CHAPITRE XXVI
Oui , d'amères douleurs je me sens dévorer 1 Vous croyez, mes amis, que je devrais pleurer? Mais que les feux du ciel me terrassent sur l'heure. Que mon corps eu lambeaux soit brisé , si je pleure!
Le Roi Lear,
Nous voyageâmes parterre jusqu'à South-Amboy , oîi nous montâmes à bord d'un paquebot qui nous débarqua près de New- York. Nous surveillions le placement de nos coffres sur une charrette , lorsqu'un homme m'aborda et s'écria en me prenant la main : — Sur mon âme,
le capitaine Wallingford est vivant! C'était le vieux Jared Jones qui avait été meunier à Clawbonny depuis mon enfance jusqu'à mon départ. Je m'étais attendu à l'y retrouver; mais ses regards, sa contenance , ses larmes involontaires me préparèrent à apprendre de nouveaux malheurs. Je gardais le silence , mais l'expression de ma physionomie sollicitait une explication ; Jarcd me couijirit , et nous nous dirigeâmes ensemble vers la Batterie , laissant Marbre et Nabuchodonosor s'acheminer vers le modeste logement où nous nous pro posions de nous cacher provisoirement. C'était une auberge fréquentée par Moise depuis longues années.
— Vous voyez , Jared, que je ne reviens pas tel que j'étais parti. Mon navire et ma cargaison sont perdus. Il ne me reste plus rien.
— Nous nous attendions à quelque chose de semblable , monsieur; quelques-uns de vos matelots sont revenus, et ont annoncé que l'Aurore avait été capturée par les Anglais. Puis , on a fait courir le bruit de votre mort. Ensuite est venue cette malheureuse affaire d'hypothèque.
— L'hypothèque sur Clawbonny !
— Oui , mon cher monsieur Miles , les créanciers ont été autorisés à faire vendre.
— Et Clawbonny a été vendu, je ne suis suis plus propriétaire de la maison paternelle ?
— Non , monsieur , elle est vendue depuis trois mois ; nous avons été congédiés, même les noirs que M. liardinge a recueillis dans une maison près de son presbytère.
— Et Chloé, domestique de ma sœur, qu'est-elle devenue, Jared f
— Je crois que miss Lucie l'a recueillie. Miss Lucie est immensément riche, comme vous le savez; et elle a chargé son père d'acheter tous les objets mobiliers. Tout le bétail a été transporté sur la ferme Wright, prêt à être rendu à sou propriétaire si jamais il le réclamait.
— Miss Hardinge a donc eu la bonté de louer cette ferme dans celte intention?
— On dit qu'elle l'a achetée sur ses économies. Il paraît qu'elle est maîtresse de ses revenus quoique mineure , et voilà l'usage qu'elle a fait de son argent.
— J'avais supposé qu'elle se marierait pendant mon absence avec son prétendu M. Drewett.
— En effet, il en a été question dans le pays; mais on dit que miss Lucie ne se mariera qu'après sa majorité, afin de disposer librement de son bien. Vous savez peut-être, monsieur, que M. Rupert est marié , et qu'il vit comme un Nabab dans une des plus belles maisons de la ville ; il y a des gens qui prétendent qu'il a droit à une partie de l'héritage de madame Bradford.
Je ne me souciai pas de poursuivre ce genre de conversation. Quoique les nouvelles que je recevais de Lucie fussent un baume pour mes blessures, c'était toutefois un sujet trop sacré pour être livré aux commentaires d'un tiers , et je ramenai l'entretien sur Clawbonny et sur les bruits qui avaient circulé relativement à moi.
D'après ce que me raconta Jared , le second lieutenant de l'Aurore et les matelots qui n'avaient pas été victimes de la presse étaient parvenus à regagner leurs foyers. Ils avaient rapporté la capture du navire, son apparition extraordinaire pendant le combat et leur tentative d'évasion. Celte dernière affaire avait fait quelque bruit, et les journaux avaient chaudement discuté la question de savoir si des Américains avaient le droit de s'enfuir dans l'embarcation d'un vaisseau de guerre anglais. A cette époque, les partis en Amérique prenaient autant d'intérêt aux guerres de l'Europe, que si les Etats-Unis eussent été engagés dans la querelle. Les politiques ou quasi-hommes d'Etat reproduisaient les opinions les plus exagérées des belligérants. Les fédéralistes justifiaient tous les actes de l'Angleterre, et tous les abus de la politique de Napoléon trouvaient grâce aux yeux des démocrates. Je ne crois pas cependant que le parti franco-américain fut aussi français que le parti anglo-américain était anglais. Ce dernier était encore sous l'empire des idées de l'ancienne métropole. Il savait comment l'Angleterre interprétait les vérités morales et politiques, et avait à peine conscience d'un autre système social. En un mot, il avait la foi, comme les fidèles qui adorent des reliques à distance. Ses opinions étaient profondément enracinées , inhérentes à l'état colonial , tandis que le parti français devait son existence principalement à l'opposition. L'alliance de 1778 avait quelque influence sur les hommes assez vieux pour avoir pris part aux événements de la révolution , mais ils formaient une exception dans la classe des démocrates. L'esprit anglais était donc le plus naturel et le plus répandu parmi les Américains.
