CHAPITRE XXIX
Tu m'as bien fait du tort.
Hall Dieu le le pardonael
Shakspebe, i" partie'du Roi Henri IV.
Enfin Cbloé enlr'ouvrit la porte après avoir frappé doucement, el demanda s'il fallait servir. Lucie dînait a quatre heures, et il en était près de cinq.
— Mon père est-il rentré? demanda la jeune maîtresse.
— Pas encore, madame; mais vous savez qu'il oublie toujours l'heure. Comme M. Miles est marin , je suppose qu'il doit avoir de l'appétit. J'ai appiis qu'il avait eu bien des tribulations pendant ce dernier voyage.
— 0\x\ , vous avez vu Nab, miss Chloé, m'écriai - je, et comme Oihullo, il vous a enchantée par le récit de ses aventures et de ses dan.ijirs!
Si Chloé avait pu rougir, nous étions dans une disposition d'esprit à lui pardonner cet acle de faiblesse; mais, malgré la couleur foncée de sa peau, celle honnête fille avait un cœur sensible dont les émotions se reflél.iicnt sur son visjge. Au nom de Nabuchodonosor, ses yeuî rayonuèrcut d'un plaisir qui tenait de l'ivresse.
— Quel gaillard! s'ccria-t-cile. — Quels sont les ordres de miss Lucie?
— Dînons, répondit Lucie en souriant de l'émotion de sa camérisle. bitesà Jones de servir; M. Ilardinge reviendra sans doute bientôt, nous ne serons que trois à t:ible.
La mention de la uble me fit jeter un coup d'œil sur mon coutume ; il était propre el convenable, surtout pour un homme qui n'avait pas à rougir de sa fi;;ure; mais il me rappela ma pauvreté et la distance que les opinions du monde plataieut entre Lucie et moi. Ma famille élail trop re>peclable, et j'avais été trop bien élevé pour qu'on pût me reprocher ma naissance; mais il y avait un véritable abime entre l'héritière de madame lliadlort et un patron de navire ruiné.
Lucie me comprit, et, passant sou bras autour du mien, elle m'entraina dans la bililiollii que.
— 11 est facile, Aliles, me dit-elle doucement, de mettre des pans à votre veste.
— Sans doute, Lucie; mais avec quel argent? Li joie m'a jeté dans un tel désor Ire, que j'ai oublié que je n'ai rien et que je ne suis pas un parti sorlable pour vous. Si j'avais seulement Clawbonny, je serais moins humilié, et je pourrais prétendre à quelque considération.
Lucie me regarda fisement , et il me sembla que mes paroles l'adligeaiciit. Elle prit une petite clef, ouvrit un tiroir et me montra les pièces d'or que j'avais eues jadis en ma possession, et que je lui avais rendues après mon premier voyage. Dans le même tiroir étaient les perles que Grâce lui avait léguées et celles qui m'appartenaient. Elle prit l'or dans la paume de sa main, qui était aussi douce que le velours et aussi blanche que l'ivoire.
— Miles, me dit-elle, vous avez autrefois accepté tout ce que j'avais, sans prétendre à un sentiment plus doux que l'amour fraternel , pourquoi me rcfuscriez-vous maintenant que vous voulez devenir mon époux.
— Précieuse créiilurc 1 je crois que vous me guérirez même de mon fol orgueil.
A ces mots, je pris mes pcrU'S et les lui jetai au cou, autour duquel elles pendaiiiit en longue chaîne, rivalisant de blancheur avec la peau qu'elles paraient.
— J'ai dit que je ferais présont de ces perles à ma femme, et je vous les offre aujourd'hui , quoique ignorant encore si je pourrai les dérober aux poursuites de D.iggett.
Lucie déposa sur ces perli s un baiser qui certes ne leur était pas adressé, et j'eus l'idée qu'elle attendait depuis longtemps ce présent significatif.
