que je me séparai du radeau, dont les matériaux étaient tout ce qui restait de l'Aurore, et sur lequel j'avais passé des heures de solitude et d'angoisses difi'iciles à oublier.

iVous gouvernâmes ensuite au sud; mais le vent s'était élevé, et il nous fut impossible d'avancer. IVous virâmes de nouveau, cl après avoir louvoyé au nord pendant quelque temps, nous rencontrâmes encore les débris abandonnes. C'était uue preuve que nous essaierions inutilement de faire route au vent.

Nous résolûmes de nous servir de ces débris comme d'une espèce d'ancre flottante, en passant un bout de grelin dans la cheville à œdict de la hune. Cet expédient nous réussit, et le bateau tint tête à la mer uni embarquer beaucoup d'eau.

Une pluie fine tomba sur ces entrefaites et obscurcit l'atmosphère ; mais, pleins de confiance dans la solidité de notre embarcation, nous nous mimes à causer tranquillement de l'avenir et du passé, au milieu des vagues tumultueuses de l'Atlantique.

— J'espère, Miles, me dit Marbre, que les assureurs vous indemniseront de toutes vos perles.

— Pas du tout. Moïse, je me considère comme un homme presque entièrement ruiné. Le navire a péri , d'abord parce que le Rapide lui a enlevé son équipage; secondement, parce que nous avons mis en mer les Anglais. Les assureurs profileront des circonstances pour refuser toute indemnité.

— Ah, les coquins I Le mal est plus grand que je ne l'avïis cru; mais vous pouvez toujours vous abriter à Clawbonny ?

J'allais expliquera Marbre ce qui concernait mon foyer domestique, quand une ombre subite couvrit la chaloupe. 11 me sembla que le mouvement de l'eau s'augmentait, et nous nous tournâmes brusquement du côté du vent. Marbre poussa un cri terrible, et le spectacle qui s'offrit à mes yeux fit battre mon cœur avec violence. A cent pieds de nous était un grand vaisseau, autour duquel l'eau bouillonnait jusqu'aux écubiers. IVous avions à peine le temps de le regarder avant qu'il arrivât sur nous. Elevé sur une vacue, il montrait hors de l'Océan ses flancs noirs et lustrés et ses canons élincelants, qui semblaient avoir été tout récemment vernis.

Nabuchodonosor était à l'avant de la chaloupe, cl j'étais à l'arrière. J'étendis instinctivement les bras pour repousser le danger, me croyant près d'être englouti sous le cuivre de la carène.

Sans la force et la présence d'esprit de Nabuchodonosor, nous aurions été inévitablement perdus, car la houle nous aurait empêchés de regagner le radeau; et même, si nous y étions parvenus, nous serions morts de faim et de soif. Mais mon nègre saisit le grelin qui nous amarrait, et fit avancer la chaloupe de quelques pieds. Néanmoins, quand le vaisseau passa près de nous, je mis la main sur la gueule du troisième canon. Echappés au danger, nous nous mimes à crier tous ensemble. Personne, jusqu'alors, ne nous avait aperçus; mais nos clameurs doruièrent l'alarme, et la poupe fut bientôt couverte d'officiers. Parmi eux était un vieillard à tête grise, que je reconnus pour le capitaine. Il fit virer de bord, et quelques instants après nous étions sur le gaillard d'arrière du Breton, frégate anglaise de cinquante canons.

— Soyez le bienvenu, me dit le capitaine avec cordialité. Je remercie Dieu de m'avoir mis à même de vous sauver. Vous devez avoir perdu votre navire récemment, car vous ne paraissez pas avoir souffert? Quand vous serez tranquillement établi, j'espère que vous me direz le nom de votre navire et les détails de sa perte ? Elle doit avoir eu lieu dans le dernier coup de vent qui a fait beaucoup de mal le long des côtes? Je vois que vous êtes Américain, et que votre chaloupe a été construite à New-Vork; mais tous les naufragés sont des compatriotes.

La manière dont nous fûmes traités répondit à cette généreuse réception. Tant qne je demeurai avec ce capitaine, qu'on appelait Howley, je n'eus pas le moindre sujet de me plaindre de sa conduite. Si j'avais été son fils, il ne m'aurait pas traité avec plus de bienveillance. Il m'installa dans sa propre cabine et me fit asseoir à sa table. Je lui racontai sommairement ce qui nous était arrivé, sans toutefois parler de l'affaire du Jiapide; je lui dis seulement comment j'avais échappé à un corsaire français, et lui laissai supposer que mon équipage m'avait été enlevé dans cette occasion. 11 écouta mon histoire avec intérêt; puis il envoya Marbre dans la sainte-barbe, et confia Nabuchodonosor aux soins des domestiques de la cabine. On tint conseil au sujet de la chaloupe, que l'on résolut d'abandonner comme inutile et embarrassaute. Placé sur l'échelle hors le bord, je regardai d'un œil triste ce dernier débris de l'Aurore. La perte de ce navire et de sa cargaison m'enlevait une somme de quatre-vingt mille dollars.

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