CHAPITRE XXVII
Le soleil disparaît; sur les flots descendant, Ses dernières lueurs colorent l'occident. Mais de son char doré l'éblouissant sillage D'un heureux lendemain nous donne le présage.
Je fus presque aussi étonné que Rupert lui-même de ma conduite envers lui. Il l'attribua sans doute à ma décadence , car au commencement de l'entrevue, il éprouvait un embarras visible, et son assurance augmenta à mesure qu'il crut que la mienne diminuait. La modération que je manifestai fut due entièrement à Lucie, qui n'avait jamais perdu son influence sur mon esprit. Marbre, ignorant le véritable état des choses , se montra enchanté des manières et de la réception de Rupert.
— Tout le monde ne peut pas être marin, me dit-il. C'est un don naturel , comme une belle voix ou la faculté de danser sur la corde. Rupert réussira parfaitement à terre dans le métier d'homme du monde, quoiqu'il ne vaille rien en mer, comme en conviendront tous ceux qui ont navigué avec lui. Il y a en lui de l'étofife, mais c'est ime étoffe terrienne et qui n'est pas de mise sur l'Océan. Je soutiendrais volontiers que, si l'on faisait embarquer le grand empereur Buonaparte, ce serait un marin des plus médiocres.
Je ne fis aucune réponse , et nous rôdâmes dans les rues jusqu'à la brune. Le lendemain matin, nous avions déjeuné à la table d'hôte, et j'allais me mettre à la recherche d'un avocat, pour le consulter sur la validité de mon assurance , quand on m'annonça que deux personnues demandaient à me voir. Je crus d'abord que c'étaient encore des rédacteurs en chef; mais aussitôt que nous fûmes seuls l'une de ces personnes m'expliqua le but de sa visite avec une politesse de forme propre à dissimuler l'âpreté du fond. On aurait pu appliquer dans l'espèce ce dicton latin : suaviter in modo, fortiter tn re.
— Je suis fâché de vous dire, capitaine Wallingford, que j'ai un mandat d'arrêt contre vous pour une somme qui ne s'élève pas à moins de soixante mille dollars.
— Diable ! mon bon cousin , murmurai-je , vous allez vite en besogne I — Je dois une partie de cet argent , monsieur , si ma ferme n'a été vendue que cinq mille dollars. Mais quel est celui qui me fait ainsi contraindre par corps?
Ici , la seconde personne se fit connaître pour M. Meekly , avoué du demandeur
— Je viens ici, dit-il, dans l'espoir de contribuer à arranger l'affaire à l'amiable. Mon client est M. Thomas Daggett, de Clawbonny, dans le comté d'Ulster. Il a vos obligations entre les mains, comme administrateur de feu Jacques Wallingford dont vous étiez, je crois, le parent.
— Mon cousin est donc mort?
— Il a quitté cette vie, il y a huit mois, au moment où on s'y attendait le moins. Il est mort intestat , et son principal héritier , le fils de sa tante maternelle , a été nommé administrateur de la succession ; il est làclunix que la loi vous exclue, puisque vous portez le même nom que le déliait.
— Mon cousin m'a donné lieu de croire que je serais son héritier, comme il était le mien. J'ai déposé entre ses mains un testament en sa faveur.
— Nous savons cela, monsieur, et comme on vous a longtemps cru mort, on .i élc sur le point de lui adjuger vos biens personnels, ce qui nous eût évité la démarche désagréable à laquelle nous sommes forcés aujourd'hui; mais une grave question se présentait : lequel était mort le premier de vous ou de votre cousin? nous n'avions aucun moyen de la décider, et, dans tous les cas, le devoir de l'administrateur était d'agir avec toute la célérité possible.
r— Puisqu'il en est ainsi , rien ne peut me sauver de la prison ; je ne
LUCIE IIARDINGE;
connais personne sur la terre qui soit à même de me cautionner pour la somme que je dois, indépendamment des frais.