— Merci, mon cher Miles , reprit-elle; vous voyez avec quelle facilité j'accepte vos dons , pourquoi rcfusericz-vous les miens? Quanta ce M iDaggell, nous n'aurons pas de peine à nous en débarrasser. Je «crai majeure avant qu'il obtienne contre vous un jugement définitif ,
et Miles Walliiigford sera à même de payer toutes ses dettes, p'iisqu'à cette époque ma forlune sera la sienne! .Mais j'cntmds la voix de mon père et d'une autre personne ; j'avais espéré que nous dînerions seuls.
RL Ilardinge entra suivi d'un vieilKird dont la figure respectable, l'air grave et les manières méthodiques annonraient l'habitude de traiter les affaires importantes. Je le reconnus pour Uichard llarrisson, l'un des avocats les plus distingués d'Amérique, et celui auquel m'avait adressé Jacques Wallingrord quand il m avait pressé de faire mon testament. M. llarrisson me secoua cordialement la main après avoir embrassé Lucie , avec laquelle il était intimement lié. Ensuite il alla droit au fait, sans aucune circonlocution.
— J'ai appris avec surprise la mort de mon honorable client et ami, M.Jacques VVallingford. J'étais moi-même assez dangereusement malade à l'époque de son décès, et voilà sans doute pourquoi je n'en ai pas lu l'annonce dans les journaux. Il n'y a qu'une demi-heure que mon ami AI. Ilardinge m'a instruit de ce triste événement.
— 11 y a huit mois que mon cousin est mort, répondis-je.
— Et il avait de vous une obligation pour une somme de quarante mille dollars?
— Je le dis à regret, une obligation garantie par une hypothèque sur mon domaine patrimonial , Clawbonny , qui depuis a été vendu pour un morceau de pain, moins du quart de sa valeur !
— Et vous avez été arrêté, pour le reliquat, à la poursuite de l'administrateur?
— Oui , monsieur; et il y a deux heures à peine que je suis en liberté sous caution.
— Eh bien, monsieur, les procédures n'aboutiront à rien. J'ai déjà donné ordre de rédiger une requête au chancelier. Si l'administrateur de votre parent a la sottise de nsistcr, il faudra un mois pour arranger vos affaires S'il a quelque bon sens, en moins de vingt-quatre heures vous rentrerez en possession de Clawbonny.
— Vous ne voudriez pas me faire concevoir de fausses espérances, monsieur Harrisson, et pourtant j'ai peine à m'cxpliquer vos paroles.
— Voire parent, M. Jacques Wallingford , l'un de mes plus estimables clients, a fait un testament que j'ai rédigé moi-même et dont je suis le dépositaire ; le voici. Vous verrez que par ce testament il vous lient quille de voire dette et renonce à l'hypothèque. Bien plus, il vous inslilue son légataire universel, et vous recevrez, en cette qualité , plus de deux crnl mille dollars, car les legs particuliers qu'il a faits à quelques parentes sont de médiocres valeurs. Jacques Wallingford élail un honnête homme, mais il aimait l'argent et travaillait à s'enrichir. S'il avait vécu vingt ans déplus, il aur.iit amassé une des plus belles fortunes de l'Etat. 11 avait posé d'excellents fondements, mais il est mort trop tôt pour achever l'édifice.
Quelle pijripélie! INon-seulement j'étais libéré de ma dette, mais encore Clawbonny m'était rendu! A la vérité, j'avais perdu i' Aurore, mais en revanche j'étais le légataire de Jacques Wallingford, dont les biens consistaient en rentes trois pour cent, en créances solides, en tenes productives dans la partie occidentale de l'Etat et en maisons sises à New-York. En \\n mot , j'étais plus riche que Lucie elle-même. Je n'avais plus besoin d'avoir recours à sa générosité. Il n'est pas difficile de croire à la joie que me causèrent ces nouvelles; mais Lucie n'en païut pas aussi satisfaite. Elle avait éprouvé un vif plaisir à l'idée de me donner une preuve de son entière confiance en remettant toute sa forlune entre mes mains; néanmoins elle partageait ma prédilection pour Clawbonny, el ma restauration sur le troue de mes pères excita ses transports aussi bien que les miens.