La polémique engagée entre les journaux à propos de l'Aurore avait attiré ratlenlion de mes amis. Au bout de quelques mois, ne recevant point de nouvelles, ils crurent mon bâtiment perdu. Enfin, un navire de la Jamaïque répandit confusément l'histoire de Sennit. On sut que nous étions restés quatre seulement à bord de l'Aurore, et l'on en conclut que le manque de forces avait dû amener infailliblement notre naufrage.
Bientôt après, Jacques 'Wallingford parut à Clawbonny. Il n'y fit aucun changement, il se montra bienveillant avec tous, et dit aux esclaves que l'ordre accoutumé ne cesserait de régner. On savait qu'il
LUCIE nARDINGE.
devait être mon héritier, et rien dans sa conduite ne faisait prejoir les violences qui suivirent. Mai» dcu\ mois après sa visite M. Hardinre et tous ceux qui s'intërcssaicnl à Clawbonny apprirent avec stupéfaction l'eiistence de Ihypotlil-que. Les poursuites fureiit commencées, et plus tard mon domaine fut vendu publiquement à Kingston. 11 fut adjuge, pour moins d'un sixième de sa valeur, au prix de cinq mille dollars, l'ersonue n'était là pour soutenir mes droiU, M. liardinre était venu à la vente, plutôt pour faire des remontrances à mon cousin que comme encbéiisseur sérieux. Un certain Daggett, parent de Jacques Wallingford du côté de sa mère, fut l'acquéreur ostensible; c'était lui qui avait pris possession de ma terre patrimoniale, avait congédié les nègres et remplacé les anciens serviteurs de la ferme et du moulin. A la surprise générale, Jacques Wallingford ne parut pas dans cette affaire, quoiqu'il eût des droits dans ma succession. On n'entendit point parler de lui; et M. Daggett , homme mystérieui et réservé, ne donna aucun éclaircissement.
Tel fut, en substance, ce que m'apprit le meunier dans une conver- . sation à bâtons rompus qui dura une heure. Quand je me séparai de lui, je lui donnai mon adresse et rendez-vous pour le lendemain. Ce vieillard me témoignait un iutéièt qui me touchait, et je voulais obtenir de lui d'autres renseignements, principalement sur Lucie et M. Hardinge.
Je suivis ensuite Marbre et Nabuchodonosor à l'auberge , qui était fréquentée par des seconds et des patrons d'un ordre inférieur. Nous passâmes le reste de la matinée à nous établir commodément dans nos chambres et à faire notre toilette. Je ne possédais pas un seul habit; mais avec ma veste bleue, mes culottes de matelot, ma chemise blanche et ma cravate noire, je ne craignais pas de me montrer. Je venais d'Angleterre, pays oii les objets d'habillement sont bons et à bon marché ,"— et l'on voyait rarement à ]\e\v-ïoik un matelot plus élégant que je ne l'étais.
J'avais dîné avec Marbre , et nous nous préparions à sortir quand un homme maigre, à la figure bilieuse et l'atifjuée, — s'avança vers le comptoir. Le garçon me désigna , et l'étranger se présenta à moi sous le nom du colonel Warbler', éditeur du Franc-Parleur républicain de New -York.
A en juger par l'assurance qu'il déployait, il semblait croire que le but de l'existence était de propager les nouvelles, et considérait ceux qui s'en occupaient comme des êtres privilégiés. Le grade qu'il s'arrogeait paraissait apiuilenir d'office à tous les rédacteurs en chef d'un certain calibre.
— IS'ous venons d'apprendre votre arrivée, me dit-il, capitaine Wallingford, et nous sommes impatients de vous mettre, reclus tn curiâ, en présence de la nation. Votre aventure a excité la curiosité il y a quelques mois, et le public est disposé à l'entendre dans son entier, et à s'en émouvoir plus que jamais. Si vous voulez avoir la bonté de me donner des détails, monsieur, ajouta-t-il en tirant de sa poche de quoi écrire, je vous promets de les faire paraître dans le Franc-Parleur de demain, et de les présenter d'une manière dont vous n'aurez pas à vous plaindre. Ma capture est déjà faite, et, avant d'aller plus loin, permettez-moi de vous en faire la lecture.
