‹ Œuvres compl`etes de Fenimore CooperChapitre 268 sur 280 · CHAPITRE XXVIIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVIIL

Elle m'embrassa doucement; Et sur son visage charmant Régnait un gracieux sourire; Et lorsque je voyais ses yeux Sur moi se fixer radieux, J'éprouvais un ardent délire.

COLEniDCE.

Je ne vis personne pendant les deux heures qui suivirent. La fenêtre du parloir, où j'eus la faculté de rester, donnait sur le parc de New- Yot'k. J'y aperçus bientôt mon second et Mabuchodonosor , qui sem-

blaient tenir la prison en état de blocus, de peur qu'on ne m'enlevât, ou qu'un nouvel ennemi ne s'introduisît dans la place. Mabuchodonosor disparut pendant une heure et revint avec un paquet de cordes. Mes deux amis dévoués s'établirent alors à quelque distance de la prison et se mirent à fabriquer une échelle. Leur divertissante activité ne se ralentit point , et ils travaillaient encore quand je les interrompis en personne comme on le verra tout à l'heure.

Deux heures après le départ de Lucie et de son père , le geôlier m'annonça une nouvelle visite. J'attendais celle de mon avocat ou de M. llarrisson. Mais quelle fut ma surprise quand je vis entrer André Urewett, accompagné du geôlier qui tenait une lettre à la main.

— Capitaine Wallingford, me dit ce dernier, j'ai ordre de vous ouvrir la porte. Vous êtes élargi sous caution.

Le geôlier disparut.

— r.t c'est à vous que je dois cela, monsieur Drewett?

— Je le voudrais de tout mon cœur, mon cher monsieur, répondit André en me serrant la main. Certes, je n'aurais pas souffert que mon sauveur fiit détenu faute de caution, mais je n'ai pas le mérite de la priorité. C'est miss llardinge qui m'a prié d'obtenir votre libération , et c'est elle que vous devez remercier, quoique ses vœux aient servi ma reconnaissance.

Ces paroles furent prononcées avec une noble franchise, et je fus étonné de n'avoir jamais envisagé André Drewett sous un jour aussi favorable. 1 1 était embelli, il avait des manières distinguées et une physionomie iutellisenle ; j'étais obligé de lui rendre justice.

— Lucie n'oubliera jamais notre intimité d'enfance, dis-je avec un certain embarras. Elle m'a quitté en me déclarant vaguement ses intentions, mais je n'étais pas préparé à vous voir. S'il est sur la terre un homme digne d'envie, c'est vous, monsieur Drewett.

— Sur mon âme, le capitaine Wallingtord est vivant! s'écria lo vieux Jared Jones.

André parut troublé, rougit, se mit à la fenêtre, et ne parvint à se calmer que par un long effort.

— Je crois vous com])rendre, Wallingford, dit-il. Vous supposez que je suis le prétendu de Lucie llardinge?

— Sans doute; tout ce que j'apprends, tout ce que je vois, la confiance (pi'elle vous témoigne, ne me laissent aucun doute.

— Eh bien , vous êtes dans l'erreur : je n'ai pas le bonheur de posséder la tendresse de miss llardinge, et personne n'obtienilra sa main sans avoir d'abord son cœur tout entier.

Je fus stupéfait. (,)iioi! Lucie n'avait pas d'engagement avec Drevett I II convenait lui-même qu'elle ne l'aimait pas'. André devina sans doute, en jiartie, mes sentiments, car il parut disposé à continuer l'entretien do manière à dissiper toute incertitude.

LUCIE HARDINGE.

Il y a très-peu de temps , dit-il , que j'ai reconnu mes torts involontaires envers miss Hardinge. Comme vous êtes son plus ancien ami, je parlerai à cœur ouvert, et je tâcherai de me justifier jusqu'à un certain point. -,1 • , i

Vous aviez entendu dire, ajouta André Drevett, que j étais le prétendu de miss Hardinge.

— Sans contredit , c'était même l'opinion de son père ; il supposait que Lucie vous avait fait une promesse conditionnelle, et qu'elle attendait le consentement paternel pour vous épouser.

