‹ Œuvres compl`etes de Fenimore CooperChapitre 265 sur 280 · CHAPITRE XXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXV

Oh ! je me contiendrais à peine Si j'olais maître de la plaine, Des champs et des forets du roi; Mais avec calme , avec courage Je sais résister à l'orage :

Le malheur ne peut rien sur moi.

Chanson écossaise.

froid et résolu He lord Ilarry Dcrmond , je me préigoureuse enquête. Quand nous fûmes dans l'arrière-

Nab, impatient, se jota à la mer et vint me baiser les mains en murmurant des paroles entrecoupées.

cabine , les officiers s'assirent sur un sofa et me firent signe de prendre une chaise.

— Monsieur Wallingford , me dit-il, les préliminaires sont inutiles entre nous. J'ai reconnu votre navire , il y a trois mois, jiendant le combat livré par le Prince-Noir et le Rapide. Votre présence a besoin d'être expliquée.

— Je le conçois parfaitement, mylord, et je suis prêt à vous satisfaire. Pensant que vous n'aviez pas le droit d'envoyer l'Aurore à Plymouth, et sachant qu'une détention de quelque durée causerait ma ruine , j'ai profité de conjonctures favorables pour reprendre possession de mon navire.

— Voilà du moins ce qui s'appelle de la franchise! Ainsi vous avez surpris les matelots pendant la nuit, vous les avez massacrés, et vous avez perdu plus tard votre bâtiment parce que vous n'aviez pas assez de monde pour le conduire?

' — Ceci n'est vrai qu'en partie. Certainement je n'aurais pas perdu mon navire si j'avais conservé mon équipage dans son intégrité, et je l'aurais conserve si je n'avais jamais rencontré le Rapide,

— C'est une manière indirecte de nous attribuer votre perte.

— Je dirai sans détours que je vous en crois indirectement la cause.

— Eh bien! monsieur, c'est un point sur lequel nous ne serons probablement jamais d'accord. Nous autres , serviteurs du roi d'Angleterre , nous n'admettrons jamais la manière dont vous interprétez le droit des gens. Ce sont d'ailleurs, vous le savez, des questions dont nous laissons la solution à nos juges de l'amirauté ; ce qui m'importe

en ce moment , c'est de savoir ce que sont devenus ceux auxquels était confié votre navire.

Je rapportai brièvement comment j'avais reconquis l'Aurore. Les deux officiers anglais m'écoutèrent attentivement. Le capitaine du Rapide (voncsi le sourcil sans laisser paraitre ses pensées, et je distinguai sur la figure de Cléments un sourire d'incrédulité.

— Voilà un conte bien arrangé , mylord , dit-il d'un ton ironique. Cependant je doute qu'il y ait dans la marine anglaise des gens disposés à le croire. Mais je vous demande pardon, mylord ; c'est votre affaire et non la mienne , et j'ai eu grand tort de prendre la parole.

Lord Harry Dermond parut partager celte opinion ; il avait l'orgueil de sa naissance et de son grade, et n'aimait guère à voir un homme d'une condition inférieure intervenir dans une affaire qui lui était personnelle ; il se contenta donc de s'incliner en signe d'adhésion. Il réfléchit un moment avant de reprendre la parole.

— Vous comprenez , monsieur Wallingford , qu'il est de mon devoir de prendre sur cette affaire les renseignements les plus précis. Je sors du port où mon vaisseau est resté plusieurs semaines pour réparer ses avaries , et j'aurais reçu infailliblement le rapport de Sennit s'il avait été en Angleterre.

— Je doute qu'il y soit , mylord ; j'ai vu l'équipage de prise recueilli par un bâtiment de commerce qui m'a semblé appartenir à la compagnie des Grandes-Indes. Il est probable que Sennit et ses hommes ont tous été transportés aux Antilles.

Ici Cléments tendit à lord Dermond un papier sur lequel il avait tracé quelques mots au crayon. Après avoir parcouru le billet , le capitaine du Rapide fit un signe d'assentiment, et Cléments quitta la cabine. Pendant son absence, mon compagnon me traita poliment , me donna des détails sur le combat auquel j'avais assisté, et eut même l'obligeance de m'en montrer le récit officiel qu'il avait apporté pour le faire voir au capitaine Rowley. Cléments, à son tour, m'annonça sans cérémonie qu'on m'attendait pour dîner. Je me levai ; mais, avant de sortir, j'eus le temps de voir entrer Marbre , et au moment oii je disparaissais sous l'écoutille j'aperçus A'abuchodonosor debout près du charnier, sous la garde d'une sentinelle.