J'en suis désespéré, capitaine Wallini;ford, reprit ci\1Iement
M. Mcekiy ; nous tâcherons de prendre des arrangements pour vous faire sortir de prison le plus tôt possible ; venez avec moi , l'huissier nous suivra.
— Volontiers, monsieur; mais, avant de quitter cette maison, je veux payer ma note et communiquer ma position à mes amis.
Je comprenais Nabuchodonosor dans le nombre , car je m'apercevais que je descendais rapidement l'échelle sociale et que ma condition nouvelle me rendait précieuse l'amitié même de mes esclaves; sur un signal que je lui fis , ce digne serviteur accourut avec Marbre, et je les mis simplement au fait de mes alTaircs.
— Arrêté! dit Moïse, en regardant l'huissier avec un souverain mépris. Arrêté ! mais IWiles , vous pouvez vous défaire seul de ces deux individus, et avec notre assistance vous les réduirez en bitord d'un tour de main.
— C'est possible, Moïse, mais je ne puis me défaire de la loi, même avec votre puissante assistance; d'ailleurs, il n'est pas dans mes intentions de résister. Me voici donc en charge pour la prison , puisque aucune caution ne se présente.
— Aucune caution! n'avez-vous pas la mienne et celle de Nab?
— Je crois , fit observer l'avoué , que monsieur ne comprend pas bien la contrainte par corps.
— Je ne la comprends pas! vous croyez cela, mon ami? cependant quand des Hambourgeois ont voulu m'arrêter , il y a trente ans , à Philadelphie...
— Qu'importe tout cela maintenant. Moïse! je vous prie de payer ma note, de donner mon porte-manteau à Nab, qui me l'apportera, et de vous charger de mes autres effets. Vous viendrez me voir de temps en temps ; mais je vous ordonne de ne pas me suivre.
A ces mots , je quittai l'auberge avec une vitesse qui donna quelque inquiétude à l'huissier ; une fois dans la rue, cependant, mon pas se ralentit, et, me plaçant auprès de M. Mcekiy, je l'entretins de la possibilité d'un accommodement.
— Avons dire vrai, capitaine Wallingford, mon client n'espère pas recouvrer jamais la totalité de sa créance ; vous ne possédez plus maintenant que quelques bijoux , vos bestiaux et vos ustensiles d'exploitation, des nègres, un sloop et divers tfl'cts mobiliers; les garanties qui sont entre nos mains serviront à éteindre une partie de la dette, mais il y aura toujours un reliquat très-important.
— Vraiment, répondis-je à l'avoué, je dois savoir gré à M. Daggett de sa modération; il a une propriété dont la valeur au minimum est de trente-cinq mille dollars et qui lui rapportera un revenu net de deux mille dollars par an, sans compter des avantages qu'elle présente comme résidence; en outre, les oblit;ations et les créances hypothécaires dont il est saisi s'élèvent à une somme de vingt mille dollars. Vous voyez que les quarante mille dollars que je devais à mon cousin fructifieront entre les mains de ses héritiers, et pourtant je vais passer ma vie en prison.
— Vous ne voyez pas l'affaire sous son véritable point de vue , repartit M. Meekly : M. Daggett n'occupe pas Clawbonny en qualité d'admiuislrateur, il représente l'acquéreur, qui est un de ses neveux , et le prix du domaine, se montant à cinq mille deux cent cinquantecinq dollars , est à déduire sur le total de votre obligation.
— Oui, monsieur, je comprends bien que ma propriété ait été adjugée, au rabais, par vente forcée et en l'absence du débiteur; mais quelles sont les propositions que vous êtes autorisé à me faire ?
— M. Daggett sait que vous avez des perles assez précieuses, de l'argenterie et du mobilier; il vous propose de lui abauriouncr le tout au prix de l'estimation , et il vous donnera du temps pour le reste de votre dette; il pense que vous pouvez ainsi réaliser environ quatre mille dollars.