]\J. Hardinge s'est étrangement fourvoyé. A la vérité , monsieur

Wallingford, j'ai longtemps fait la cour à miss Hardinge. Je lui ai demandé sa mLin, il y a quelques années, et j'ai essuyé un refus Mais comme elle avait eu la franchise de m'avouer qu'elle était libre de disposer d'elle j'ai persévéré malgré ses conseils, ses désirs, et je puis même dire ses instances. Je crois qu'elle m'estime et qu'elle a un profond respect pour ma mère, qui l'aime avec une tendresse presque égale à la mienne. J'espérais que celte estime et ce respect pourraient amener de l'amour, mais ma folle présomption a recule châtiment qu'elle méritait. Il y a environ six mois , peu de temps après avoir reçu la fausse nouvelle de votre mort, j'eus un dernier entretien avec Lucie , et j'acquis la conviction que mes espérances étaient illusoires. Depuis ce temps j'ai essayé de vaincre ma passion : un amour rebuté ne peut pas durer toujours, et le mien est maintenant assez calmé pour que je puisse vous en parler sans douleur. Cependant, jai toujoiiis l'estime la plus vraie pour miss Hardinge , et un seul regard encourageant me rappellerait auprès d'elle , quoique j'aie idée qu'elle ne veuille pas se marier. Mais quittons ce lieu oii l'on n'a plus le droit de vous retenir.

J'étais dans un état qui m'était presque la conscience de mes actions. Le plaisir de ma délivrance n'était rien comparativement à celui d'apprendre que Lucie était libre aussi : Lucie que j'avais crue longtemps irrévocablement engagée et que j'avais continué d'aimer sans espoir !

Andié Drewctt, à en juger par les discours qu'il tenait, ne l'avait jamais aimée autant que moi; sa passion ne faisait pas, comme la mienne, partie de son eiistence depuis ses plus jeunes années. Pendant que ces pensées me

traversaient l'esprit , je pris le bras de Drewett et je sortis précipitamment.

J'avoue que je respirai plus librement quand je me trouvai en plein air; mon compagnon me suivit, et je le menai à l'endroit où Marbre et Nabuchodonosor confectionnaient leur échelle de cordes. Leur surprise fut grande quand ils me virent en liberté, et mon second eut l'air désappointé, quoique la présence d'André Drewett lui expliquât ce qui s'était passé.

— Si vous aviez seulement attendu jusqu'à la nuit, me dit Marbre en regardant la prison d'un air menaçant , nous aurions montré à ces maudits geôliers la manière dont un marin peut quitter leur repaire. Je suis presque fâché que l'occasion soit perdue, car il eût été amusant de les voir se réveiller pour faire leur ronde et trouver les oiseaux dénichés. J'ai presque envie de vous prier de retourner en prison.

— Je ne m'en soucie pas du tout, ainsi faites-moi le plaisir de transporter mes bagages à l'auberge où je compte pendre mon hamac ce soir. Monsieur Drewett, je dois m'empresser d'aller remerciei celle à qui je dois ma liberté! "Voulez-vous m'accompagner?

André s'excusa et nous nous séparâmes en nous donnant une poignée de main amicale. Je courus à la maison de Lucie ; je frappai à sa porte presque sans savoir comment j'y étais arrivé. L'heure du dîner était proche , et le domestique hésitait à recevoir un marin qui avait l'aiï hors de lui , Iqcsquç Chloé m'aperçut. «9

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Le garçon me désigna, et l'étranger se présenta à moi sous le ni m de colonel Wsibltr, éditeur du Franc-Parleur rém'jl.ca^n de New-York.

— Monsieur Miles , s'écria-t-elle , quel plaisir de vous revoir I Nab nous a annoncé votre arrivée, et maintenant celui qui vous a volé Clawbonny sera bientôt mis à la porte.

Chloé m'introduisit, et je me trouvai bientôt au salon en présence de la jeune maîtresse du logis. Comme elle me parut belle en ce moment! elle s'était habillée pour dîner, suivant l'usage, mais avec une simplicité de bon goîit. Sa figure était radieuse, et l'agitation du plaisir avait augmenté le coloris de ses joues.