Là-dessus, sans me demander mon approbation, le colonel se mit immédiatement à me lire ce qu'il appelait sa capture.
• Le Schuytkill, arrivé dernièrement à Philadelphie, nous a ramené notre estimable concitoyen , le capitaine Miles Wallingford. Nos lecteurs connaissent déjà les abus dont il a été victime. JVous avons appris de sa bouche les odieux traitements qu'il a subis à bord d'un vaisseau anglais, le Rapide, commandé par un homme de la classe privilégiée, appelé lord... » (J'ai laissé le nom en bhmc. ) — « Ce récit éveillera des sentiments d'horreur et d'indignation dans le cœur de tous les bons Américains. Us y reconnaîtront la perfidie et l'insolence des Anglais; ils verront que, non content de presser tout l'équipage, un rejeton de l'aristocratie a violé tous les traités, foulé aux pieds les principes de l'honneur et manqué aux lois divines et humaines.
» Kous croyons que personne n'osera défendre une aussi infâme conduite , et que les satellites mêmes de l'Angleterre se joindront à nous pour dénoncer ce nouvel exemple de son humeur agressive et de ses usurpations, u
— Voilà, monsieur; j'espère que vous trouverez ce début à votre goût.
— Il est un peu partial , colonel , car j'ai autant à me plaindre des Français que des Anglais , ayant été capturé d'abord par une frégate anglaise, ensuite par un corsaire français, h'il faut vous parler de cette histoire, j'aime mieux vous la conter tout entière.
— Parlez, monsieur; nous désirons faire connaître toutes les énornitésdont ces arrogants Anglais se rendent coupables.
— Je crois qu'on capturant mon bâtiment le commandant anglais a commis une grande injustice et a été cause de ma ruine...
— Arrêtez, monsieur, s'il vous plaît! interrompit le colonel Warbler en écrivant avec rapidité :
« Et a ainsi causé la ruine d'un homme honorable et industrieux. >
• Babillard.
— Voilà qui finit admirablement la période. Maintenant, monsieur, ayez la bonté de continuer.
— Cependant, je n'ai pas à me plaindre d'avoir été personnellement maltraité. Les Anglais ont peut-être été moins iniques à mon égard que les Français, puisque ceux-ci m'ont empêché de trouver du secours en France, lorsque je m'étais débarrassé de mon équipage de prise.
Le colonel Waibler m'éconta avec une froide indifférence. U n'aurait pas voulu écrire une seule ligne contre les Français. 11 appartenait à la nombreuse école de noureltisles qui se croient forcés, par les règles de leur profession, d'accommoder la vérité à leurs desseins particuliers.
En insistant sur le préjudice que m'avaient causé les Français, je mis d'autant plus de chaleur dans ma narration, que j'avais remarqué la répugnance de mon auditeur à publier ces détails.
Néanmoins, le lendemain matin, le Franc-Parleur républicain contenait un rapport de mon afifaire, en harmonie avec les principes invariables de ce journal indépendant.
On ne disait pas un seul mot de M. Gallois; mais le récit des fails et gestes de lord Dermond était accompagné d'épithètcsque le colonel ^Varbler avait dii tirer de son propre fonds, car, assurément, elles ne venaient pas de moi.
Aussitôt que je fus débarrassé de ce gentleman, qui fut bientôt effarouché de mes sorties contre les Français, je quittai la maison pour aller me promener à Broadway.
Nous étions à peine dehors quand un homme me toucha le coude. Il avait un air d'importance et d'empressement, et paraissait harassé d'une longue course.
— Je vous demande pardon, monsieur! Le garçon de salle de l'hôtel oii vous logez m'a dit que vous étiez le capitaine Wallingford.
Je fis un signe affirmatif , prévoyant qu'il allait aussi me demander des renseignements.
.— Eh bien ! monsieur, j'espère que vous excuserez la liberté que je prends en faveur du motif de ma démarche. Je représente le public qui tient à savoir toujours à fond les nouvelles d'un intérêt général. Je suis le colonel Positif, rédacteur en chef du Véridique Fédi'ral, journal auquel votre honoré père avait eu la bonté de s'abonner. Nous venons d'apprendre les atrocités qu'a exercées sur vous , capitaine Wallingford, un pirate français, un brigand sans foi ni loi.
Le colonel Positif poursuivit en lisant un fragment dans lequel il envisageait la question tout autrement que son antagoniste le Franc- Parleur.