Lo vieux capitaine Rowley.

Le dîner dura près d'une heure, et lord Dermond attendit civilement qu'il fût terminé pour me rappeler dans la cabine. Je trouvai Marbre d.ans l'antichambre , jN'abuchodonosor près de la porte et les deux officiers occupés à écrire.

— Monsieur Wallingford , me dit lord Harry , il est loyal de vous apprendre que le récit de votre second ne s'accorde en rien avec le vôtre. J'ai rédigé sa déposition sous sa dictée, et je vais vous la lire.

— Je ne vois pas comment Marbre pourrait dire vrai s'il me contredisait , mylord. Je suis prêt à vous écouter.

LUCIE HARDINGE.

« J'dtais premier lieutenant de l'Aurore , de New-York, dont Miles Wallinsford était patron et proprir.taire ; trois jours après avoir quitté la frégate , je m'appliquai , de concert avec le capitaine, à faire comprendre à M. Sennit combien il était injuste de saisir un bâtiment neutre et d'interrompre un heureux voyage. Kos raisons parurent tellement convaincantes au susdit lieutenant Sennit qu'il consentit à descendre dans la yole du navire avec une quantité suffisante de vivres et d'eau, et à nous abandonner l'Aurore; eu conséquence, l'embarcation fut mise en mer, arrimée convenablement , et l'on prit les soins les plus tendres de ceux qui allaient s'y placer ; ensuite les Anglais prirent congé de nous, les larmes aux yeui, en faisant mille vœui pour notre prospérité. •

— Est-ce sérieusement , mylord , que mon (econd vous a fait un pareil récit?

— Très-sérieusement; je crois même qu'il a offert de l'affirmer par serment, mais nous l'en avons dispensé.

Voici maintenant la déposition du noir :

« Nabuchodonosor Clawbonny déclare qu'il appartient à l'A urore , et qu'il y est resté jusqu'au jour du naufrage. Le capitaine "W^allingford a ordonné à M. Sennit de quitter le bâtiment, et, comme de juste , M. Sennit a obéi... >

— Mais à quoi bon en lire davantage? on doit ajouter peu de foi au témoignage d'un esclave. Vous voyez, monsieur ^Va!liugford, que vos compagnons ne sont pas d'accord avec vous , et que votre conduite éveille les soupçons les plus fâcheux. Je ne me justifierais jamais envers mes supérieurs si je négligeais de vous arrêter et de vous conduire en Angleterre, oîi vous passerez en jugement.

— Je regrette que mes compagnons aient eu assez peu de jugement pour vous faire de pareilles déclarations. J'ai dit la vérité et je n'ai rien à ajouter, d'autant plus que mes représentations ne vous feraient pas sans doute changer d'avis.

— Vous montrez de la fermeté, monsieur; j'espère que vous soutiendrez votre caractère jusqu'au bout. Néanmoins on ne peut exposer impunément la vie des sujets du roi.

— Pas plus que la propriété d'un citoyen américain. Si j'avais employé la force pour recouvrer mon navire, si j'avais jeté l'équipage de prise à la mer, j'ai la conviction que je n'aurais fait que mou devoir.

— C'est bien , monsieur, et j'espère pour vous qu'un jury anglais envisagera l'affaire au même point de vue ; présentement préparezvous à me suivre à bord du Rapide , car il ne faut pas vous séparer des témoins importants que nous pourrons trouver à bord de ce vaisseau.

Là-dessus je fus congédié, et j'allai rejoindre Marbre dans l'antichambre , d'oii j'entendis la conversation suivante :

— Je vous prie, mylord, dit Cléments, de ne pas m'enlever le second et le noir ; ce sont deux marins de premier ordre ; le nègre nous a rendu de grands services dans l.i dernière alJaire , et le second s'est battu comme un lion pendant près d'une heure. Nous manquons de matelots, et j'espère déterminer ces deux hommes à s'enrôler; la perspective d'une part de prise les décidera certainement.

— Je suis fâché que mou devoir m'oblige de les emmener tous trois, Cléments , mais je tiendrai compte de ce que vous dites ; nous pourrons peut-être les décider à entrer à bord du Rapide.