— Les perles dont vous parlez, ma vaisselle plate , évaluée au prix du vieil argent, le sloop , les chevaux , les voitures et les instruments d'exploitation , ont une valeur au moins double de celle-là ; je ne compte pas les esclaves que j'ai l'intention d'affranchir tous, si la loi me le ])crmet. Si M. Daggett refuse d'élever le prix de mes objets mobiliers, je tâcherai de m'en défaire moi-même et je resterai provisoirement en prison. Comme Clawbonny représente plus de cinq mille dollars , et que les obligations provenant de ma sœur forment une somme de viugt-deus mille dollars, je n'en dois plus réellemcut que treize mille.
— Nous allons arriver à la prison, monsieur , sa vue vous décidera peut-être.
— Non, monsieur, je ne refuse pas d'acquitter ma dette ; mais il faut qu'on estime mes biens meubles à leur juste valeur. Adieu , monsieur Mcekiy, je crois inutile que vous m'accompagniez plus loin.
Celte conversation me prouva que j'avais aflaire à un frij-oii. !\T. Daggett craignait que je ne vendisse mes meubles avant qu'il eût le temps d'opérer une saisie régulière; il espérait m'effrayer et me forcer à un arrangement ; mais la fermeté que je témoignai déconcerta son émissaire, qui prit bientôt congé de moi. Quelques minutes plus tard »
j'avais franchi le seuil de la prison pour dettes, j'avais quelque argent, et , ne me souciant pas de frayer avec les gens que j'y rencontrai , je me fis donner une petite chambre garnie de quelques meubles insulTisants.
J'y étais à peine établi quand Nabuchodonosor apporta mon portemanteau. Le pauvre garçon avait versé des larmes, car non-seulement il sympathisait à mes malheurs, mais encore il en souQrait comme une victime. Dans l'idée de tous les nègres, ils faisaient partie de la famille et du domaine de Ciavbonny et n'en pouvaient être séparés que par une convulsion de la nature. Aussi, de peur de réduire Nabuchodonosor aa désespoir, je me gardai bien de lui dire que la propriété ne m'appartenait plus. 11 me remit une lettre cachetée aux armes des Ilardinge , pliée avec soin et recouverte d'une enveloppe sur laquelle Rupert avait écrit l'adresse. Le papier, l'écriture et la disposition de cette lettre annonçaient la stricte observation des formalités mondaines. Je me bâtai d'en lire le contenu, que je transcris littéralement :
a De ma maison de Broaduray, mercredi matin.
• Mon cher Wallijgford,
» J'ai l'idée que le billet ci-inclus peut vous être utile, et je me reproche de n'avoir pas songé à vous l'offrir quand je vous ai vu. Je regrette qu'il ne soit pas en mon pouvoir de vous inviter à dîner avec moi, aujourd'hui, en famille; mais madame Ilardinge a de la compagnie, et nous sommes engagés pour tout le reste de la semaine. J'espère , toutefois , trouver une occasion de vous revoir quand je serai moins répandu. Lucie vient d'apprendre votre arrivée, et elle écrit un billet à mon père, qui sera enchanté de savoir que vous êtes encore de ce monde. Le général me prie de le rajipeler à votre souvenir , et quand il retournera en Angleterre , il espère qu'il s'embarquera sur votre navire.
» Adieu, mon cher Wallingford, je n'oublierai jamais nos escapades d'enfance, qui doivent, je crois, vous faire sourire de temps en temps.
> Votre affectionné
» RUPEBT H.VBDINGS. »
Cette lettre contenait un bon de vingt dollars ; l'homme auquel j'en avais envoyé vingt mille m'envoyait, dans ma détresse, cette magnifique donation ! Il est inutile de dire que Nabuchodonosor lui reporta le billet, avec une brève épître dans laquelle je lui adressais réception de la sienne. Du moins, heureusement pour moi, je n'avais pas besoin de sa charité.