— Vous m'avez tenu parole, me dit- elle en me tendant les deut mains. André Drewett a été charmé de trouver l'occasion de vous être utile, mais je craignais votre caractère entier.

— Vous ne le craindrez plus désormais, ma bien -aimée Lucie! Non-seulement Drewett a tiré mon corps de prison, mais encore il a. délivré mon âme d'un pesant fardeau en m'avouant franchement que vous ne l'aimiez pas!

Les clartés rosées qui se jouent le soir dans un ciel d'automne ne sont pas plus belles que les teintes changeantes qui passèrent sur le visage de Lucie.

Elle ne parla pas tout d'abord, mais ses yeux m'interrogèrent; ses regards étaient si éloquents ! Quoique la modestie et la timidité en modérassent l'expression, je devinais d'avance la question qu'elle parvint à m'adresser.

— Que voulez-vous dire , Miles? reprit-elle d'une voix tremblante :

— Je veux vous demander de garder à jamais ces deux mains! Non pas une seule, Lucie : une seule ne satisferait pas un amour comme le mien : un amour qui est ma vie ! un amour qui a granili avec moi depuis l'enfance !

— Prenez-les toutes deux, mon cher Miles, et gaidezles aussi longtemps qu'il vous plaiiM.

Tout en prononçant ces mots, Lucie me retira ses mains avec violence et les porta à son visage baigné de larmes ! Je la saisis entre mes bras; je m'assis auprès d'elle sur un sofa; et je n'ai pas honte de dire que nous pleurâmes ensemble. Je ne révélerai pas ce qui se passa pendant le quart d'heure suivant; peut-être ne le pourrais -je pas, si je l'essayais ; mais je sais qu'au bout de quelque temps mon bras étreignait la taille délicate de Lucie! Notre entretien ne se fit pas remarquer par la cohérence, et il ne saurait être intéressant pour personne.

— Pourquoi avoir tardé si longtemps à me dire cela , Miles ? demanda Lucie d'un ton de reproche. Vous avez eu tant d'occasions de me révéler votre secret, et vous auriez dû deviner comment je vous aurais écouté. Que de misères et de souflfrances vous nous auriez épargnées!

^ Quant à celles que je vous ai causées, mon amie , je ne me les pardonnerai jamais; mais j'ai bien mérité celles que j'ai endurées. Pourtant, j'ai des excuses à alléguer; je pensais que vous aimiez Drewett. Tout le monde disait que vous deviez l'épouser. Votre père luimême s'y attendait et m'en avait parlé.

Pauvre cher père ! il connaissait peu mon cœur. Cependant ,

c'était lui qui m'avait décidée à ne jamais me marier de votre vivant.

Que le ciel l'en récompense, comme de toutes ses autres bonnes

actions ! Comment cela s'est-il fait, Lucie?

— Lorsque nous eûmes appris la perle probable de l'Aurore, mon père a ajouté foi aux bruits qui circulaient. Un sentiment que je ne puis m'expliquer m'empêcha d'y croire. C'était sans doute la Providence qui m'accordait le secours d'une espérance consolatrice! Mon père, convaincu que vous étiez mort , parlait de toutes vos bonnes qualités et m'exprimait souvent ses regrets. Il me déclara l'attachement que vous m'aviez voué, et vous pensez bien qu'après celte révélation il m'était impossible d'accueillir les hommages de personne.

LUCIE HARDINGE.

l.iioie me rcprorli.i de nouveau, à plusieurs reprises, d';ivoir si longtemps lardé à faire connaître mes s<Tilimcnls. J'avais repris possession de ses denv mains, et elle les laissait entre les miennes, en rougissant de pudeur et de plaisir.

— Je vous connaissais si bien, Miles, tne dit -elle encore, que, si vous n'aviez pas retrouvé la parole, je me serais vue forcée de vous faire moi-même une déclaration. Insensé que vous étiez! comment po'iviez-vous supposer qiiej'en aimais un antre que vous? voyez !

Elle tira de son sein le bracelet que je lui avais donné , et me le présenta encore imprégné d'une douce cluleur. Je déposai un baiser fervent sur ce bracilet et sur les joues de Lucie , que mes lèvres avaient pressées plusieurs fois pendant le cours de celte entrevue.

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