Ici M. Cléments s'aperçut que la porte était entrebâillée , et il m'empêcha, en la fermant , d'entendre la suite. Je me tournai vers Jlarbre, dont la physionomie exprimait le repentir ; loin de lui reprocher son artifice inopportun , je lui serrai la main en signe de pardon ; je voyais clairement que le pauvre homme avait peine à se panlonner à luimême ; mais dans le moment même il ne m'exprima pas ses idées.

La conférence entre Harry Dermond et M. Cléments dura une demi-heure ; je vis à la figure de ce dernier qu'il avait échoué dans sa tentative, lorsqu'il reparut dans l'antichambre de la cabine. Quant à nous, nous fiimes transportes, avec le peu d'objets que nous possédions , à bord du Rapide. Notre arrivée produisit une vive sensation , tempérée toutefois par la discipline qui règne sur un vaisseau de ligne. Aussitôt que je fus arrivé sur le gaillard d'arrière , on me mit aux fers et sous la garde d'une sentinelle que l'on plaça derrière la porte de ma cabine ; à la vérité , on eut pour moi quelques attentions; on tendit dans la cabine où j'étais placé un paravent de toile derrière lequel je me couchais et prenais mes repas; mes fers étaient si larges que je trouvais moyen de les enlever et de les remettre à volonté ; les officiers s'en aperçurent sans doute, mais ils fermèrent les yeux, et je supposai qu'ils tenaient seulement à sauver les apparences. Si je n'avais été détenu , si ma réclusion n'avait porté un notable préjudice à mes afl'aircs , je n'aurais pas eu de sujet de plaintes ; je fus passablement traité pendant mon emprisonnement, qui dura jusqu'au mois d'avril 1804, c'est-à-dire cinq mois entiers. Durant ce temps le Rapide s'avança au sud jusqu'à la ligne ; pendant sa traversée de retour, il cingla autour des Açores et des Canaries sans rencontrer de vaisseaux français. On me permit de prendre de l'exercice deux fois par jour, tant sur le passe-avant que sur le iiremier pont , et mes vivres furent iournis par la table de la cabine ; ma santé se maintint toujours bonne, grâce à la propreté du vaisseau et à l'admirable manière dont il était aéré. De temps en temps je recevais la visite d'un officier, qui s'entretenait avec moi de sujets propres à me distraire sans faire la

moindre allusion aux motifs de mon emprisonnement ; je ne parlai pas une seule fois à Marbre et à Nabuchodonosor; je les voyais travailler avec le reste de l'équipage , et nous échangions souvent des regards d'intelligence.

Eutin nous entrâmes au port, amenant avec nous un bâtiment frauçaii, capturé à l'est du cap de Bonne-Espérance; mes deux compagnons faisaient partie de l'équipage de prise; le jour de notre arrivée, je reçus la visite du commis aux vivres, et je pris la liberté de lui demander si mes camarades étaient entrés dans la marine anglaise.

— Pas tout à fait , me répondit-il ; néanmoins ils semblent y prendre goiit, et nous croyons qu'ils aimeront mieux s'engager que de perdre la ])art de prise qui leur doit revenir. Le chef de timonnerie m'a assuré que votre second était un homme d'élite; mais lord Dermond , s'attendant à trouver des croiseurs français dans la Manche , a placé vos gens sur le navire capturé , de peur qu'ils refusassent de combattre. Ils ont fait leur devoir, disent-ils , pour se maintenir en bonne santé ; et , s'il faut vous parler franchement , nous les soignons dans l'espérance qu'ils s'attacheront à nous pour toujours.

Ces paroles me mirent au fait de tout ce qui se passait; j'étais certain que Marbre ne consentirait jamais à servir sous le pavillon britannique ; mais je craignais que , pour détruire les funestes efl'ets de son étourderie, il ne commît quelque nouvelle action non moins funeste à nos intérêts. Quant à Nabuchodonosor, je savais qu'il ne m'abandonnerait jamais; mais j'appréhendais que l'on n'abusât de son ignorance.

Le jour où nous jetâmes l'ancre dans la baie de Plymouth , il ventait frais du sud-ouest , et le temps était sombre et couvert de brume ; le vaisseau entra au coucher du soleil, précédé de sa prise, qui mouilla à quelque distance à l'avant ; dès qu'il fut amarré , lord liarry Dermond passa dans sa cabine, et je l'entendis dire au premier lieutenant :

— A propos , M. Powlett , il faut changer le prisonnier de place dans la matinée ; maintenant que nous sommes près de la terre, il y aurait du danger à le laisser près d'un sabord.