Une heure après le départ de mon nègre, un geôlier vint m'annoncer qu'un ecclésiastique , accompagné d'une dame , me demandait au parloir. J'y courus à la hâte, et je trouvai Lucie et son père. En allant chez Rupert, Nabuchodonosor avait vu Chloé. M. Ilardinge avait appris par elle que j'étais en prison , et , donnant à peine à sa fille le temps de mettre un châle et un chapeau, il était venu me rendre visite. Je vis au premier coup d'oeil que Lucie était dans une violente agitation; qu'elle était pâle, mais plus belle que jamais, et qu'elle n'avait changé ni d'extérieur ni de caractère.
— Miles ! mon cher enfant ! s'écria le bon vieux prêtre en me serrant dans ses bras , que d'actions de grâces je rends à Dieu ! Excepté Lucie et moi, tout le monde vous croyait mort, mais nous ne pouvions nous accoutumer à l'idée de vous avoir perdu pour jamais.
Pendant que mon ancien tuteur me pressait contre son sein , je vis Lucie pleurer comme si son cœur eût été prêt à se briser. Puis elle releva la tête et essaya de sourire par un effort dont j'étais seul l'objet. Elle tremblait de tous ses membres. Je pris la main qu'elle me tendait et je la couvris de baisers.
— Tous mes malheurs sont oubliés, m'écriai-je, puisque je vous retrouve et que vous êtes toujours Lucie Hardinge.
Je savais à peine ce que je disais , mais je remarquai que la figure de Lucie se couvrait de rougeur , et qu'un ssourire inexplicable elflcurait ses lèvres. Sa physionomie exprimait un vif désir de connaître mes aventures, mais j'étais hors de moi et incap.ible de tenir un discours suivi. Ce ne fut qu'après dix minutes d'émotion que je racontai la manière dont j'avais perdu mon navire et les motifs de mon arrestation.
— Je suis enchanté, ajoutai-jo, que mon cousin Jacques Wallingford n'ait pas pris part à ces poursuites ; quoique je déplore sa perte, mon malheur eût été plus pénible à supporter si j'avais pu croire qu'un parent, m'abusant par de faux semblants d'amitié, avait combiné un plan pour me ruiner.
— Puisqu'il avait parlé de vous faire son héritier , reprit M. Hardinge, il aurait dû s'acquitter de sa promesse.
Lucie n'av;iit interrompu mon récit par aucune observation. Le rayonnement de ses yeux limpides trahissait l'intérêt qu'elle prenait à mes paroles.
— Peu importe , dit-elle, quelles ont été les intentions de monsieur Jaiques Wallingfoid. Je l'ai toujours regardé comme un homme peu ci\ ilisé , mais Itonaête. On doit lui pardonner de n'avoir pas prévu sa
LUCIE HARDINGEJ
mort inattendue. 11 s'agit maintenant, mon cher père, de tirer promptement Miles de ce misérable lieu.
— Oui, mon ami, que Uieu vous préserve de coucher ici une seule nuit!
— Je crains d'en passer plus d'une, monsieur. Je ne dois réellement que treize mille dollars, mais je suis contraint par corps, je le crois, pour la totalité de mon obligation. Le but de mon arrestation est sans doute de m'amener à un compromis et à l'abandcHi de mes biens meubles. Pour sortir d'ici , il faudrait donner caution de tout ce que la loi permet au demandeur de réclamer, et je ne vois pas d'bomme qui puisse répondre de cette somme pour moi.
— J'en connais deux, Ruperl et moi.
L'idée de recevoir une pareille faveur de Rupert me causa un vif déplaisir, et je lus dans les yeux de Lucie qu'elle partageait mes sentiments. Néanmoins, je remerciai M. Hardinge en lui serrant la main Bvec ardeur.
— Alalheureusement, répondis-je, vous n'êtes pas assez riche. L'huissier a reçu des instructions rigoureuses, et ni vous ni Rupert ne pouvez vous porter caution d'une somme de cinquante mille dollars.
