CHAPITRE XXX
Je rassurai son cœur, et tout en rougissant, Elle me déclara son amour innocent.
Ainsi j'obtins l'objet d'une ardeur empressée. Geneviève, ma belle et pure fiancée.
Coleridge.
Je m'arrangeai pouV- prendre Marbre aux Saules-Pleureurs. Je trouvai cet honnête homme, heureux et tranquille, occupé principalement à raconter ses aventures à la ronde. Il n'était pas fonciercmeot menteur, mais il aimait à étonner les ignorants. Il paraît qu'il y réussit, car les Hollandais du voisinage se redisent encore aujourd'liui les merveilleux exploits et les souffrances inouïes du capitaine ftlarbre.
Moïse partit le lendemain avec moi dans une voiture qu'on avait envoyée au-devant de nous : cette voilure m'appartenait; elle était traînée par mes chevaux et conduite par un de mes nègres.
Je ne pus m'empêcher de verser quelques larmes eu me voyant ainsi réintégré dans ma propriété; et les sentiments qui m'aniniairnt redoublèrent d'intensité quand nous atteignîmes le sommet d'où l'on apercevait la vallée et les constructions de Clawbonny. Quel moment dans mou existence ! Je n'étais pas né riche, mais j'avais vécu dans l'aisance. Avant de perdre l'Aurore, je n'avais pas connu les poignantes humiliations de la pauvreté; et les tortures que j'avais éjirouvées en apprenant l'adjudication de mon domaine ont laissé dans mon cœur une impression qui durera toute ma vie. Souvent, en parcourant les rues de New- York, j'avais regarde les maisons en me ra|ppelant que j'étais sans asile ! L'aspect des magasins d habillements devant lesquels j'avais passé me faisait souvenir que , toutes mes df Ites payées, il ne me resterait pas un vêtement. Maintenant quille différence! La maison de mes ancêtres était prête à me recevoir, et les champs voisins étaient parés de leur plus séduisante beauté. La nature même semblait fêter ma bienvenue en étalant tous les charmes de la félicité rurale.
La route faisait un circuit considi'rable en descendant la colline, mais il y avait le long de l'escarpement un sentier de traverse que prenaient toujours les piétons. Je m'excusai vaguement auprès de iMoïse, en lui recommandant de ra'attendre au pied du coteau. Puis je m'élançai au bas de la voiture; je franchis une haie, et je me hâtai de disparaître pour cacher mon émotiou. Sitôt que je fus seul, je m'a.ssis sur un quartier de roche, et j'ignore combien de temps j'y passai plongé dans une douce rêverie. Je ne songeais pas encore a m'éioigner quand une petite main se posa sur mon front; une douce voix prononça mon nom à mes oreilles, et, en me retournant, je pressai Lucie dans mes bras. Elle avait gravi la colline pour aller à ma rencontre; et, comprenant tout ce que je devais éprouver, elle n'avait pas voulu se priver du plaisir de partager mes émotions.
— Vous voilà rentré dans tous vos droits, mon cherUliles, me ditelle. Vos lettres m'ont appris que vous étiez riche, mais j'aurais mieux aimé vous voir pauvre en conservant Clawbonny que millionnaire en étant forcé de l'abandonner. En tout cas, pour vous le rendre, j'aurais employé tous les moyens qui étaient eu ma puissance.
— Le meilleur était de m'accepter pour époux ; y aviez-vous songe, ma chère Lucie?
Lucie rougit, quoiqu'elle n'hésitât pas à avouer l'inclination qu'elle avait pour moi. Apres un moment de silence , elle reprit en souriant :
— Je m» suis attendue à ce qui arrive depuis le jour oîi mon père m'a parlé de vos sentiments pour moi. Les femmes sont plus confiantes en affection que les hommes; elles sont plus préoccupées des affaires du cœur , car nous vivons entièrement pour vous , tandis que le monde est toujours là pour vous distraire et absorber vos pensées. J'ai toujours cru que Miles W.illingford n'aurait jamais d'autre femme que Lucie Hardinge. J'en ai douté une seule fois et un seul instant ; et depuis que j'ai réfléchi sur de pareils sujets , j'ai décidé que Lucie Hardinge n'aurait jamais d'autre époux que Miles W^allingford.
— Quand avez-vous pu concevoir des doutes , ma chère amie ? vous vous êtes trop avancée pour ne pas compléter votre explication.
Lucie devint pensive, et avant de répondre , elle remua le gazon avec le fer de son ombrelle.
— Emilie iMerton était l'objet de mes alarmes. Lorsqiie je l'ai vue pour la première fois, je l'ai jugée plus digne que moi d'être aimée; il m'a semblé impossible que vous eussiez passé tant de jours ensemble sur un navire sans contracter un attachement mutuel. Mais, lorsque je vous ai vus tous deux sous le même toit, j'ai été convaincue que, si votre imagination avait été un moment séduite, votre cœur m'était resté fidèle.