M. Harrisson nous annonça que Daggett était venu à New-York afin de s'entendre avec moi au sujet de mes biens meubles. En conséquence, il avait l'espoir d'arranger les affaires en peu de jours. Pendant que nous étions à table , un émissaire de M. Harrisson vint l'avertir que MM. Daggett et Meekly l'attendaient chez lui. Nous courilmes au rendez- vous. M. Daggett, que je voyais pour la première fois, était sensiblement consterné.
— J'ai appris d'étranges nouvelles , monsieur Harrisson , dit l'avoué ; votre caractère et votre réputation me donnent lieu de croire qu'elles sont réelles. Cependant n'y a-t-il point d'erreur?
— En aucune façon , monsieur Meekly. Si vous voulez bien lire le testament , vous verrez que les faits sont tels que je vous les ai mandés. Quanta rauthenticilé du testament, elle est incontestable, je l'ai rédigé moi-même d'après les intentions précises de Jacques Wallingford , instructions autographes que j'ai conservées. De plus , le testament a été copié par mon client, signé et cacheté eu mu présence; vous reconnaissez sans doute qu'il est eu bonne forme.
iM. iMeekly le lut à haute voix depuis le commencement jusqu'à la fin , et, en me le remettant, il jeta à Daggett un rc;;ard de désespoir.
— Y a-t-il un inventaire annexé au testament? demanda l'administrateur avec une certaine inquiétude.
— Le voici , reprit M. Harrisson. Il contiennes renseignements suf l'endroit où sont déposés les titres et les créances hypothécaires. J'ai eu ma possession diverses obligations, et si le teslatrur avait gardé celle de M. Wallingford ici présent, c'était sans doute parce qu'il la considérait comme une chose de famille.
— Eb bien 1 monsieur, vous verrez que l'on n'a pas distrait lei
LUCIE HARDINGE;
fonds placés. Nous n'avons trouvé dans les papiers du défunt que le billet de monsieur avec quelques autres de moindre valeur.
— Votre administration , monsieur Daggelt, cesse dès aujourd'hui, reprit mon avocat ; je suppose que vous ne prétendez pas vous y opposer, et je ne vous le conseillerais pas.
— Nous n'élèverons aucune réclamation, dit précipitamment Meekly, et nous attendons de votre client la même générosité.
Voilà ce que je gagnai à avoir pour appui un homme de poids et un savant jurisconsulte. Avant la fin de l'entrevue , Daggett renonça à toutes ses prétentions et me restitua Clawboiiny, dont la vente fut annulée plus tard à l'amiable. Cependant il me rt'stait encore beaucoup à faire ; et il fallait m'arracher à mes amours pour m'occuper de mes intérêts. J'étais obligé de me rendre dans le comté de Genessée, où étaient situés les biens de mon cousin. Ce voyage, qu'on peut faire aujourd'hui en trente heures, me prit huit jours; et j'employai plus d'un mois à accomplir toutes les formalités de la saisie. Pendant ce temps, M. Ilardinge se chargea de Clawbonny. Lucie m'écrivit régulièrement trois fois par semaine, et m'apprit que la maison, la ferme et le moulin étaient rendus à leur ordre accoutumé. Le WalUngford avait recommmencé ses voyages, et les bestiaui étaient rentrés dans leurs étables. Tous les nègres étaient revenus. Bref, Clawbonny n'était changé qu'en mieux, M. Daggi tt ayant fait peindre et badigeonner la maison. Un n'attendait plus que moi pour mettre le comlile à la félicité générale. Chloé avait f.iit part de ses inclinations à miss Lucie; il était convenu que Aabuchodouosor et son maître se marieraient en même temps.