— Mon Dieu , Miles, est-ce absolument nécessaire ?
— Oui ; si on l'exige, je crois que la loi veut des garanties pour le montant de la somme réclamée. Rupert vit dans l'aisance, et cependant je doute qu'il puisse affirmer par serment qu'il est à même de répondre de toute ma dette.
La figure de M. Hardinge devint triste, et U s'arrêta un moment avant de me répondre.
— Je ne suis pas, dit-il; dans les secrets de Rupert. J'espère que ses affaires vont bien et qu'U mène une bonne conduite, quoique j'aie parfois supposé qu'il était enclin au jeu. Il a acheté et meublé un bel hôtel, dans lequel il vit largement. Quand je lui parle de ses dépenses, il me demande si je crois que les jeunes Anglaises de condition se marient sans dot. Il me semble pourtant, mon cher Miles, que les Merton n'ont d'autres ressorjres que la solde du colonel.
— Du major Merton ! répoudis je en appuyant sur le véritable titre de ce digne personnage. Le major Merton m'a dit positivement que sa paye était sa seule ressource.
M. Hardinge poussa un profond soupir, et Lucie devint pâle comme la mort! Le vieillard ne connaissait pas le caractère de son fils, mais }l avait les justes alarmes qu'un père devait éprouver en pareille cirto^stance. Je compris la nécessité de calmer ses appréhensions.
— Vous savez, mon cher tuteur, que je ne voudrais pas vous îromper, mais je dois vous empêcher de juger Rupert avec trop de précipitation. Je sais d'oii il a tiré avant mon départ ime somme assez considérable qui lui appartient légitimement. Elle n'est pas assez forte your qu'il puisse soutenir longtemps le train qu'il mène ; mais il a encore quelques années devant lui. Vous n'avez à craindre ni le jeu, ni l'improbité. Rupert n'aime pas les cartes , et il est trop prudent pour se brouiller avec les tribunaux.
— Dieu en soit loué ! s'écria M. Hardinge, je m'étais effrayé à tort. Rupert a du talent, et j'espère qu'il occupera un jour un poste honorable au barreau. Peut-être a-t-il eu tort de se marier sans avoir une position stable; mais je suis rassuré sur son compte maintenant que je sais qu'il s'est procuré de l'argent d'une manière juste et honorable.
Je n'avais parlé ni de justice, ni d'honneur, mais la tendresse d'un père s'abuse aisément. L'espression des traits de Lucie m'apprit qu'elle soupçonnait la vérité. Jamais je n'avais vu tant d'humiliation sur son visage, ordinairement calme et toujours séduisant. Cependant elle reprit bientôt son sang-froid et fut la première à nous rappeler le but de notre entrevue.
— Kous oublions Miles, dit-elle., U paraîtrait, mon père, qu'il ne vous trouve pas assez riche pour être sa caution. Ne pourrais-je moimême lui en servir?
Lucie prononça ces mots avec fermeté et du ton d'une personne qui commençait à s'accoutumer à l'idée d'être comptée pour quelque chose dans le monde financier. Mais, pour se mettre ainsi en .ivant, elle eut à surmonter la modestie de son sexe , et une vive rougeur colora son visage.
— Mille remercîments, ma chère Lucie, lui dis-je avec affection; mais, quand même vous pourriez être ma caution, je ne le souffrirais certainement pas. C'est assez que vous veniez me visiter ici , sans mêler votre nom dans mes affaires. M. Daggett me gardera en ce lieu quelques semaines. Quand il verra que j'emploie 4es intermédiaires pour vendre mes biens meubles, il craindra d'en perdre le prix, et offrira d'entrer en arrangement. Une fois libre, je puis retourner en mer, sinon comme capitaine, du moins comme second.
— Une mineure ne peut donc être admise comme caution ? demanda Lucie.