Je rêvais encore au but de cette observation quand j'entendis le bruit d'un canot qui longeait le Rapide; c'était celui du vaisseau français, dont le chef de prise était venu à bord, et mes compagnons étaient au nombre des rameurs; Marbrerie fit un signe auquel je répondis. Il faisait si sombre qu'on pouvait à peine distinguer les objets les plus rapprochés ; cependant Blaibre vit que je l'avais reconnu et resta dans le canot avec Nabuchodonosor; les deux autres rameurs, accoutumés à servir avec les Américains , ne firent aucun scrupule de suivre leur commandant pour aller causer sur le pont; presque au même instant, l'officier de quart cria :

— A l'arrière le cutter de la Minerve pour faire place au canot du capitaine.

Le cutter était à bâbord , mais, comme une grosse lame déferlait contre le flanc de tribord, le capitaine aimait mieux descendre de l'autre côté, contrairement aux règles de l'étiquette, que de s'exposer à mouiller sa veste. Les paroles que j'avais entendues me préoccupaient vivement, le danger qui me menaçait était présent à mes yeux; résolu d'y échapper à tout prix, je me glissai, au risque d'être aperçu, entre le canon et la paroi du sabord ; j'étais suspendu par les mains le long du flanc du vaisseau , quand le canot de la Minerce passa au-dessous de moi. Marbre me saisit par les jambes et me dit à l'oreille de me coucher au fond de l'embarcation ; nous nous heurtâmes contre le canot du capitaine , que l'on hissa à l'échelle hors le bord ; mais personne ne soupçonna ce qui venait de se passer. Ce canot était le seul des embarcations du Rapide qui fût à la mer à cette heure.

Une minute après nous étions à l'arrière, et mon nègre nous tenait amarrés avec un harpon aux chaînes du gouvernail; le capitaine du Rapide descendit dans le canot, qui l'emporta rapidement au débarcadère accoutumé ; aussitôt nous lâchâmes prise et nous dérivâmes sous l'impulsion d'une forte marée et d'un bon vent. On était trop préoccupé des embarras d'une récente arrivée pour faire attention à nous; l'absence du capitaine nous favorisait ; c'était un officier vigilant ; mais M. Povlell était ce qu'on appelle à bord un pauvre diable. Or, du moment qu'un bon capitaine a le dos tourné, la discipline se relâche, et les matelots , peu intimidés par le premier lieutenant, se dispensent, autant qu'il leur est possible , de travailler.

Bientôt le Rapide disparut à nos yeux; je me levai et je pris la direction des alïaires ; le cutter fut maté , et nous déployâmes une voile de tréou; mettant la barre tout au vent, je gouvernai hardiment vers la mer; quoique nous eussions reconquis un semblant de liberté, notre position était assez périlleuse ; nous n'avions pas un sou vaillant, nous portions sur nous toute notre garde-robe , les ténèbres étaient d'une épaisseur effrayante, le vent souûlait avec une violence redoutable pour une fragile embarcation , et nous n'avions ni eau ni provisions d'aucune espèce ; cependant nous gagnâmes le large , confiant à la Providence notre commune destinée. J'espérais rencontrer un navire américain; et, dans le cas contraire, nous pouvions atteindre la côte de France en moins de quarante-huit heures.

Comme nous connaissions mutuellement notre habileté, nous nous arrangeâmes pour dormir à tour de rôle , et nous marchâmes ainsi toute la nuit, sans boussole et guidés uniquement par la direction du vent. Quand le jour revint, nous n'aperçumo* aucun b.itiment à notre

LUCIE HARDINGE.