(^)uantà Moïse Marbre, il était allé aux Saules-Pleureurs. La lettre que je reçus de lui donnera une idée exacte de ses actions et de ses sentiments.
« Des Saules Pleureurs , le 18 septembre ISOi.
« Capitaine Wahingford,
» Mon cher monsieur et mon cher Miles , je suis ici depuis dix jours amarré à l'avant et à l'arrière, et jouissant au sein de ma famille de tout le bonheur que mon cœur peut désirer. La vieille m'a reçu à bras ouverts , et elle a pleuré comme un alligator en entendant le récit de mes catastrophes. Quant à Kitly, elle riait et pleurait ii la fois. Elle ne fait que rire du malin au soir depuis qu'elle va de conserve avec ce jeune Horace Bright que nous avons rencontré en revenant de voir Van Tassel. Il est cruel pour moi de pcnlre une nièce que j'avais espéré garder auprès de moi. Mais ma mère m'a fait observer que j'y gagnerai un neveu.
» Parlons maintenant du vieux Van Tasscl. Le Seigneur ne laisse jamais prospérer les frijons. Ma mère a retrouvé la quittance, et Ion a fait rendre gorge à ce fesse- Mathieu. Ma mère regarde cetie affaire comme terminée; mais je ne serai point satisfait tant que je n'aurai pas réglé mon compte à coups de poing. N'entendant rien aux papiers, la vieille avait reçu la somme en dollars, et dix minutes après mon arrivée la bonne femme a prison bas dans un tiroir et s'est mise à me compter de l'argent. Ainsi, IHiles, je suis rentré dans mon bien comme vous dans le vôlre.
» ^ ous m'offrez de me payer mes gages pour la totalité du dernier voyage. C'est un trait de générosité qui vous honore et qui est rare d.tns ces temps maudits; mais je ne toucherai pas un sou. Quand un navire se perd , les gages se perdent avec lui ; c'est conforme à la loi et à la raison ; il serait cruel qu'un marchand lût obligé de payer !a besogne faite à bord d'uu bâtiment qui est au fond de l'Océan; ainsi qu'il ne soit plus question de cela.
» .le suis charmé d apprendre que vous allez vous marier à votre retour à Clawbonny. Si j'étais à votre place, et qu'une femme jeune si jolie me fit signe d'entrer au port, je ne resterais pas longtemps au large. Je vous remercie sincèrement de l'invitation que vous me faites d'être un de vos garçons d'honneur. C'est une fonction dont je serai fier et que je remplirai avec joie. Indiquez-moi la manière dont je dois me gréer pour la circonstance ; car, pour ne pas faire tache, il faut que je sois habillé comme le reste des garçons d'honneur. En attendant un mot de vous , je demeure votre ami et votre ancien camarade.
» Moïse Van Duzer Makbke. »
L'ortho.graphe de celte lettre n'était pas très-correcte, mais les caractères étaient lisibles, et Marbre s'était évidemment donné beaucoup de peine pour composer son épître.
.le ne reproduirai aucune des lettres de ma chère Lucie ; elles étaient naïves, franches, tendres et délicates comme elle. Elle me mandait entre autres choses que notre union devait avoir lieu à Saint-Michel, que je la trouverais au presbytère , et que nous irions à Clawbonny en sortant de l'église. Elle avait invité P>upert et Emilie ; mais cette dernière était retenue à New-York par l'état de sa santé, et son père av.iit la goutte. Luc e me demandait d'ailleurs s'il ne serait pas à propes , vu les circonstances, de nous marier sans éclat. Je lui répondis aiiïrmativement, et une semaine après je quittai le comté de Gennessée, oii rien ne me retenait désormais. Loin d'avoir été rrçu comme un intrus , j'avais été reconnu par tout le monde comme l'Iicrilier de mou cousin.