— Non sans doute, la loi s'y oppose.
— rs'en paî-lons donc plus, reprit Lucie; mais je puis du moins acquérir les bijoux; et, par bonheur, j'ai presque une année de revenu disponible. Je désire acheter vos perles. Je les ai déjà en ma possession, et je les ai souvent convoitées. Vous les estimez, je crois, trois mille dollars? Mon père vous comptera cette somme. Vous enverrez
chercher l'avoué de votre persécuteur, et lui offrirez le prix des perles, à la condition qu'il acceptera mon père pour caution. S'il a les intentions que vous lui avez supposées, il ne manquera pas d'accéder à vos propositions.
Je fus charmé de la variété de ressources que montrait Lucie. Son projet était acceptable; j'étais convaincu que Daggett accepterait M. Hardinge comme caution, mais je ne pouvais songer à recevoir de Lucie trois mille dollars pour des perles qui n'en valaient guère que la moitié.
— 11 est inutile de s'arrêter à votre proposition, lui dis-je en eipriniant ma reconnaissance par un regard. Je ne puis consentir à vous voler, ma très-chère Lucie, parce que vous êtes disposée à vous laisser dépouiller. Laissez-moi ici quelques jours encore, et M. Meekly me fera sortir de son propre mouvement. j
— J'ai une idée ! s'écria M. Hardinge en se levant brusquement. Lucie, je vais revenir dans un quart d'heure; puis nous emmènerons Miles en triomphe 1 Oui, oui, mon projet ne peut manquer de réussir si je m'adresse à un avocat honorable.
— Puis-je savoir de quoi il s'agit, mon cher père? demanda Lucie en me lançant un coup d'œil expressif.
— Voilà ce que c'est : je vais aller trouver l'évcque, qui est disposé à tout faire pour moi. Nous irons ensemble chez ce M. Meekly, et nous donnerons notre parole, en qualité d'ecclésiastiques, que Miles paraîtra au tribunal à l'appel de la cause. En me rendant chez l'évêque, je passerai au bureau de l^ichard Harrisson, et je le consulterai.
— J'approuve cette dernière idée, M. Harrisson peut nous donner un avis utile. Je vous serai infiuiment obligé si vous voulez l'inviter à me rendre une courte visite. Au moment où j'ai été arrêté, j'avais l'intention de le consulter relativement à mon assurance.
M. Hardinge écouta attentivement et quitta la chambre.
Beaucoup de jeunes personnes auraient été embarrassées de se trouver seules avec un détenu ; mais Lucie était unie avec moi par une si longue intimité qu'elle ne fut pas effrayée des inconvénients de ce tête-à-tête. Quand son père sortit, elle était absorbée dans ses pensées. Je m'étais levé pour conduire M. Hardinge , et lorsque je revins lentement à ma place, la jeune fille se leva, prit une de mes mains dans les siennes et me regarda fixement.
— Miles, me dit-elle, je ne parlerai plus des perles ni de mon argent, et j'éviterai de faire intervenir Rupert dans votre affaire , si vous voulez accepter la caution que je puis vous procurer. Je connais un gentleman qui se contentera de ma parole pour garantie, qui est assez riche pour être accepté, et qui a souvent parlé devant moi des services que vous lui avez rendus. Vous ne pouvez savoir combien il est disposé à vous obliger; mais je le sais. Maintenant, je vous demande de me donner votre parole, j'exige que vous ne refusiez pas son assistance quand même il vous serait complètement étranger.
— Comment est-il possible, Lucie, que vous connaissiez un tel homme ?
— Oh ! vous ne sauriez imaginer les progrès que j'ai faits dans l'entente des affaires. Vous accepteriez ma caution, Miles, si j'étais homme et si j'avais atteint ma majorité.
— Certainement, avec les sentiments que j'ai pour vous, Lucie, j'accepterais une pareille faveur de vous plutôt que de tout autre. Mais vous n'êtes pas homme, Dieu merci ! et vous êtes encore mineure.