« C'est un nouvel exemple de l'insolence des Jacobins. Ces atrocités exciteront l'indignation de tout Américain bien pensant. Elles ne trouvent de défenseurs que parmi les hommes qui, ne possédant rien, sont toujours prêts à applaudir au succès des voleurs, même dans les cas oîi sont compromis les droits et la prospérité des Etals-Unis. »
A ces mots, le colonel Positif s'arrêta pour reprendre haleine et me regarda comme s'il se fût attendu à m'eutendre pousser des cris d'admiration.
.— Colonel , répliquai-je , un corsaire français a commis envers moi un acte illégal ; mais je n'aurais eu rien à craindre si je n'avais été antérieurement arrêté par une frégate anglaise, le Rapide, commandé par le capitaine lord Harry Dermond, fils d'un noble irlandais, le marquis de '1 hole.
— Une frégate anglaise! dites-vous; en vérité, monsieur, c'est bien extraordinaire. Les vaisseaux de la Grande-Bretagne se permettent rarement d'injustes agressions. Nous lui sommes unis, comme vous savez, par une communauté de mœurs, de langage et d'origine, et elle n'oublie pas que l'Amérique a comme elle les Saxons pour ancêtres. Au contraire, tous les bâtiments qui nous arrivent nous apprennent de nouveaux crimes commis par les Mirmidons que commande l'illégitime empereur des Français. C'est un homme , monsieur, qu'on ne peut comparer qu à Néron, à Caligula et aux autres tyr.ins de l'antiquité. Si vous voulez bien me donner des détails sur l'agent de Buonaparte qui vous a capturé, je vous promets de les divulguer de manière à confondre mes adversaires.
J'eus la cruauté de refuser ; mais mon silence n'arrêta point le colonel Positif. Le Véridique Fédéral contenait un récit qui m'était attribué, et qui fut lu avec avidité par tous les fédéralistes d'Amérique. Celui du Franc-Parleur républicain fut répété par les journaux démocratiques et dévoré également par leurs partisans. Je reconnus par la suite que les deux camps divisaient le pays. Quand je m'entretenais avec un fédéraliste , il aurait écouté toute la journée la partie de mon histoire qui concernait le corsaire français; c'était tout le contraire quand je m'adressais à un démocrate. Comme la plupart des marchands app:irtenairnt à la première de ces opinions, je me fis du tort en parlant inconsidérément de mes malheurs.
Il y avait peu de temps que mon histoire circulait quand les bruits les plus absurdes courunnt sur mon compte. Moi , iMilcs Wallingford, le cinquième du nom à Clawbonny, je n'étais qu'un déserteur anglais, et certaines gens étaient disposées à jurer que Marbre s'était sauvé, quatre ans auparavant, d'un vaisseau anglais après avoir volé le capitaine. On sait avec quelle ioiagination les calomnies se fabriquent et
LUCIE HARDINGE.
avec quelle rapidité elles se répandent. Ainsi, pour y mettre un terme , j'eus la prudence de garder 'e silence. Je cherchai à faire oublier mes aventures , et parvins ainsi à sauver ma réputation , que j'étais sur le point de perdre comme ma fortune. J'avoue qu'en rentrant dans mon pays natal j'avais parfois espéré m'y placer sous la protection des lois ; mais elles étaient impuissantes pour réparer le préjudice que l'on m'avait causé, d'autant plus qu'en 1804 les Utats- Unis étaient constamment soumis à l'influence étrangère- Si j'avais eu à me plaindre seulement d'un Français ou d'un Anglais , ma position eût été plus avantageuse , car l'un ou l'autre des partis politiques m'aurait soutenu aussi longtemps que les besoins de sa cause l'auraient nécessité; mais j'avais été victime des deux belligérants; et, par un consentement mutuel, les journauï cessèrent bientôt de s'occuper de moi.
Marbre ne sut pas se contenir aussi prudemment en voyant le manque de véritable nationalité de ses compatriotes. li ne pouvait s'accoutumer à l'idée qu'un Américain, après avoir perdu comme moi son navire et sa cargaison, ne devait attendre aucune réparation des autorités de son pays. Plusieurs années après, il exprimait encore ses opinions à cet égard avec une franchise qui faisait plus d'honneur à sa probité qu'à sa circonspection.
Après nous être débarrassés du colonel numéro deux , nous continuâmes notre promenade. Je rencontrai plusieurs personnes de ma connaissance , mais le costume que je portais me servit de déguisement. Elles passèrent sans me remarquer, et je n'en fus point fâché, car je désirais garder pendant quelques jours une espèce d'incognito. Cependant je ne pouvais tarder à être vu, New-York étant en 1804 une ville de peu d'étendue, oii l'on connaissait tous ceiu qui occupaient un rang quelconque.