— Est-il possible, Lucie! Les femmes ont-elles vraiment plus de discernement, plus de rectitude que nous autres hommes ? Lorsque j'étais prêt à me pendre par jalousie pour André Drewett, saviez-voua réellement. que mon cœur vous aprirlenait tout entier?
LUCIE HARDINGE.
^ J'étais parfois en proie à une pénible incertitude. Je ne dirai pas que je sentais la puissance de mes charmes, mais je sentais que nous étions chers l'un à l'autre !
]\'avez-vous jamais supposé, comme votre excellent père , que
notre tendresse était trop fraternelle pour se transformer en amour? que nous étions trop accoutumés à nous aimer depuis l'enfance pour éprouver une passion? Car ce que je ressens pour vous, Lucie, je ne ])rétends pas l'honorer du nom d'estime et d'afl'ection : c'est une passion qui fera le malheur ou le bonheur de ma vie!
Lucie sourit avec embarras, et elle fouilla de nouveau avec son ombrelle le gazon qui croissait autour de la roche sur laquelle nous étions assis.
— Comment pouvais-je croire, dit-elle, que vous me regardiez simplement comme une sœur, quand toute votre conduite me donnait la preuve du contraire? Je m'apercevais que vous trouviez quelque différence entre nos positions respectives et que le manque de conliance vous empêchait seul de vous expliquer.
— Alors, pourquoi m'avoir laissé si longtemps dans un doute qui m'accablait?
— Etait-ce à moi de parler, Miles? J'essayais d'agir naturellement, et je comptais sur la Providence !
Je pressai Lucie contre mon cœur. Ne jugeant pas convenable de s'acheminer avec moi vers la maison, elle me quitta à peu de distance, et je rejoignis mon second, qui ruminait au pied de la colline.
— Eh bien. Miles, s'écria-t-il avant que j'eusse eu le temps de m'excuser de l'avoir fait attendre, vous semblez attacher autant de prix à cette terre qu'un marin à son vaisseau. Je partage vos sentiments, car le plus grand malheur du monde, après celui d'être ermite, est de ne tenir à rien. Je ne donnerais pas un baiser de ma nièce ou une ride de ma mère pour toutes les îles désertes de l'Océan. Allons, reposez-vous, mon ami. Vous êtes rouge comme un bouton de rose, et l'on dirait que vous avez passé le temps de votre absence à monter et à descendre la colline.
— C'est que la marche est fatigante , mais enfin me voici , et nous allons nous remettre en route.
— Pendant que j'étais seul , mon ami , j'ai songé à mes devoirs de garçon d'honneur, que je désire remplir convenablement. U'abord, comment dois-je être habillé ? Je me suis procuré le bouquet dont vous m'avez parlé dans votre lettre; Kitty me l'a arrangé la semaine dernière; je l'ai mis dans ma malle, et il avait très-bonne mine la dernière fois que je l'ai vu.
— Avez-vous songé aux culottes courtes?
— Oui, je les ai dans mes bagages, el, si j'ai le temps, j'y joindrai des guêtres.
— On n'a jamais vu de garçon d'honneur avec des guêtres , Moise; il faudra vous en passer et mettre des bas de soie, comme tout le monde.
— Bien , c'est entendu. Mais comment devrai-je me conduire? Serai-je obligé d'embrasser miss Lucie?
— Certainement il est d'usage que le garçon d'honneur embrasse la fiancée.
— Alors, vous me ferez signe quand il sera temps de poser ma chique et de faire le branle-bas général. Si j'avais été élevé par mes parents, au lieu d'être déposé sur une pierre tumulaire, le mariage ne serait pas pour moi une mer inconnue; j'ai erré seul à travers le monde, et j'en ignore les convenances. J'aurai beau chanter, rire, l'aire du bruit, m'elTorcer de me conduire décemment, je finirai par montrer le bout de l'oreille. On découvre toujours la vérité, quoique les faux-semblants soient à l'ordre du jour ici-bas. Vous le savez bien, Mlles, vous qui affichiez tant de calme, tout en mourant d'amour pour celle que vous allez épouser; ma bonne vieille mère use aussi de fauxsemblants quand elle prétend être parfaitement satisfaite de son fils , et la petite Kitty n'est pas non plus exempte de dissimulation lorsqu'elle assure qu'elle préfère mes caresses à celles du jeune Brigt. Il n'y a que Lucie Hardinge qui me paraisse dédaigner les faux-semblants.
Ce discours prouvait que Marbre était observateur; je lui sus grj d'avoir si justement apprécié la femme qui m'était chère, et je lui en exprimai immédiatement ma reconnaissance. Je lui promis aussi de venir à son aide en cas opportun.