— Promettez-moi donc d'accepter les services de la personne que je vous enverrai. Il serait désespérant pour nous de vous savoir en prison, tandis que nous vivons dans l'opulence. Je ne quitterai pas votre main avant d'obtenir votre promesse.
— Votre regard me décide, Lucie, je prends les engagements que vous désirez.
L'émotion de cette chère enfant était si vive, cjue ses larmes coulèrent aussitôt que son esprit fut rassuré. Ce ne fut qu'un désordre passager, et un radieux sourire effaça bientôt toute trace de chagrin de sa douce physionomie.
— Maintenant, Miles , j'ai la certitude de vous arracher bientôt de cet horrible lieu. Nous aurons le temps de prévenir la saisie que vous redoutez. Avant qu'elle soit exécutoire, j'attendrai ma majorité, et je pourrai me substituer au lieu et place de cet odieux M. Daggett. Vous aimerez mieux, sans doute, être mon débiteur que le sien.
— Ma chère Lucie ! il n'y a rien que je ne voulusse vous devoir de préférence à tout être vivant, sans excepter votre père.
Une satisfaction profonde se peignit sur les traits de Lucie, et je vis encore errer sur sa bouche cet inexplicable sourire que j'avais remarqué dès le début de nôtres entrevue. Avant que j'eusse le temps de lui eu demander la signification, elle prit un air de tristesse et tourna vers moi des yeux humides.
— Miles , me dit-elle , je crois vous avoir compris quand vous avez parlé de Rupert. C'est à la pauvre Grâce qu'il doit sa fortune, et vous vous êtes dépouillé pour accomplir les vœux de votre sœur. Je m'étonne que cette idée ne se soit pas déjà présentée à moi, mais il est si cruel d'avoir mauvaise opinion d'un frère I Je ne vous adresse pas de questions. Je vois que vous avez résolu de ne rien dire : que vous vous y êtes peut-être engagé par serment, mais nous ne pouvons vivre avec
LUCIE HARDINGE.
ce déshonneur, et le jour où j'aurai vingt et un ans je vous restituerai les vinct mille dollars qui composaient, je crois, la fortune de Grâce.
QÎiand même ce que vous imaginez serait vrai, pensez-vous, Lucie, que je vous laisserais acquitter les dettes de lUipert?
Vous le devez. Je rougirais de voir une partie de votre avoir
entre les mains de mon frère pendant que votre liberté strait menacée. Comme vous le verrez, Miles, il n'y a qu'un moyen de m'empêcher de vous rendre la foiliine de Grâce à l'époque de ma majorité.
L'inexplicable sourire ertliura de nouveau les livrrs de Lucie, et j'avais résolu de lui eu demander le seiis quand iiL liardini^e rentra.
Aussitôt arrive à bord du Bapide, on me met aux fers et sous la gsrde d'uue sentinelle placée à la porte de ma cabine.
— M. llarrisson n'y est pas, s'écria-t-il , mais je lui ai mandé, par un billet, que son ancienne connaissance, le c.qiitaine Wallingford , avait le plus urgent besoin de ses services. 11 est allé à sa maison de campas;ne de Greenwicb, et reviendra dans le courant de la journée. Je lui ai recommandé de venir me trouver immédiatement. C'est un ancien condisciple qui se mettra en quatre pour m'obliger. A présent, Lucie, il faut sortir de prison. J'ai vu un certain M. Drewelt se diriger vers notre maison, et j'ai eu lî charité de lui dire que nous y serions dans dii minutes.
Lucie se leva avec un empressement que je lui pardonnai à peine. Ses joues se colorèrent et elle entraîna son père d'une manière qui me parut peu conforme à sa réserve habituelle. Cependant, avant de sortir, elle me dit à voix basse : — Songez, Miles, à tenir votre promesse , et dans une heure vous serez libre !