Nous allâmes au delà de l'église Saint-Paul , dans le beau quartier de la ville. Sur le seuil d'une des résidences patiiciennes , je vis un homme élégamment vêtu qui semblait en être le propriétaire : c'était Rupert, il poussa un cri et appela Marbre par son nom.
— Marbre , mon cher ami , comment vous portez-vous? Votre vue me rappelle le bon vieux temps et l'eau salée.
En disant ces mots , notre ancien camarade descendit les degrés et tendit la main à Moïse avec une cordialité mêlée de morgue aristocratique. Celui-ci, qui ne connaissait à Rupert d'autres défauts que son antipathie pour la mer, lui secoua la main sans arrière-pensée.
— Je suis vraiment ravi de vous rencontrer , monsieur Hardinge. Votre père et votre charmante sœur demeurent-ils ici ?
— Non, mon vieux Moise, répondit Rupert sans jeter les yeux sur moi. Voici ma maison où je serai charmé de vous avoir et de vous présenter ma femme , que vous connaissez déjà : miss Emilie Merton, fille du général Merton , de l'armée anglaise.
— Au diable l'armée et la marine anglaise ! s'écria Marbre brusquement; sans cette dernière, notre ami Miles, que voici, serait riche à l'heure qu'il est.
— Miles , répéta Rupert avec un étonnement naturel ; vous n'avez donc pas péri en mer , Wallingford ?
— Comme vous voyez, monsieur Hardinge ; je suis encore vivant, et je profiterai de cette occasion pour vous demander des nouvelles de votre père et de votre sœur.
— Ils se portent bien , je vous remercie ! Mon père en particulier sera charmé de vous voir. Il a été profondément affccié de vos malheurs, et a fait ce qu'il a pu pour éteindre les poursuites. Mais vous savez qu'il n'est pas riche et que Lucie ne peut toucher qu'à son revenu, dont les économies ne suffisaient pas. Moi-même, je venais de m'établir en ménage , et vous savez qu'en pareil cas on a besoin de toutes ses ressources. Nos efforts ont été inutiles. Pauvre Clawbonny ! J'ai appris avec une vive douleur qu'il avait été vendu. On dit cependant que M. Daggett, votre successeur, en tire un parti admirable. 11 paraît que c'est un capitaliste, et qu'il a de quoi réaliser tous ses plans.
— Je suis charmé que Clawbonny soit tombé en de bonnes mains , puisqu'il est sorti des miennes. Au revoir, monsieur Hardinge, je tâcherai de voir bientôt monsieur votre père et d'obtenir de lui des renseignements détaUlés.
— Votre retour lui causera une joie excessive , Wallingford, et, quant à moi, je me ferai toujours un grand plaisir de vous aider de tout mon pouvoir. Les eaux doivent être basses chez vous ? je le crains bien.
— Oui, je suis dans le moment du reflux et incapable d'acquitter un reliquat de vingt ou trente mille dollars. Mais je ne désespère point ; je suis jeune, et j'ai une noble profession.
— J'ose dire que vous réussirez , reprit Rupert d'un ton protecteur. Vous avez toujours été entreprenant, et je ne suis pas inquiet de vous. Il serait à peine convenable de vous inviter à entrer ce soir chez ma femme. Sans doute, vous portez à merveille votre veste , mais je sais que les jeunes gens aiment à faire un peu de toilette avant de se présenter aux dames. D'ailleurs Emilie est d'une délicatesse extrême en fait d'étiquette.
— Cependant , madame Hardinge m'a souvent vu en veste , et elle
a passé de longues heures en ma société quand j'étais vêtu comme je le suis en ce moment.
— Oui, mais c'était en mer, où il faut s'accoutumer à tout. Ronsoir, Wallingford , je ne vous oublierai pas; je suis intime avec les chefs de toutes les principales maisons de commerce, et vous pouvez compter que je ferai quelque chose pour vous. Ronsoir. — Un mot, s il vous plait, Sïarbre, avant de nous séparer.
Je laissai échapper un sourire amer et je m'éloignai fièrement. Je me doutais peu qu'en ce moment même Lucie était assise à trente pas de moi et qu'elle écoutait les plaisanteries d'André Drewett. J'aurai occasion de parler prochainement «* ' . manière dont elle accueillait sou adorateur.
Marbre , en me rejoignant, m'apprit que Rupert l'avait arrêté pour lui demander notre adresse. J'avoue que je ne sus à mon ancien ami aucun gré de cet acte de condescendance.