poursuite; il est vrai que la brume nous empêchait de voir à quelque distance. Toute la matinée nous courûmes au nord - ouest avec notre voile de trëou au bas ris. Pour étancher noire soif , nous eiposâmes nos cravates à la brume , et nous fîmes une petite provision d'eau en les tordant lorsqu'elles furent imbibées. Cependant, les brouillards et la fraîcheur de l'air nous soutinrent , et je ne sentis guère la (Am que vers le milieu du jour ; alors nous nous mîmes à causer de notre dîner sur le ton de la plaisanterie plutôt qu'avec une vive inquiétude. Wolre conversation durait encore lorsque Kabuchodonosor s'écria : Voilà une voile! C'était en effet une frégate anglaise, ayant les amures à bâbord et le cap à l'ouest nord-ouest; elle .ivait deux ris pris à ses huniers, son baume, son foc et deu\ basses voiles, et portait des bordées vers la côte d'Angleterre. Sa direction l'entraînait à deux cents vergues sous notre vent , et nous nous empressâmes de larguer notre voile. Nous suivîmes des yeux ce vaisseau, qui tantôt s'élevait sur le sommet d'une vague, tantôt descendait avec grâce en nous dérobant sa coque luisante ; grande fut notre joie quand il se fut avancé de manière à nous placer par sa hanche du vent , mais nous n'osâmes déployer notre voile avant qu'il eût complètement disparu dans les nuages du brouillard. Les hommes engagés dans des circonstances hasardeuses échappent ainsi parfois à un danger imminent, sans participer directement à leur salut.

Notre seconde aventure fut d'une nature plus agréable. Nous signalâmes un bâtiment d'assez grande dimension qui portait des bonnettes de hune et remontait la Manche vent arrière. C'était un américain! Nous fûmes tous d'accord sur ce point, et nous courûmes nous placer sur sa route , en calculant que sa vitesse était du double de la nôtre; au bout de vingt minutes il passa près de nous. La curiosité de l'équipage sembla fortement excitée par notre présence. Marbre dirigea si habilement l'embarcation , qu'après avoir saisi un cordage qu'on lui tendit, il se rapprocha sans ralentir la marche du vaisseau qui faillit nous couler bas en nous remorquant. Nous montâmes sur le pont, abandonnant notre embarcation au gré des flots.

Ce bâtiment venait de la rivière James. 11 était chargé de tabac et en charge pour Amsterdam. Le capitaine écouta notre histoire, la crut et en fut touché. Nous passâmes une semaine avec lui , et nous le quittâmes sur la côte de Hollande pour aller à Hambourg, oii j'espérais trouver des lettres. Cette illusion fut détruite, il n'y avait rien pour moi; et nous étions sans argent dans une ville étrangère. Je ne crus pas prudent de conter notre histoire, et nous nous décidâmes à gagner notre traversée à la sueur de nos fronts. Après avoir cherché quelque temps, nous fûmes obligés d'entrer dans le premier navire qui s'offrit à nous. C'était un philadelphien appelé le Schuylkill. Je m'y embarquai comme second lieutenant, et mes compagnons comme matelots de misaine. On ne nous questionna pas sur le passé, et nous résolûmes de faire notre devoir sans mot dire. On rendit justice à mes efforts et à mon activité , et avant le départ je remplaçai le premier lieutenant, qu'on avait renvoyé pour cause d'ivrognerie, ftlarbre fut mis à ma place , et pendant les cinq mois suivants notre vie fut assez douce. Je dis cinq mois, car; au lieu de retourner directement aux Etats-Unis, le Schuylkill alla en Espagne prendre un chargement de barilles qu'il transporta à Londres , où il prit du fret pour Philadelphie. Notre histoire, enjolivée de détails apocryphes, avait été insérée dans les journaux anglais , mais elle était oubliée au milieu des événements de l'époque.

Néanmoins, je m'estimai heureux quand je pus enfin quitter l'Angleterre pour retourner dans ma patrie. Ma paye m'avait mis à même de remonter ma garde-robe, et nous étions tous les trois passablement équipés. La traversée fut longue, et ce ne fut que le 7 septembre 1804, à l'âge de vingt-trois ans moins quelques semaines, que, ruiné, sans espérance , je débarquai sur les quais de Philadelphie. Toutefois , je ne laissais rien voir de mon chagrin , et mes compagnons ignoraient toute l'étendue de mes pertes. Après avoir été congédiés, nous réunîmes une somme de cent trente -deux dollars. Avec cet argent nous nous préparâmes à retourner à New-York. Marbre avait hâte d'embrasser sa mère et sa nièce. Nabuchodonosor désirait voir Chloé. Quant à moi, je voulais avoir une conférence avec mon principal créancier, Jacques Wallingford , et savoir des nouvelles de IVI, Ilardinge et de Lucie.

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